Le tartarughe tornano sempre /Les tortues reviennent toujours, de Enzo Gianmaria Napolillo

Publié le par Emmanuelle Caminade

Le tartarughe tornano sempre /Les tortues reviennent toujours, de Enzo Gianmaria Napolillo

Sorti en Italie il y a quatre ans et venant tout juste de paraître dans sa traduction française, Le tartarughe tornano sempre / Les tortues reviennent toujours, ayant notamment pour thème la réception des réfugiés fuyant la guerre ou la misère et quittant l'Afrique sur des embarcations de fortune dans l'espoir d'atteindre les côtes italiennes les plus proches - comme celles de la petite île de Lampedusa soudain devenue "centre du monde" (1) -, n'a malheureusement rien perdu de son actualité.

Et dans ce second roman s'adressant tant aux adolescents qu'aux adultes, Enzo Gianmaria Napolillo, à contre-courant du durcissement (2) de la société et du gouvernement italiens face à ces flux migratoires frappant l'Italie en première ligne, exalte les valeurs en perdition d'humanité, de fraternité et de solidarité.

1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Lampedusa

2) Durcissement qui s'est encore accru avec l'arrivée au pouvoir en juin 2018 de Matteo Salvini

 

île de Lampedusa

 

Au-delà de l'importance inquiétante des chiffres, de la froideur des discours et de la banalisation des images choc véhiculées par les media, l'auteur aborde ce sujet de manière individuelle et concrète du point vue de deux jeunes héros venant d'univers très différents qui se retrouvent depuis l'enfance chaque été sur l'île de Lampedusa : le fils d'un petit pêcheur local et la fille d'un architecte renommé de Milan y possédant une maison de vacances.

Salavatore et Giulia ont ainsi peu à peu entrecroisé avec bonheur leurs racines dans cette terre de rêve qui semble leur port d'attache, leur île (l'auteur ne la nommant jamais, même si tout nous renvoie à Lampedusa). Une sorte de refuge ouvert sur la mer et le ciel, une île à la fois prison et liberté.

 

Sur la plage isolée de Punta Tonnara, guidés par leurs désirs et dans la tendre continuité de leurs jeux enfantins, ils vont un jour découvrir l'amour adulte, mais aussi le cadavre d'un jeune garçon à la peau sombre balloté par les vagues sur le rivage. Et soudain la mer n'est plus celle qu'ils connaissent : "elle n'est pas bleu azur mais couverte de taches noires, d'hommes et de femmes et d'enfants". Un réveil brutal qui les extrait de l'adolescence pour les propulser dans la maturité, les faisant passer de l'insouciance à la dure réalité du monde en prenant conscience de la souffrance et des différences, cette expérience macabre traumatisante faisant désormais partie d'eux-mêmes, et révélant leur capacité d'empathie.

 

Se "découvrant soudain seuls alors qu'ils sont ensemble", ils devront alors apprendre chacun à vivre dans une recherche constante d'équilibre, à avancer avec devant eux "un désert encore tout à peindre". A chercher leur propre voie et construire leur destin en prenant des risques et donnant ainsi sens à leurs choix.

Et, plus qu'un simple roman sur les migrants, ce livre s'avère ainsi également l'histoire d'un amour pur, franc et confiant d'une étrange force, et surtout un roman initiatique, une quête infinie de soi. Une histoire en pointillés portée par une houle de départs et de retours et venant défier les distances et le temps.

 

 

 

Si Enzo Gianmaria Napolillo évoque des faits précis liés aux naufrages et aux conditions d'accueil et d'expulsion des migrants (3) qui ont braqué les projecteurs sur ce petit triangle insulaire aride perdu au large de la Sicile et autrefois seul domaine des pêcheurs et des touristes estivaux, ce n'est que pour donner une certaine véracité au contexte de son histoire. Il a en effet voulu avant tout écrire une fiction et même, semble-t-il, une sorte de fable ou de conte s'inscrivant dans une longue continuité, dans un autre temps, à l'image de ces tortues qui depuis des millions d'années vaguent par les océans pour revenir un jour pondre à l'endroit même qui les a vu naître.

 

Il approche ainsi de manière non convenue cette histoire d'amour liant deux jeunes gens en les confrontant à la réalité du monde au travers d'une tragédie. Deux héros vivant jusque là dans une sorte de rêve refuge innocent, auxquels la richesse et l'intensité de ces moments heureux vécus avec l'île en partage vont donner paradoxalement la force de ne pas se faire engloutir par la dureté du monde, mais au contraire de tenter, envers et contre tout, de transcender les frontières et de plier ce réel inéluctable à leurs rêves. Refusant de se soumettre à l'impuissance et à la résignation, ils vont essayer d'explorer tous les vastes possibles dans l'espoir infini de changer les choses.

