"Towards another summer (Vers l'autre été)", de Janet Frame

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Towards another summer (Vers l'autre été)", de Janet Frame

Towards another summer (Vers l'autre été ) fut publié en 2007 de manière posthume, selon le souhait de son auteure qui jugeait peut-être ce livre trop intime et ne désirait sans doute pas blesser les personnages réels qui y apparaissent sous des noms d'emprunt.

Ce roman autobiographique fut écrit par Janet Frame en 1963 à la fin de son exil londonien, et bien avant sa célèbre trilogie dont l'adaptation au cinéma de Jane Campion (1) contribua à sa renommée internationale. L'écrivaine néo-zélandaise n'était pas pour autant une inconnue, ayant déjà publié plusieurs recueils de nouvelles depuis le succès de son premier livre The Lagoon and other stories (2) qui reçut en 1951 un prestigieux prix littéraire, et grâce auquel elle put sortir de l'hôpital psychiatrique où elle avait été internée pendant huit ans suite à une tentative de suicide et à un diagnostic de schizophrénie qui se révèlera erroné.

1) En 1990, Jane Campion adapte au cinéma An Angel at my table (Un ange à ma table), le troisième volet de sa célèbre autobiographie :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Un_ange_%C3%A0_ma_table

2) Pour ce recueil de courtes histoires écrit à l'hôpital psychiatrique, Janet Frame reçut le Hubert Church memorial Harward, prestigieux prix littéraire néo-zélandais, ce qui incita ses médecins à la libérer

Encore anxieuse et fragile, Janet Frame - qui avait toujours eu une vocation de poète et avait été poussée contre son gré à devenir institutrice - était comme son héroïne convaincue de sa singularité et de sa légitimité d'écrivain, même s'il lui était impossible d'afficher l'arrogance et le narcissisme des «autoproclamed writers». Et dans ce roman, Grace Cleave, son double écrivain, manque manifestement d'assurance, éprouvant une certaine honte à parler de ses livres ou à devoir les dédicacer, toujours à en rabaisser l'importance et à s'étonner de la valeur qu'on leur attribue, comme de l'intérêt porté à leur auteure. Une jeune femme en proie à un profond mal-être, considérée comme folle dans son pays où on lui a conseillé de vendre des chapeaux, et dont l'écriture s'avère la seule possibilité de survie, le seul salut :

«I was certified lunatic in New Zeland. (...) I was advised to sell hats for my salvation.»

Le livre s'ouvre sur une sorte de prologue où Janet Frame se profile derrière la narration à la troisième personne, usant d'une mise en abyme pour nous annoncer en toute modestie le sujet de son livre comme une réponse à une panne d'écriture  : il faut en effet à son héroïne débloquer la situation en racontant cet horrible week-end qui l'empêche de poursuivre son roman :

«She too was a writer, self-styled, and it was in between the second and third parts of her novel 'in progress' that the weekend intruded itself; it stuck in the gullet of her novel; nothing could move out or in, her book was in danger of becoming a "foster-child of silence".

Therefore she applied litterary surgery to free her characters for their impelled dance or flight; she wrote the story of the weekend.»

Et très vite s'installe un dédoublement entre une narration extérieure et le point de vue intérieur de l'héroïne qui s'exprime à la première personne dans de fréquents monologues digressifs et des retours en arrière récurrents plongeant dans ses souvenirs. Un dédoublement faisant écho à celui d'une femme assaillie de rêves et de cauchemars («Down, dream, down !»), et dont l'esprit sans cesse s'envole d'un lieu à l'autre, d'un temps à l'autre.

Le récit de ce pénible week-end chez un journaliste et critique littéraire, qu'a dû endurer cette jeune écrivaine inapte à la vie en société et exilée dans le monde sans couleur de l'hiver londonien, n'est pourtant que le sujet apparent du livre. Et c'est la magnifique épigraphe du poète néo-zélandais Charles Brasch (3) dont est tiré le titre - épigraphe capitale reprise à la fin des deux parties du livre -  qui, plongeant dans les profondeurs, éclaire l'ampleur véritable de l'inadaptation de l'héroïne :

" ... and from their haunted bay 

The godwits (4) vanish towards another summer.
Everywhere in light and calm the murmuring

Shadow of departure; distance looks our way;

And none knows where he will lie down at night"

(The Islands )

 

                                           

                                                                 Barge en vol

Car Grace Cleave est un étrange oiseau allant et venant entre deux mondes, un oiseau migrateur (4), albatros mal à l'aise sur la terre des hommes et dont le seul pays («[her]own country») est celui de la poésie. C'est un poète en exil tendu vers un ailleurs insaisissable dont la nostalgie est celle d'un pays hanté par ses disparus, celle de l'Eden à jamais perdu de sa prime enfance. Un oiseau aimanté par ce royaume inconnu de la mort, par le mystère de l'Origine.

