"Poème ultime recours/ Une anthologie de la poésie francophone contemporaine des profondeurs", de Matthieu Baumier et Gwen Garnier-Duguy

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Poème ultime recours/ Une anthologie de la poésie francophone contemporaine des profondeurs", de Matthieu Baumier et Gwen Garnier-Duguy

Cette anthologie de la poésie francophone contemporaine au titre un peu étrange s'inscrit dans le credo poétique éditorial de la jeune maison d'édition numérique Recours au Poème (1) née en 2014 de la revue en ligne du même nom (2) fondée par ses deux auteurs, les poètes Matthieu Baumier et Gwen Garnier-Duguy.

Ces derniers y ont réuni cinquante "poètes des profondeurs"(3) de diverses générations - et très majoritairement des hommes -, nous proposant pour chacun un échantillon de textes suffisant pour en donner un aperçu significatif, à une exception près (4). Et dans une intéressante préface, Matthieu Baumier – qui intègre lui-même cette anthologie - présente les critères, ou plutôt l'esprit ayant présidé à leur choix, laissant à Gwen Garnier-Duguy le soin de conclure ce recueil en poésie, hors rang alphabétique.

S'affirmant comme ultime recours pour s'opposer à la "pauvre réalité" d'un "monde de Simulacre et de Superficialité" qui se préoccupe plus "des avoirs" que de "l'être", cette "poésie des profondeurs" révolutionne notre vision faussée en éclairant une autre présence au monde, appréhendant ce réel qui "est dans l'invisible". Et le poète, voyageant «dans l'outrepassage», «remet le monde en marche (...), ce monde qui marche sur la tête» (Serge Venturini).

Cette poésie «ne va au front de rien, sinon à la profondeur de tout», annonce d'emblée l'épigraphe de Juarroz; poésie verticale et première,  elle est seule à pouvoir approcher la vérité de ce monde, ce "point suprême encore et toujours à atteindre". Et elle le fait en descendant dans cette source énigmatique, dans cette nappe phréatique (5) où nous baignons tous, dans cette nuit qui, au-delà de leurs différences, réunit tous les hommes. Un lieu «où la parole, d'elle-même décroche des fonds informes et, à se confondre à ce silence qui la couve et l'écorche, s'adjoint à terme sa mesure étoilée» (Harry Szpilmann). La "poésie des profondeurs" est ainsi capable de porter à la lumière de ses mots et de ses silences les choses les plus insaisissables et notamment ce "lien sacré" qui relie nos âmes au monde. Des mots «comme des petits ponts d'un silence à l'autre» (Bernard Perroy).

Le Poème "interprète" la vie, tente de lui donner un sens, restaurant avec intensité et légèreté (les deux ne sont pas forcément contradictoires) une possibilité de joie qui n'a rien de factice. Et ces "poètes des profondeurs", ces voyants dont nous avons tant besoin, ne peuvent être rattachés à aucun groupe constitué : ce sont seulement des êtres libres qui vivent la poésie de manière authentique, non seulement comme un mode d'écriture mais comme un "mode d'être", mettant en résonance leurs mots et leurs actes. Nul besoin donc de les ranger sous une définition par essence totalisante et ennemie de la poésie. Il faut plutôt les voir comme une nombreuse famille unie par des liens d'amitié et des affinités de pensée, comme des poètes partageant certaines sensibilités qui parfois font un bout de chemin ensemble au hasard des rencontres.

Et le grand mérite de cette anthologie qui ne se veut pas exhaustive est de nous proposer une promenade serpentant "en spirale étoilée sous le couvert du Poème", une promenade de texte en texte révélant une réverbération de motifs, et nous amenant à tracer notre propre chemin en fonction des échos suscités en nous par certains, de nos propres affinités et sensibilités, de nos propres rencontres...