Une approche que l'auteur peut mener à bien grâce à un dispositif narratif adéquat et une écriture sensible, chaleureuse et poétique, qui donnent à l'espace de l'île où se déroule majoritairement le roman une dimension symbolique, faisant de ce livre un bel éloge de la liberté, de la lenteur et de la persévérance.

 

3) Notamment les condamnations européenne de l'Etat italien pour leurs pratiques de refoulement des migrants en mer, la tragédie du naufrage du 3 octobre 2013, ou la polémique sur le traitement indigne des migrants dans les centres d'identification …

 

 

Noi, siamo nelle lettere. Non avremmo nessuna possibilità nel mondo réale, io qui e tu lì. Se ci sentissimo, perderemmo il significato della nostra lontananza.
(Nous, nous sommes dans les lettres. Nous n'aurions aucune possibilité dans le monde réel, moi ici et toi là. Si nous nous entendions, nous perdrions le sens de notre éloignement.)

L'auteur nous rend très proches ses jeunes héros d'aujourd'hui tout en les dégageant d'emblée du monde réel qui les entoure, tentant de saisir leur moi profond, leur part secrète,  au travers du langage des rêves. Ces deux adolescents souvent longtemps séparés mais dont la communication délaisse l'immédiateté - et souvent l'inanité - donnée par le téléphone préfèrent ainsi étonnamment la lettre à l'e-mail, leurs rares et parfois énigmatiques écrits, citations souvent tirées d'un livre, se nourrissant, s'enrichissant du silence et de l'attente, et donnant toute sa place, toute sa valeur,  à l'imagination.

Et si les contrastes entre les deux mondes étrangers irréductibles dont ils proviennent, entre la grise et oppressante cité milanaise trépidante et cette île ensoleillée à la vie répétitive et aux horizons infinis, comme entre leurs deux familles, sont un peu manichéens et démonstratifs, ils viennent cependant rehausser la figure mythique d'une île à la lumineuse beauté et à l'antique sagesse : d'un lieu où ils peuvent respirer en se fondant dans un espace et un temps qui les dépassent.

 

La narration combine judicieusement l'instantanéité et la proximité du présent qui soulignent l'intensité du moment, au recul et au surplomb de la troisième personne insérant l'action humaine dans une perspective plus large et dans une autre échelle temporelle, l'absence de point final laissant nos héros libres de sans cesse réinventer leur vie. Quant à la langue, économe et délicate, elle sait éviter les platitudes inhérentes au roman d'amour, contourner les mots galvaudés, et évoquer les sentiments par petites touches indirectes, au travers des anecdotes et des situations comme de la description des paysages.

L'écriture d'Enzo Gianmaria Napolillo est une écriture qui suspend le temps, lui conférant une sorte d'éternité, et dans laquelle les silences prennent consistance. Et l'auteur brosse un magnifique portrait de cette île de terre, de mer et de lumière, exaltant ses trois éléments fondateurs tout en éclairant avec simplicité  les traditions et les rythmes de vie insulaires. Et l'on pense par certains côtés à Respiro (4), le film d'Emanuele Crialese - se déroulant à Lampedusa - dont le ton évolue "du documentaire poétique à la fable", nous conduisant à la porte des songes. L'auteur mêle en effet de même réalisme et poésie, transfigurant la réalité quotidienne pour confiner au mythe.

 

Le tartarughe tornano sempre / Les tortues reviennent toujours est ainsi un roman singulier, plein d'authenticité et de fraîcheur, qui célèbre l'essence de la vie et a le mérite de raviver des valeurs en voie de disparition. Un livre dédié "à ceux qui ne capitulent pas et continuent à chercher".

4) https://www.lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/respiro/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le tartarughe tornano sempre, Enzo Gianmaria Napolillo, Feltrinelli, janvier 2016, 220 p.

 

 

 

 

 

 

Les tortues reviennent toujours, traduction de Jacques Van Schoor, Nouvelles éditions de l'Aube, 7 mars 2019, 334 p.

