"Venise n'est pas en Italie", de Ivan Calbérac

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

Récit initiatique empli de dérision et de tendresse, burlesque mais non dépourvu d'une certaine profondeur, Venise n'est pas en Italie est le premier roman du scénariste, réalisateur et dramaturge Ivan Calbérac. Un premier roman aux qualités manifestes mais malheureusement inégal. L'auteur nous y donne à voir de l'intérieur, via son journal intime, six semaines de la vie d'un adolescent fragile et solitaire qui réalise avec anxiété que son enfance se termine et peine à avoir prise sur sa vie : «Tout nous échappe, les événements nous glissent entre les doigts. C'est un sablier qui se vide, la vie qui passe...»

Et ce récit à la première personne et riche en digressions d'un adolescent de quinze ans prenant régulièrement le lecteur à témoin, récit fait dans sa langue orale et familière - voire argotique - émaillée de tics langagiers s'inscrit un peu dans le sillage de L'attrape-coeurs, le best-seller de J.D. Sallinger.

 

Emile, garçon sensible, précoce et studieux que sa mère, pour son bien, teint en blond depuis l'âge de sept ans, sorte de «fausse blonde à son insu», est complexé par un physique moyen peu susceptible d'attirer les filles, ainsi que par une famille populaire aimante – et aimée - mais envahissante qu'il aurait préférée plus passe-partout. Se posant beaucoup de questions sur la vie et le bonheur, sans avoir personne à qui les poser, tourmenté par ces problèmes «menant à la philosophie ou à l'asile», il semble flotter à la dérive, hésitant à prendre en mains ce destin qui lui échappe :

«Ma vie d'adulte semblait là-bas au bout de l'horizon, de l'autre côté de l'océan, ce serait un peu l'Amérique avec ses promesses ... avec une grosse probabilité de couler à pic en chemin».

Mais la rencontre de la belle Pauline, élève de son lycée issue d'un milieu très bourgeois dont il tombe immédiatement amoureux, le poussera à se lancer. Il réussira ainsi peu à peu, surmontant ses contradictions et ses émotions et au prix de quelques mensonges, à capter l'intérêt de la jeune fille qui, violoniste devant se produire en concert à la Fenice sous la direction de son père pendant les vacances, l'invitera à la rejoindre à Venise où elle doit séjourner avec ses parents. Plein de peur et d'espoir, Emile partira vers cette ville-symbole promesse de bonheur ... mais accompagné, à contre-coeur, par son bonimenteur de père entraînant toute la famille dans un voyage rocambolesque en caravane rythmé par de multiples péripéties.

 

Ce roman divertissant et plus profond qu'il n'y paraît amorce une réflexion sur la vie et, surtout, sur le langage. C'est en effet essentiellement au travers du langage qu'il éclaire la difficulté à vivre, à exister, de son héros, et la solitude foncière des hommes, l'incommunicabilité entre les êtres.

Emile a ainsi du mal à trouver les mots justes, prenant conscience de l'inadéquation de ceux dont il dispose : «On ne sait jamais comment engager avec quelqu'un la conversation, on pense à un milliard de phrases, et aucune ne semble faire l'affaire».  Et il déplore le mensonge de ces mots qui nous servent de masque et nous empêchent d'être nous-mêmes : «Il n'y a pas que les militaires qui s'expriment en langage codé, tout le monde le fait, les gens ne livrent jamais le fond de leur âme, ils prononcent tout le temps une phrase à la place d'une autre

On l'aura compris, le mal-être d'Emile est un «mal à dire». Aussi l'initiation de ce héros qui voudrait être heureux et «rêve de devenir quelqu'un» est-elle non seulement amoureuse mais langagière. Une double initiation qui n'est pas sans rappeler le délicieux Walter d'Hélène Sturm dont le héros éponyme, apprenti écrivain découvrant la vie, est doublement travaillé par la sexualité et l'écriture - roman comportant en outre comme celui d'Ivan Calbérac de nombreuses citations de films, de chansons ou de livres.

