"Chez eux", de Carole Zalberg

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

Une dizaine d'années après sa publication initiale, Chez eux vient d'être réédité en collection de poche Babel. C'est un petit roman d'inspiration familiale où Carole Zalberg raconte - via un narrateur extérieur - l'histoire d'une enfance volée prise dans les rets de l'Histoire. Et on y trouve déjà les thèmes et les qualités d'écriture qu'elle développera par la suite.

L'auteure y reprend l'histoire de sa mère, une de ces "enfants cachés" qui échappèrent pendant la guerre à l'extermination massive des Juifs programmée par le régime nazi. Et elle imagine le ressenti de cette petite fille brutalement arrachée aux siens durant cet épisode traumatisant auquel elle dut sa survie.

Une histoire d'exil et de résilience

 

Carole Zalberg retrace le «gâchis» d'une enfance «constamment remuée», éclairant le double exil de son héroïne.

Anna, petite Polonaise insouciante et choyée appartenant à un milieu aisé, a grandi dans un monde joyeux «de femmes et de caresses» dans cette «maison des bois» où déjà la famille élargie, abandonnant les dangers de la ville, s'était réfugiée. A six ans, elle doit quitter avec sa mère cette belle demeure pour rejoindre son père et sa soeur partis en France en éclaireurs, et s'installer chez des cousins à Roanne. Une difficile adaptation à une autre vie et une autre langue, sur fond de «peur enveloppante» des adultes, qui ne durera que deux ans, la famille éclatant à nouveau pour survivre.

Arrachée à l'amour des siens et devant changer d'identité, elle se retrouve alors «posée plus d'une année parmi des étrangers» dans une ferme de Haute-Loire, dans un monde noir où il n'y a place pour les effusions ni pour la parole : on ne s'y parle qu'utile et la Mère Poulou qui la cache a «les mêmes mots pour les hommes et les bêtes». Petite princesse «tombée sur un lit de caillasse», elle devra affronter le froid et la faim, la crasse et la vermine, et surtout l'absence de tendresse. Et il lui faudra «apprendre la dureté», cette «autre manière d'exister, minimale, immédiate».

Cet exil géographique et familial en deux temps se double de plus d'un exil intérieur identitaire, le thème de l'exil se conjuguant ici à celui du corps, de la nécessité d'un corps aimé mais aussi reconnu par l'autre pour exister. Anna en effet «n'habite plus son corps» qui lui «devient étranger»; la petite fille «rose et parfumée» ne se retrouve pas dans cet «échalas nauséabond aux genoux noirâtres», dans cette tignasse où personne ne passe les doigts, même rapidement. Un double exil faisant écho à celui de sa mère qui eut tant de mal à quitter la chaleur de sa nombreuse famille restée au pays pour rejoindre son mari en France et retrouver ce «triste rendez-vous conjugal où le corps n'était pas de la partie».

 

Plaque commémorative en hommage

aux Justes de Chambon-sur-Lignon

Les enfants, pour l'essentiel, développent vite de véritables armures, des parades étonnantes.

On trouve aussi dans ce roman cet étonnement récurrent de l'auteure quant à cette flamme vitale qui nous anime, à cette capacité d'adaptation et de recyclage. 

Anna, dans le «secret de ses nuits», se ressource ainsi «à l'air du grand large qui la grise juste assez» pour passer le jour suivant, l'attendrissement venant apaiser «la blessure du bonheur perdu». Et on ressent d'emblée le choc du passage de la douceur de la nuit à la dureté du jour, quand elle sort de ses rêveries nocturnes (à la première personne et au conditionnel), réveillée par le couperet de l'appel de la Mère Poulou (le narrateur extérieur reprenant alors sa narration au présent).

La petite fille se tisse une «bulle de souvenirs et de rêveries», «un filtre» qui la protège de la «réalité crue», montrant aussi de jour une surprenante aptitude à vivre dans deux mondes à la fois : «dans le froid d'aujourd'hui» et dans le monde chaud et douillet d'avant. Mais cela n'aurait peut être pas suffi à la sauver s'il n'y avait eu l'école, «le seul endroit qui lui parle d'avenir», la bonté de sa camarade de classe  Andrée et surtout la douceur de son institutrice.

