"Romain GARY, Brève escale en Corse", de Jérôme Camilly

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Romain GARY, Brève escale en Corse", de Jérôme Camilly

Avec deux titres pour un seul ouvrage de nature disparate, Jérome Camilly nous offre un étrange et bien séduisant petit livre.

Romain GARY, Brève escale en Corse, récit lui-même hybride consacré à cet écrivain de légende, n'est en effet pas seulement «suivi de» Le quatuor insulaire, fiction personnelle de l'auteur. Les deux textes, indissociables à leur lecture, forment plutôt un ensemble s'articulant autour du passage (1) de Romain Gary dans l'île de l'auteur, journaliste et écrivain corse.

1) A l'occasion de son mariage avec Jean Seberg en 1963. Une escale en Corse moins anecdotique qu'il n'y paraît puisque, séparé de Jean, Gary tint à y revenir en pélerinage peu de temps avant de se donner la mort ( cf ici ).

A la fin des années 1970, Jérôme Camilly fut amené à collaborer à un livre de Romain Gary qui ne verra jamais le jour, collaboration qui lui permettra de démêler en plusieurs temps l'«identité brouillée» de cet «homme multiple» imprévisible et «virtuose du mensonge» dont il n'avait pas su voir à l'époque le désespoir sous le «goût pour la vie». De comprendre aussi «que la mythomanie est la réalité de l'écrivain». Et cette rencontre qu'il prolonge post mortem bien longtemps après dans le premier texte semble avoir enfanté le deuxième où quatre voix s'ajoutent à celle de l'auteur pour faire entendre la vérité de l'île.

Jérôme Camilly rend ainsi  plusieurs hommages au travers de deux portraits complexes qui se répondent dans un habile jeu d'échos et de miroirs. Hommage à Romain Gary bien sûr et à tous ses Compagnons qui, répondant comme lui à l'appel du Général, oeuvrèrent à la libération de la France et à la sauvegarde de son histoire et de sa culture; hommage à la Corse, île plurielle lestée de sa propre histoire, comme à la fiction et à ses pouvoirs. Et il nous entraîne dans de subtiles et vertigineuses variations autour des thèmes de l'histoire, de la mémoire et de l'oubli, de l'identité et de la diversité, de la vérité et du mensonge.

Romain Gary, Brève escale en Corse

Jérôme Camilly  retrace donc sa collaboration à cette «grande fresque héroïque» sur les Compagnons de la Libération (2) entreprise par Romain Gary (qui se prévalait lui-même du titre de Compagnon). Chargé d'interviewer ses anciens camarades encore en vie pour fournir à l'écrivain la base documentaire de son travail, il eut l'occasion d'échanger avec lui durant de longs mois. Il approcha ainsi les contradictions de l'homme et de l'écrivain, apprécia, sous l'orgueil et la démesure du personnage, sa curiosité de l'autre et sa simplicité, et même sa naïveté, son esprit d'enfance.

Mais l'aventure prit fin brutalement au bout d'un an et demi, Romain Gary déclarant avoir échoué dans cette démarche historique. Car choisir arbitrairement dans les expériences disparates de ces hommes qui avaient refusé d'être soumis ne lui permettait pas de parler au nom de l'ensemble sans léser les anonymes et les sans grade laissés dans l'ombre. Et quand il reprit la plume avec enthousiasme pour leur rendre justice à tous par le biais de la fiction, dans son dernier livre Les cerfs-volants (3), l'auteur ne sut deviner sa vulnérabilité, n'imaginant pas qu'il mettrait fin à ses jours peu après. 

2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Compagnon_de_la_Lib%C3%A9ration

3) http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Cerfs-volants

Jérôme Camilly, après avoir lu ses romans marqués par une «blessure identitaire inguérissable» et par l'injonction maternelle à l'accomplissement d'un destin héroïque, comprendra mieux alors la vérité de cet homme qui avait «l'art de transformer sa vie en roman» et se cachait derrière les personnages qu'il inventait.

Et l'auteur nous fait ressentir le choc de cette disparition et de cette révélation en muant brutalement son récit en une touchante lettre posthume s'adressant à Romain Gary, comme pour racheter son aveuglement et éclairer les non-dits. Dans une alternance lettre/récit, il finit alors de tracer ce  portrait révélant l'homme, et semblant venir compenser un double échec commun : celui d'un livre inachevé mais aussi d'une relation inaboutie.