Le langage est donc ainsi au coeur de ce roman, l'auteur introduisant une distance dans le style qui y est adopté en faisant s'interroger sans cesse son héros sur la langue qu'il emploie. Un héros se rendant compte qu'il n'utilise que des expressions entendues ou lues et reproduites mécaniquement, ressassant lui aussi ces clichés, ces formules toutes faites ou ces dictons «débiles, soi-disant issus du bon-sens populaire», ces citations plus ou moins déformées par son père – VRP et néanmoins grand lecteur au bagout stupéfiant - ou les affirmations de ses divers professeurs et ces mots appris dont il ne comprend pas toujours véritablement le sens.

Le langage de Pauline fait de plus manifestement partie de son pouvoir de séduction : «Elle était drôle et précise ... elle parlait bien, c'était clair, juste, ça me faisait l'impression d'un piano qu'on vient juste de réaccorder». Et si le langage sportif spécialisé du tennis va leur permettre d'établir un premier échange, véritable mais limité, il apparaîtra ensuite très vite à Emile que l'amour et la musique s'inscrivant au-delà des mots, tout comme l'écriture de son journal intime - car «les mots sur le papier, c'est du silence qui parle, c'est le début de la poésie» -, sont seuls à pouvoir pallier sa solitude. 

 

Mais si le début du livre possède beaucoup de fraîcheur et de sensibilité, dans un parfait équilibre entre tous ses ingrédients, le récit du voyage familial, détonnant déjà par sa longueur dans un journal intime (une centaine de pages pour deux jours !) perd malheureusement beaucoup de sa subtilité.

La présence massive du père dans ces pages infléchit le ton initial si juste et, pour citer un film comme aime à le faire l'auteur, on se retrouve soudain plongé chez les Groseille dans La vie est un long fleuve tranquille ! Se ressentent alors les effets pervers de ce jeu sur le langage mené jusque là habilement. Car Ivan Calbérac s'engage dans un comique très appuyé poussant à son comble le cliché du VRP, adoptant une familiarité langagière pesante tombant parfois - à mon goût - dans la vulgarité, privilégiant un rythme trépidant lui faisant négliger ses digressions, moins fines et plus convenues. Aussi, à l'exception de quelques beaux moments, le charme est-il rompu.

 

Venise n'est pas en Italie, Ivan Calbérac, Flammarion, 11mars 2015, 288 p., 18 €

A propos de l'auteur :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Ivan_Calb%C3%A9rac

 

EXTRAIT :

p.9/10

 

Lundi 12 mars

 

On était en train de déjeuner tous les deux, assis face à face. Elle m'avait fait des radis avec du beurre et du sel, et des escalopes de dinde aux champignons avec du riz, j'adore, c'est un de mes plats préférés. On ne parlait pas. Moi je pensais à une fille que je ne connaissais pas, que j'avais entendue dans la cour du lycée raconter qu'elle écrivait un journal intime. Ca m'avait marqué. En mangeant mon escalope, j'ai soudainement lançé à Maman, comme ça, sorti de nulle part, que les gens qui écrivaient des journaux intimes, ils donnaient trop d'importance à leur vie. Ma mère m'a regardé et elle m'a répondu avec une douceur inhabituelle que si je n'accordais pas d'importance à ma vie, qui le ferait? Je me suis senti bête, ma mère, elle ne parle pas trop, c'est loin d'être une intello, mais là, je dois dire qu'elle m'a scotché. Alors mercredi dernier, comme l'après-midi on n'a pas cours, je suis allé rue Dorée, dans la librairie Soret, et j'ai acheté ce beau cahier sur lequel je suis en train d'écrire, avec mon stylo-plume Waterman et ses cartouches d'encre qui finissent toujours par fuir et vous en foutre plein les doigts. Paraît pourtant que ce sont les meilleurs stylos-plume, les Waterman. Sauf les Montblanc, mais c'est plus le même registre, il y a de quoi s'acheter un scooter à la place du stylo, puis je suis sûr qu'ils finissent par fuir aussi, même si ça met plus longtemps.