Et l'héroïne sort de cette aventure plus forte, retrouvant une identité paradoxalement enrichie d'éléments glanés dans l'épreuve. Outre cette  présence «faite de mots, de pensée, de ces choses immatérielles» qui demeurera en elle bien longtemps après le «vide immense» de la perte de son institutrice, elle y gagnera une personnalité plus indépendante. Car les Poulou qui l'ont aidée «sans en faire un raffut» ont fait goûter à cette orpheline temporaire, «hors de leurs limites bien précises», une liberté inconnue lui permettant de faire en quelque sorte le «deuil de ses parents». Et elle finira par être touchée d'une autre manière par ces gens frustes.

 

Chez eux aborde ainsi à hauteur d'enfant un versant douloureux du sauvetage de ces milliers d'enfants juifs, versant souvent occulté par l'hommage mérité rendu à ces Justes qui eurent le courage de le mettre en oeuvre. Et dans ce petit roman d'une écriture sobre et incarnée, emplie d'empathie et exempte de tout pathos, Carole Zalberg sait trouver les mots justes pour nous toucher.

 

@ Melania Avanzato

Chez eux, Carole Zalberg, (Phoebus 2004), Babel, mars 2015, 99 p., 6,70€

A propos de l'auteure :

http://www.m-e-l.fr/carole-zalberg,ec,525

 

EXTRAIT :

 

p.11/13

 

Allez, décide Anna, encore quelques secondes. Que durent un peu le noir et l'oubli d'ici.

 

Je sentirais d'abord un rayon de soleil taquiner mon front et s'il n'effraie pas trop mes paupières, j'ouvrirais les yeux. Je verrais que le trait blond et tiède, tout chargé de poussière, part de la fenêtre. Le temps que l'on écarte en grand les rideaux, il serait devenu une mer lumineuse. C'est d'une main ferme et rapide que ce geste serait fait, parce qu'il est l'heure de se lever maintenant ma chérie jolie. Mein kindele, mein shäpsele. Je comprendrais alors dans un éclat du coeur que la semaine se termine et que Mamma est revenue. Comme à chaque fois, je ferais mine de ne pas vouloir sortir de sous les draps lourds et elle s'approcherait, précédée de son parfum qu'immobile et palpitante je laisserais m'étreindre. Elle se poserait au bord du lit, si légère, si féminine, et moi, petite boule pataude émerveillée d'elle, je me jetterais enfin dans ses bras, manquant de la renverser.

-Tout doux, kätesele, je suis là maintenant. Je suis là.

- Oh ! oui, Mamma, tu es là, tu es là, tu es là...

 

-Hé ! La p'tite Poulou ! Tu vas donc pas t'lever à la fin ! crie l'autre de la cuisine. Y a les bêtes qu'attendent après leur manger !

 

 

 

 

Anna ouvre les yeux à contrecoeur et ce qu'elle voit, ce qu'elle retrouve malgré ses prières, n'est ni doux ni beau. De l'utile aux laideurs vides, un seau d'eau glacée sur tout ce qui souriait en elle une seconde auparavant.

Comme chaque matin, elle prend d'abord conscience du froid. Elle cherche le moelleux d'un édredon, se souvient de sa légèreté enveloppante mais ne ramène en tremblant qu'une couverture rêche. Avec le contact de la laine humide, puante, se réveillent démangeaisons et brûlures, tous les élancements d'ici qu'aucune main ne viendra apaiser. Son corps est une zone sinistrée, nauséabonde. Etrangement, plus il est envahi de crasse et de vermine moins elle le sent. Il devient une terre inhospitalière qu'elle n'a plus l'impression d'habiter. Seul le regard des autres, ceux qui comptent comme sa chère institutrice, la force parfois à le réintégrer. Et au retour de la lucidité explose la douleur. Puis la honte. C'est alors qu'elle se laisse aller à entrebâiller la porte de ses souvenirs. Oh ! à peine ! Juste assez pour se convaincre qu'elle n'a pas toujours été cet échalas aux genoux noirâtres.

(...)

 

Publié dans Micro-fiction

Commenter cet article

Roland 02/07/2015 14:08

Au menu de mon été ce sera "Mort et vie de Lili Riviera" que je viens de me procurer.

Emmanuelle Caminade 14/07/2015 15:04

Un beau livre !