 

Grâce à ces poètes qui savent entendre, regarder, et étreindre ce présent si fuyant, poètes que l'on pourrait pour beaucoup appeler cosmiques, nous nous retrouvons en profonde harmonie avec un monde mystérieux et mouvant, avec ses bruissements d'ailes et de feuilles et ses chants d'oiseaux déclinant leur alphabet divin, tandis que nous accordons les couleurs du dehors et celles du dedans, du jour et de la nuit, et saisissons «l'Infini d'un amandier en fleurs» (Raymond Farina, Lettres de l'Origine). Nous cheminons au vent, sensibles à ces «affleurements» de l'inconnu, «à cet appel d'air qui rend légère la fragile éternité» (Gilles Baudric) en nous redonnant une certaine innocence. Et, tout comme Gwen Garnier-Duguy dans L'Avenir du Poème clôturant ce recueil, nous recevons ce Poème - nous recevons la vie - «comme un présent».

 

1) http://www.recoursaupoeme.fr/

 

2) http://www.recoursaupoemeediteurs.com/

 

3) Ces citations entre "guillemets" reprennent des termes de la Préface de M. Baumier ou du credo éditorial de Recours au Poème éditeurs (celles entre « » sont issues de l'anthologie-même)

 

4) Margo Obayon dont n'est offert qu'un seul et court texte

 

5) «Je rappelle ce qu'a dit Flaubert : "Toute la civilisation est une histoire contre la poésie." Si bien qu'il incombe à la poésie de se "déculturer" autant que faire se peut, afin que soient retrouvés, revisités, les mots les plus simples, capables de dire les choses les plus obscures qui constituent notre nuit intérieure. Séparés par le jour, nous sommes réunis par la nuit. Différents au regard des uns des autres, nous sommes les mêmes dans ce qui nous fait ce que nous sommes, car nous avons les mêmes expériences fondamentales. (..) On ne peut comprendre l'autre qu'à partir de ce que j'ai appelé quelquefois cette "nappe phréatique" où nous baignons tous et qui a partie liée avec l'inconscient. Elle est ce qui nous induit à une ouverture vers l'autre, -qu'il s'agisse de l'accueillir ou de lui opposer un refus. »  

Salah Stétié, Fils de la Parole (citation empruntée à Lamia Berrada-Berca)

 

( Article paru, dans une version légèrement différente, sur La Cause littéraire)

 

Poème ultime recours/Une anthologie de la poésie francophone contemporaine des profondeurs, Matthieu Baumier & Gwen Garnier-Duguy, Recours au Poème éditeurs, janvier 2015, ebook 300p., 8 €

 

A propos des auteurs :

 

Matthieu Baumier est entré en littérature en rejoignant le comité de rédaction de la revue post-surréaliste Supérieur Inconnu, alors dirigée par Sarane Alexandrian, et en publiant ses premiers livres chez Rafael de Surtis, éditions emmenées par le poète Paul Sanda. Éditeur, co-fondateur de la revue littéraire et philosophique La Sœur de l’Ange, à l’orée du 21e siècle, Matthieu Baumier a publié des romans (Flammarion, Belles Lettres), des textes poétiques inclassables (Syllepse, Le Grand Souffle) et des essais (Pygmalion, Presses de la Renaissance). Depuis 2010, il assume sa qualité de poète et écrit uniquement de la poésie. Ses poèmes paraissent régulièrement dans diverses revues littéraires en France, aux Etats-Unis, au Canada, en Argentine, en Australie et en Angleterre. Il a publié un premier recueil de poésie en 2013 (Le silence des pierres, éditions Le Nouvel Athanor). En 2012, Matthieu Baumier a fondé avec le poète Gwen Garnier-Duguy le magazine hebdomadaire international de poésie online Recours au Poème ; puis, en 2014, Recours au Poème éditeurs.