 

A propos de l'auteur :

https://enzogianmarianapolillo.wordpress.com/sono-io/

 

EXTRAIT :

 

Un'isola è libertà e prigione

 

p.9/10

Un'isola è libertà e prigione. E per questo che Salvatore corre, dal mattino alla sera, dietro un pallone, si tuffa da un scoglio, pedala a mille con gli amici sulla bicicletta. Adora il caldo che asciuga il sudore, la pietra che scotta la schiena, la granita di gelso, il riverbero sulla strada che taglia in due l'isola, da Capo Ponante al capoluogo dove vivono quasi tutti. Dove lui vive con i genitori, figlio unico, ragazzino spensierato.

La mamma di Salvatore è brava a fare i centrini. Ricama in inverno e in primavera, vende ai turisti in estate, si riposa in autunno. Il papà è pescatore, ha una piccola barca con un motore malandato che paragona a un vecchio mulo che non si arrende, e tanti reti da buttare in acqua. I suoi clienti sono i ristoranti e gli alberghi della costa che ogni giorno ordinano cassette di pesce. Per battere la cocorrenza del surgelato d'oltreoceano, lui e gli altri pescatori dell'isola abbassano i prezzi, riducono i margini. Dicono che campare in estate è facile, ma che l'inverno arriva sempre.

Non si sono incontrati per caso, non è stato il destino a farli conoscere, ma i vicoli dell'isola e lo spazio che si apre appena usciti dall'abitato, che sbilancia e lascia senza fiato. Raccontano sia per questo che le case sono state costruite una vicina all'altra, che sia nella vicinanza che si può placare la paura dell'infinito. E stando vicini un ragazzo e una ragazza non hanno altre difese che unirsi.

Hanno giocato insieme con la palla nella piazza, e a nascondino nei locali della scuola elementare. Hanno visto le stesse facce, ascolto le stesse parole, e condiviso matrimoni e funerali. Non è difficile immaginarli mano nella mano a Punta Caladritta, intenti a scoprire nuovo sguardi dentro di loro.

Un'isola è libertà e prigione.

(…)

p.33/35

(…)

Riprendono percorsi intimi tenuti segreti, nell'eco delle onde che si infrangono sul bagnasciuga.

Hanno un' urgenza che li spiazza, stropicciano le magliette, coprono con i polpastrelli il loro desiderio. Ne hanno scritto, se lo sono chiesti mille volte con una spavalderia rassicurante, inconsapevoli che il momento li avrebbe sorpresi impreparati eppure pronti.

Si spogliano, e con sospiri e mani sulle nuche vivono emozioni separate. Nella nudità esposta completano con i pezzi mancanti la geografia dei loro corpi. Un neo celato dal costume, la rotondità di seni, la ruvidezza dei peli. E la diversità del loro volersi e conquistarsi e cedersi. Pionieri allo sbaraglio, dotati di ogni strumento per procedere con sicurezza, improvvisatori d'una musica antica, ma non per questo meno soprendente. Parte di un progetto senza direzione, che lascia inermi, mentre si cerca una sorta di senso nella vastità infinita.
Nella calma seguente, la consapevolezza li rende affannati. Lacrime fuggenti riempiono gli occhi di Giulia, che si rannicchia contro Salvatore. La domanda cosa succede, cosa non vada, incapace di riconoscere la felicità, il cedimento di una diga che non voleva più resistere.

Le prime gocce di pioggia li ridestano dal sogno, sgretolano le pareti d'aria colorata che hanno pitturato con cura. Perdono contatto con il tempo, ma non con i poli che li attraggono. Si rivestono, cercano conferme dello stato delle cose, che, anche se apparentemente uguale, non può che essere cambiato.

Eppure la voragine e già aperta e loro ne sono inghiottiti, la disperazione li ha accerchiati e come un abile predatore si manifesta all'improviso.

Il vento si alza, il primo temporale preannuncia la fine dell'estate con un sordo rombo proveniente dal mare.

Salvatore vede qualcosa nell'acqua, a riva, qualcosa di nero che rototola avanti e indietro come un sacco. Un sacco dotato di braccia e gambe, che le onde divaricano facendolo somigliare a una marionetta che li saluta. Non è un turistà, ma uno di fuori, uno di quelli che viene di lontano e che sull'isola non si sono mai visti.

Un ragazzino dalla pele scura come il carbone, con vestiti lacerati e strappati.

Il tratto di spiaggia che divide Salvatore e Giulia dal bagnasciuga si trasforma in sabbie mobili, dove ogni passo costa fatica e perdita, dove non può arrivare senza coraggio.

(…)

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Commentaire très juste pour un très beau livre!
Un récit d'une grande humanité à l'image de l'auteur...
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