3) http://en.wikipedia.org/wiki/Charles_Brasch

4) "Godwit" désigne l'oiseau migrateur nommé "barge" en français

Deux parties intitulées The weekend  et Another Summer  composent donc ce roman où le fameux week-end n'est curieusement véritablement raconté que dans la deuxième.

La première, la plus courte, est en effet consacrée aux "complications" collectionnées par l'écrivain, partie inhérente de son métier, telles ces interviews, visites, rencontres ou dédicaces. La pire étant bien sûr cette invitation orale à un week-end, éludée, renouvelée et repoussée avant de s'avérer inéluctable...

Très habilement, le récit semble patiner, épousant la confusion, l'anxiété et la fébrilité croissante de l'héroïne dans une succession de flashes-back remontant de plus en plus en arrière pour toujours déboucher de manière obsessionnelle sur cette carte d'invitation reçue au courrier et n'offrant plus aucune échappatoire («No escape»!), tandis que le "she" et le "I" s'entremêlent. Des circonvolutions ménageant à chaque fois une surprise et notamment un premier coup de théâtre d'envergure qui permettra à l'auteure de traduire le décalage des mondes dans lesquels évolue l'héroïne avec beaucoup de fantaisie et d'humour, de finesse et de justesse, de sensibilité et de poésie :

«... you see, during the night Grace Cleave had changed to a migratory bird»!

L'héroïne va donc devoir passer trois jours auprès de Philip Thirkettle, de sa femme Anne et de leur deux jeunes enfants, plus terrifiants encore : «The most frigthening thing in the world was a child standing, not speaking, staring at her, staring accusingly, knowingly, pityingly, mockingly, with an understanding which, as a child, he had not yet limited or quelled or distroyed».

Et Grace s'étant enfin résolue à prendre le train, cette partie se termine quand après avoir attendu sur le quai tel un oiseau blessé, piégé, son hôte venu la chercher à la gare de Relham, il la conduit chez lui et la présente à sa famille :

«Dried words like drops of blood surrounded her on the platform. Who had split them? As far as she knew, no arrow or shot had pierced her feathered breast, and the soaring station roof protected her from wounds made by the sky. She (...) walked carefully one or two paces, swaying, breathless, unable to escape».

Une bonne cinquantaine de pages d'une construction très travaillée et d'une écriture intense et concentrée, drôle et poignante, nous fait partager les hésitations, le désarroi et l'angoisse, mais aussi la lucidité et même l'autodérision de l'héroïne. Une héroïne jouissant paradoxalement de sa métamorphose à la fois paniquante et rassurante : d'une différence pleinement assumée comme sa «true identity» mais incapable d'être dite à l'autre sans risquer d'être jugée folle. Le rythme y est rapide mais varié, recourant souvent à la juxtaposition de phrases courtes, voire très courtes, ou à des énumérations et des accumulations, sans dédaigner quelques évocations lyriques de paysages contrastés tant extérieurs qu'intérieurs, le tout entrecoupé de phrases en suspens et marqué par une abondante  ponctuation. Une écriture très poétique d'une extrême sensibilité, riche de simples et bouleversantes images exprimant toute une gamme de sentiments avec précision et nuance et jouant non seulement sur le rythme mais sur les sonorités.

 

             

                                                    Lac de Tekapo, non loin d'Oamaru

 

Dans la seconde partie, beaucoup plus longue, son immersion dans le quotidien d'un week-end familial vient rehausser et approfondir le décalage séparant le monde intérieur illimité de Grace Cleave - dont l'esprit s'envole librement - de ce monde extérieur borné et menaçant dans laquelle elle ne peut trouver sa place, éclairant sa profonde solitude :

 «I'm not there. I'm nowhere. She felt the world go dark with sudden exclusion and she was beating her wings against the door of the dark but no one opened the door; indeed, no one heard  

 Savoir "quand se lever, quand aller se coucher, quoi dire, où aller et quand", atteignent pour elle "les limites de l’insoluble". Et elle craint tant  de désappointer ses hôtes par cette difficulté à s'exprimer, inattendue chez une femme qui  écrit des livres, qu'elle se réfugie le plus souvent dans le mutisme («Then, silence, silence.») ou dans un acquiescement peu compromettant : «Yes : an ugly shorn affirmative; prison treatment for ideas crowding behind the bars.»