(La Cause littéraire)

Gwen Garnier-Duguy publie ses premiers poèmes en 1995 dans la revue issue du surréalisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il collabore jusqu'en 2005. En 2003, il participe au colloque consacré au poète Patrice de La Tour du Pin au collège de France, y parlant de la poétique de l'absence au cœur de La Quête de Joie. Fasciné par la peinture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, Nox, aux éditions le Grand Souffle. Ses poèmes sont publiés dans les revues Sarrazine, La Sœur de l'Ange, POESIEDirecte, Les cahiers du sens, Népenthès, Le Bateau Fantôme, La main millénaire, Nunc, Les hommes sans épaules, Phoenix, Siècle 21. Son poème Sainteté je marche vers toi a été publié dans L'année poétique 2009, aux éditions Seghers. Trois participations à des catalogues d'Art : - Auguste Chabaud, la ville de jour comme de nuit, paris 1907-1912, éditions Réunion des Musées Nationaux, 2003 - Roberto Mangù, Fuego, Editions Venti Correnti, 2006 - Roberto Mangù, Permanenza, Editions SHINfactory, 2007 En 2011, son premier livre de poésie "Danse sur le territoire, amorce de la parole", paraît aux éditions de l'Atlantique, préfacé par Michel Host, prix Goncourt 1986. Début 2014 parait Le Corps du Monde" aux éditions Corlevour, préfacé par Pascal Boulanger. En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le magazine en ligne www.recoursaupoeme.fr, exclusivement consacré à la poésie.

(La Cause littéraire)

 

EXTRAITS :

 

Gabrielle Althen :

 

Tu te tiens sur la corde étirée du moment et le vent peu à peu pénètre dans l’orchestre. L’enclos est tout petit, la campagne très plate. Le ciel bouge un peu et l’existence se condense. Ici et là, coaguleront bientôt les gouaches du dehors avec celles du dedans, assemblage laiteux, sans ciment, comme les pierres du muret, pendant que le vent marche.

 

Judith Chavanne :

 

On a si souvent touché du bout seulement des lèvres

au pain, la joie;

une audace de moineaux,

comme à terre il en est dans le soleil

qui piétinent pour des miettes.

Rien que l’on savoure,

qui demeure au fond de soi, se dissout,

résout les murs de la grotte : le coeur

peu à peu transparent que la saveur de la joie emporte;

plein champ alors sur la clarté du ciel.

 

Rien comme cela.

Mais les oiseaux, eux, sont bientôt enlevés par le vol.

 

Matthieu Gosztola :

 

Tu deviens

 

tu deviens

écoute

tout entier écoute

pour que le monde

devienne

ton sang

 

pour que la grande pulsation

de l’univers

se confonde

avec les battements

de ton coeur

 

tu deviens

poreux

à la lumière

du jour

à sa musicale

nécessité

 

Etienne Orsini :


Supplique à la lumière

Venue d’un arbre

Au tronc

Saturé de ténèbres

 

L’intuition de la flamme

A jailli

 

Dans l’éclair d’une branche

 

Jailli

 

À autant de mêmes moments

Sur le plus d’arbres possibles

 

Le fol espoir qu’un scribe

D’un rai

Comme de calame

 

Se saisisse

 

Et trace le mot qui mène à tous

 

Jacques Viallebesset :

 

La poésie chantepleure

 

Hissez haut et fort les poutres charpentiers

C’est la poésie seule qui soutient le monde

Le paradis tient dans la paume de nos mains

Non pas au bout d’un chemin bordé de ronces

Ici et maintenant on blesse on viole on tue

La liberté pleure dans tous les chants des hommes

Le coeur est un moulin enfariné d’amour

Qui broie le malheur sous la meule des jours

Copeaux de sang ou mat des navires conquérants

Sève qui irrigue les hautes futaies humaines

Derrière les barbelés de l’exil ou dans les prés

La poésie chantepleure dans la liberté.

 

Commenter cet article

Guerby 21/03/2015 09:09

j'ai un désir fou de le lire

Roland 06/03/2015 19:18

Voilà qui semble bien intéressant