Tout fuit un jour, c'est une loi naturelle, ça commence par les stylos, puis c'est votre grand-mère qui disparaît un soir, il y a un coup de téléphone, c'est Maman qui vous l'annonce, elle rentrera pas parce que Mamie vient de nous quitter, le téléphone a sonné comme d'habitude, mais après avoir raccroché, on se sent pas du tout pareil, il y a un grand silence, un silence plat et long, comme la surface d'un lac dans la nuit, et on se dit que la mort, c'est la fin du bruit. Bref, tout fuit, alors l'idéal serait de ne s'attacher à rien, et surtout pas à ses fournitures scolaires. Mais c'est pas du tout ça dont j'ai envie de parler. Non, le premier sujet que je dois aborder, c'est Pauline, parce que franchement, je pense à elle tout le temps. Elle est en seconde, y en a neuf, au lycée, des secondes, ça aurait été génial qu'on soit dans la même, mais statistiquement, c'était pas gagné. En plus, je suis en première, parce que j'ai un an et demi d'avance. Donc il aurait fallu que je redouble, et après on aurait eu une chance sur neuf. Mais si je redouble, mes parents me tuent. Et j'exagère même pas.

(...)

 

Publié dans Fiction

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Commenter cet article

Nicolas 03/03/2017 11:59

Oups, désolé pour les coquilles de mon commentaire!

Emmanuelle Caminade 03/03/2017 13:05

Merci de pour ce commentaire.
Voir des choses auxquelles l'auteur n'avait même pas pensé, c'est le propre de nombreuses lectures ( et même ce que recherchent certains auteurs !)
Cela étant, on ne peut faire dire n'importe quoi à un texte. Mais là, le nombre de propos sur le langage tenus par son héros (j'en cite quelques uns) montre bien l'importance que l'auteur accorde à cette dimension, même si son livre se veut bien sûr avant tout divertissant. D'une manière générale, un livre vit sa propre vie et dépasse toujours son auteur ...

Nicolas 03/03/2017 11:57

Ah je n'avais pas vu cette dimension "langage". Il faudra demander à l'auteur s'il l'a vue aussi ;) Ta chronique me fait un peu penser à ces tintinologues qui voient dans Tintin des choses auxquelles même Hergé n'avait pas penser. Sur la phrase où le narrateur dit que le langage de Pauline est clair et juste, j'y vois juste qu'il l'idéalise et qu'il est amoureux d'elle. Pour moi ce roman est surtout centrée sur la distraction (ce qui n'est déjà pas mal), avec quelques réflexions intéressantes sur la vie en général, mais ça ne va pas plus loin. J'a en tout cas beaucoup aimé cette lecture, et contrairement à toi, j'ai adoré le père, meilleur second rôle du récit à mes yeux.

Alphonsine 04/04/2015 13:38

Je me suis régalée également, et en lisant l'ouvrage, et en découvrant votre chronique, qui est très riche ! Je me suis permis de la lier à la fin de mon propre compte rendu de lecture, car elle mérite d'être découverte ! :)

Emmanuelle Caminade 04/04/2015 15:30

Merci. Et j'ai lu avec intérêt et plaisir votre propre chronique sur votre blog.

Critique littéraire 02/04/2015 10:53

C'est très intéressant de lire votre article qui présente un regard détaillé sur ce livre que j'ai fini il y a peu. J'ai pour ma part trouvé le ton très juste et ce tout au long du roman. J'avais la sensation d'entrer dans l'intimité d'un ado drôle et brillant. Je me suis régalée.

Emmanuelle Caminade 02/04/2015 14:03

Merci de votre passage. Et j'ai moi aussi, malgré mes réserves, passé un agréable moment de lecture.