Une incapacité à communiquer ne relevant pas que de sa timidité et de sa peur d'être jugée, mais révélant aussi son absence au monde réel et son refus de voir l'autre pénétrer son esprit qui, "comme la tombe", fait partie de son intimité. Et impatiente de retrouver l'abri de son appartement en seule compagnie de sa machine à écrire, l'héroïne mettra fin à son calvaire en écourtant son séjour d'une journée. 

 

Grace Cleave vit dans un monde  disparu que ce week-end va faire resurgir avec ses souffrances, mais aussi ses joies. Et nous la suivons dans ses pensées qui viennent raviver une enfance pauvre profondément marquée par la mort, par la non-reconnaissance aussi d'une mère poète et des femmes en général. Mais une enfance passée dans une famille nombreuse entourée de voisins et d'amis, dans une île aux couleurs chaleureuses et à la nature exubérante. Son esprit semble recouvert d'une sorte de terreau où s'épanouit une imagination luxuriante : «a kind of compost favorable to discarded moments which blossom so tall and suddenly like fairy trees, and before i can blink my eyes once or twice there's a forest – birds, animals, people, houses...». Et, brisant les frontières du temps et de l'espace, confrontée au mystère de la vie et de la mort, cette héroïne approche parfois des sphères célestes d'une lumineuse éternité.

Grace disparait ainsi sans cesse pour se livrer à ses rêveries : dans sa chambre comme en présence d'Anne et de Philip, semblant quitter son corps pour vagabonder de plus en plus longtemps dans son imagination et ses souvenirs. La narration épouse ce va-et-vient constant entre monde extérieur et intérieur en soulignant leur incommunicabilité, les mots les plus simples et les situations les plus insignifiantes en apparence éveillant immédiatement chez l'héroïne de nombreuses résonances que ses interlocuteurs ne soupçonnent pas. Et malgré toutes ces rêveries et l'absence de dialogues étoffés avec ses hôtes, le récit reste cependant animé car Grace se parle à elle-même, se remémore les échanges de son enfance dans toute leur vivacité, imagine même très souvent de longues conversations avec ses hôtes qui bien sûr n'auront jamais lieu.

 

Towards another summer  s'avère ainsi un livre profondément touchant, un livre écrit dans une langue magnifique dont la beauté métaphorique et la grande musicalité méritent à mon sens qu'on fasse l'effort de le lire en anglais. Pour ceux qui ne le pourraient ou ne le voudraient, les éditions Joëlle Losfeld l'ont publié en 2011 dans sa traduction française (que je ne suis pas apte à juger, ne l'ayant pas lue).

 

Towards another summer, Janet Frame, Virago press LTD, 2009, 216 p. ( épuisé mais se trouvant facilement d'occasion )

Disponible depuis 2015 en format Kindle pour 5,99 €

 

Vers l'autre été, Janet Frame, traduit de l'anglais par Marie-Hélène Dumas, éditions Joëlle Losfeld, 2011, 272 p. 22,40 €

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A propos de l'auteure :

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Janet_Frame

 

EXTRAITS :

I

The Weekend

1

p. 3

(...)

It snowed. For weeks the plants in the garden had shocked grey look that made you think they'd a stroke and would die – the same look was in the face of the old man who collapsed on the pavement outside Victoria Station, and the ambulance men wrapped him in a grey blanked, and the crowd said

- Is he dead, Can you tell, when their face is grey like that ...

Soot left fingerprints everywhere; after the first night of glossy snowfilled sleep the city had his way with his own lust of smoke, torn paper and bus tickets. The twelve crocuses in the front garden of her flat softened in their tawny shell and push forth lip cream-coloured shoots. The tree by the wall in the corner that had shed its leaves before Christmas, continued mysteriously to release dry crackling skeletons that drifted against the back door and over the drains, covering the small coral reef of rust that spattered at the mouth of the downpipe. In the back yard there were three tubs of plants – two of evergreen trees, evergreen in name only, for their stout leathery leaves were shrouded in soot; and one geranium, its leaves withered, its stalks like tendrils of ageing hair growing from the soot and slush-covered earth. Were the geraniums dead, for in her own country she had never known geraniums not to be in blossom, they possessed too much fire to let themselves lie dormant, "banked" during the long winter night with their own death-grey ashes.