Le quatuor insulaire

«La vérité a plusieurs visages» et c'est par la fiction que l'on peut mieux rendre compte de l'ensemble, telle est sans doute pour l'auteur la double leçon de sa rencontre avec Romain Gary. Et ce deuxième texte en forme de portrait insulaire incarne quatre de ces visages dans une fiction poétique et onirique nostalgique. Une fiction méditerranéenne lumineuse s'ancrant dans la «terre matricielle» commune aux «compères» et « commères» de l'auteur, si divers et contradictoires eux aussi. Un portrait insulaire étonnant et émouvant en constante résonance avec le premier texte consacré à Romain Gary et à ses Compagnons.

Et ce beau poème en prose à quatre voix auxquelles l'auteur ajoute la sienne pour chanter la Corse, prenant régulièrement à témoin les lecteurs comme il s'était adressé dans le texte précédent à ce lecteur de l'ombre (4), semble l'aboutissement ultime de la rencontre des deux hommes : une vraie rencontre rendue possible par l'écriture. Il sonne en quelque sorte leurs retrouvailles dans l'île : celles  de deux «co-auteurs» d'un ouvrage avorté se retrouvant dans un livre assurément réussi.

Aussi, est-il important à mon sens que ce dernier, publié chez un petit éditeur corse, puisse vivre sans sombrer dans la confidentialité.

4) cf "Croyez-moi, ne me croyez pas" faisant écho au "Tu ne vas pas me croire"...

( Article publié auparavant sur La Cause littéraire dans une version légèrement différente)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Romain GARY, Brève escale en Corse, Jérôme Camilly, Colonna édition, 31/05/2014, 90 p.

A propos de  l'auteur :

Jérôme Camilly est journaliste et homme de télévision (il fut directeur de la rédaction de France 2 en 1990). Il est aussi essayiste, romancier et poète. Il est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages – dont trois sur Blaise Cendrars.

EXTRAITS :

 

Romain GARY, Brève escale en Corse

p. 17/18

(...)

Il m'en a fallu du temps pour faire le tri entre son départ précipité et les images disparates qui finissent par s'ordonner.

Il m'en a fallu du temps pour savoir que la mythomanie est la réalité de l'écrivain. Grâce à lui, je le sais.

Des années après, de son portrait demeure l'épure d'un visage, l'identité brouillée s'éclaire et, à distance, seul l'essentiel m'apparaît.

 

Romain, je vais essayer de faire court...
Je t'écris de Corse. Un pays que tu connais bien, puisque c'est dans un petit village de cette île que tu t'es marié avec Jean seberg. Toi tu dis «Djaine», avec l'accent qui convient, moi, j'ai un peu de rocaille dans la voix et le granit s'accorde mal à la fluidité de cette langue. (...)

 

p.19

(...)

J'aimerais que tu reviennes dans cet hôtel, face au golfe d'Ajaccio, et que nous ayons, une fois encore, un de ces fous rires qui me laissent encore croire que tu t'es payé un supplément d'enfance et que tu aimes à le partager.

 

Tu ne vas pas me croire ! Après tant d'années, les «Compagnons» continuent de me poursuivre. C'est simple, quelquefois j'en rêve... Je veux parler de tes compagnons de route. Ceux qui, comme toi, croyaient que le Général était une sorte de divinité.

(...)

 

Le quatuor insulaire

p.62/63

(..)

Croyez-moi, ne me croyez pas, on n'efface pas sa mémoire, on la met en sommeil. Quoi que l'on fasse, les mots du parler sont indélébiles. La mémoire insulaire ne peut mourir, même si les épreuves de l'histoire lui ont, souvent, imposé le silence. La mémoire, elle, traverse l'obscurité des mots, court de génération en génération. Pascaline, Antoine, Célestine, Toussaint et les autres la perpétuent, chacun à leur manière.

Mes apartés, mes digressions m'encombrent l'esprit, j'ai des mots en tête, plus dérisoires que douloureux. Je sais que cette île donne une dimension à ceux qui y vivent. Une appréhension charnelle, minérale.

Imprévisible, souvent, ce pays désespère.

«Chacun y porte sa vérité», laisse tomber Célestine sur le ton glacé de la punition. Elle maintient, Célestine, que la malédiction est le champs clos de l'insularité, et pas depuis hier, depuis la nuit des temps.

(...)

 

p.67/69

(...)

Nos villages désertés m'attirent. Je me reproche un sentiment d'envie quand je tourne autour de ces bicoques barricadées, aux volets clos, aux toits malmenés par les orages. Je voudrais réanimer les foyers. Réintroduire le désordre de la vie.

Dans les hameaux, il y a plus de morts que de vivants malades de solitude, affirme Pascaline. Demeurent, à l'année, quelques veuves pétrifiées derrière leurs murs de granit, qui refusent de descendre en ville, parce que les bruits que l'on y entend rendent fous. L'exil est intérieur, c'est une prison à ciel ouvert, ceinturée par la mer.»

(...)

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