In my own country.

She didn't use that phrase as much now as when she had first arrived. Then it was At Home, Back Home, Where I come from... It's funny over here you... whereas we alvways... you do this, we do that... you...we...here...there...

(...)

 

II

Another summer

15

p.128/130

(...)

Grace spoke of guilt-ridden X whose wife worked to keep him.

Philip laughed heartily.

- No danger of that here! I bring home the money in this house. He turned from Grace to Anne.

- As soon as these kids are old enough, off you go back to teaching while I retire to the attic and write.

- Grace felt alarmed and afraid at his words. She was so fiercely self-centred that she supposed that any strong emotion which affected her must also affects others, and if there were no evidence of this, in her mind she would shake those who had refused to admit her excess emotion, till it seemed that their thoughts dropped out, like poppy-seeds, and they wilted and died...

I don't want to return to teaching, she thought, trying to subdue her panic. I can't. There's the scheme to prepare, the work book, the daily attendance, all those little crosses in volumes, intended in some way to prove that a pupil has been absent or present; such an unsophisticated way of recording the movements of human beings; when we know that children are perpetual mental tourists who slip through the most elaborated customs barriers. Morning Talk. Written Expression. Social Studies. Playground duty. The dreaded morning tea in the staff room. Conversation with the other probationer, Bill Tod, a vacuous creature for whom i couldn't even feel pity, only resentment that I never had the company of an interessant man, never; even when my sister and I paired off with two students it was she who captured the brave intelligent exciting one, while I spent evenings with an inarticulate (no pity, no pity) fool from down south who kept humming a song he had on the brain, "Don't Get Around Much Anymore".

- What do you say? Go back to teaching!

Grace was stricken with the terrible certainties and uncertainties of speech. Philip had looked at Anne, had spoken to Anne. The ritual of spoken communication is so firmly accepted that few people question it or dare to rearrange it. If you look towards someone, speak to that person, saying You, you, you, then what you say refers to that person; it's all so simple.

Not being a human being and not being practised in the art of verbal communication, Grace was used to experiencing moments of terror when her mind questioned or rearranged the establishment ritual; when commonplace certainties became, from her point of view, alarming uncertainties. Philip had been speaking to Anne. Yet Grace had been Anne. It was Grace whom Philip adressed now.

- Yes. As soon as these kids are old enough.

(...)

21

p.176/177

(...)

The room, Grace decided, would be a perfect place to write in, although not because of thre view, for in writting the studied landscape is not the Holy Road back garden, the Winchley golf course, nor Old Brompton Road, the car salesroom, the jet cotton-trails in the sky; it is some mysterious place out of the world's depths where the waves are penetrated by the faint gleam of the drowning sun and the last spurts of light escape like tiny sparkling fish into the dark folds and ceaselessly moving draperies of the water; it is the inner sea; you may look from every window in Winchley, London, New Zealand, the World, and never find the Special View. Yet here, in the attic, Grace decided, little effort or encouragement would be needed to draw aside the curtains of the secret window, to smash the glass, enter the View; fearful, hopeful, lonely, disciplining one's breath to meet the demands of the new element; facing again and again the mermaiden's conflict – to go or stay; to return through the window whose one side is a mirror, or inhabit the blood-cave and slowly change from one who gazed at the view to one who is part or whole of the view itself; and from there (for creation is movement) when all the mirror is a distorted image of oneself, bobbing in the dark waves with stripes of light like silver and gold bars imprisoning one's face and body, to pass beyond the view, beyond oneself to - where? Not to the narrow source that a speck of dust, a full-stop, an insect's foot can block for ever, but to some bountiful coastline with a many waves as beginning fish or sperm before the choise is made, the life decided, and the endowed drop of water shining with its power and pride perfects its lonely hazard under the threat of dust, full-stops, insect's feet; only a multiplicity of waves provides a horizon, a coastline, a land; beyond the view, beyond the narrow vain chosen speck of life to the true source – the boundless billionaire coastline of eternity; from ceaseless rivalries and rythms and patterns of beginning, to silence and stillness; no wind in the trees – no trees; no sky or people or buildings; to reach there one may need the extreme discipline of breathing : that is, death.

(...)

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Publié dans Fiction, Autobiographie

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