"Encore", de Hakan Günday

Publié le par Emmanuelle Caminade

Encore, roman sorti en 2013 dans sa version turque originale, aborde le problème des migrants clandestins, de ces hommes et femmes prêts à tout pour échapper à l'enfer de leur pays et gagner ce qu'ils croient être le paradis. Des hommes-marchandises alimentant les trafics les plus sordides, qui transitent notamment par la Turquie, «ce vieux pont entre l'Orient aux pieds nus et l'Occident bien chaussé, sur lequel passe tout ce qui est illégal». Un phénomène dont l'ampleur nous interpelle particulièrement ces derniers temps.

Hakan Günday, dont on connaît le talent de conteur, nous invite à cheminer au côté de son touchant héros dans un fabuleux roman d'aventures dont la démesure n'exclut pas les invraisemblances mais colle pourtant à la réalité. Avec une lucidité décapante et sarcastique excluant tout pathos, mais aussi avec une imagination délirante et beaucoup de poésie et de tendresse, il nous raconte une histoire riche de rebondissements et marquée de visions saisissantes qui, comme toujours, excède son cadre. Une histoire non conforme, dérangeante, à contre-pied des clichés bienpensants, qui lui permet de dénoncer, sans concessions d'aucune part, la réalité sociétale et étatique de son pays marquée par la violence et l'indifférence, la corruption et l'hypocrisie. Une réalité touchant à l'universel qui débouche sur une réflexion plus large sur notre monde et sur la nature humaine. Il tente ainsi de comprendre «la force du pouvoir» à différentes échelles - des rapports humains au sein d'un petit groupe aux relations internationales entre Etats -, démontant cet engrenage de domination et de soumission fondé sur la peur (1) en se livrant à une véritable autopsie de l'âme humaine.

1) un de ses grands thèmes qu'il avait déjà exploré dans Ziyan

 

 

La force de ce jeune et prolixe écrivain turc qui a grandi en Europe, réside sans doute aussi dans sa capacité à recycler de multiples influences dans une forme inventive et un style personnel très évocateur au rythme puissant. Puisant dans tous ces livres, ces films et ces oeuvres d'art qui ont nourri sa sensibilité et sa réflexion - et souvent aussi les nôtres -, il donne en effet à son livre, au-delà des sujets abordés, un écho universel et intemporel.

Encore peut s'analyser comme une énième robinsonnade plus proche de Michel Tournier (2) que de Daniel Defoe. Une robinsonnade très célinienne - notamment par ses thèmes et ses champs lexicaux ... -, qui inverserait la donne du voyage (3), remontant de la nuit pour déboucher, après des métamorphoses successives, sur une renaissance harmonieuse laissant place à la lumière sans effacer l'ombre. Un roman d'ombre et de lumière qui n'a rien de manichéen (4), car l'homme est un être duel et «le combat du bien et du mal n'a jamais existé». Et dont les quatre parties vont pertinemment épouser les techniques picturales qui ont donné les plus grands chefs-d'oeuvre de la Renaissance italienne, du "sfumato" de Léonard de Vinci et du "cangiante" de Michel Ange au "chiaroscuro" puis à l'"unione" de Raphaël.

Encore  retrace ainsi le voyage de son jeune héros. Un héros que sa mère - morte juste après sa naissance - voulait enterrer vivant. Quinze ans pour se libérer de la peur en conciliant la vie et la mort, en apprivoisant le temps. Quinze ans pour enfin commencer à vivre !

 

C'est cet enfant puis cet adolescent, doublés du jeune adulte remontant le temps avec le recul de l'écrivain (5), qui raconte cette histoire en forme de confession, l'auteur superposant ainsi habilement lucidité révélatrice et franche naïveté, tandis que la réalité profonde se dégage progressivement de l'illusion et du mensonge de surface. Un héros-narrateur à l'enfance volée qui n'a personne à qui se confier, piégé dans les rets d'un père monstrueux qui ne l'a pas éduqué mais dressé à survivre. Survivre même au détriment de la vie des autres car «tout survit en dévorant tout ».

«Ce corps sait qu'il va crever et disparaître» et «il serre la vie entre ses dents comme un chien enragé» : «Encore et encore ! Pour gagner du temps.»

Survivre, le maître-mot de ce roman : celui des migrants clandestins et d'Ahad, le père indigne, mais aussi celui de son fils Gazâ qui, muré en lui-même, n'ose affronter son passé et devra l'«évacuer en racontant».

 

2) Dans Vendredi ou les limbes du Pacifique

3) Voyage au bout de la nuit s'achève sur la mort de Robinson qui a entraîné Bardamu dans sa chute, tandis qu'Encore  commence par la mort de Vendredi qui finira par sauver Gazâ

4) «Ils pensaient que j'étais un monstre et moi j'en étais ! Il ne leur avait fallu que dix minutes pour me sacrifier l'un d'entre eux »...

«Les gens qui fuyaient leur pays n'étaient pas tous des innocents.»

5) Un apprenti écrivain qui  prend Céline pour modèle (clin d'oeil d'un auteur assumant ses influences !)

 

Johann Moritz Rugendas, Nègres à fond de cale, lithographie

 

Gazâ est le fils d'un passeur d'une bourgade perdue de Turquie, qui entrepose dans son «dépôt» les clandestins venus d'Iran, d'Irak, de Syrie ou d'Afghanistan qu'on lui a livrés. Des clandestins emprisonnés plusieurs jours dans une citerne recouverte par une plaque d'égout avant d'être convoyés, dissimulés dans la «caisse» d'un camion, jusqu'au bateau qui les conduira en Grèce, vers la «terre promise».

Dès neuf ans il est totalement associé à cet horrible commerce et mène deux vies parallèles, la seconde lui apparaissant comme un jeu irréel, comme le «jeu électronique» des enfants qui n'ont «pas de dépôt à leur disposition». Un jeu dont les conséquences bien réelles lui feront perdre son innocence. Ayant, par négligence et indifférence, tué Cuma ("Vendredi" en turc ) - un Afghan qui avait su voir l'innocence de son jeune geôlier et lui avait gentiment confectionné une grenouille en papier -, il tombe dans le «puits sans fond» de la culpabilité. Haïssant ce père violent sans pouvoir se détacher de son emprise affective (6), ce petit minotaure enfermé dans son labyrinthe retournera sa souffrance et sa haine contre les autres puis contre lui-même : «la haine, la vengeance des couards ».

Le regard de l'autre (7) ne lui laissant aucune alternative, le jeune héros se grisera de sa toute puissance de «Dieu des égouts», conduisant une expérimentation «scientifique» sur ce matériau humain pour lequel il ne ressent que mépris. (Une analyse comportementale directement inspirée de l'expérience de Stanford dont furent tirés un livre et un film (8)). Il sera ainsi mené «au point où l'humanité prend fin». Mais après un long parcours, douloureux et chaotique, ce «marchand d'esclave échoué sur une île déserte», sera malgré tout sauvé par son Vendredi dont il ne réussira pas à tuer totalement la voix - celle de sa propre conscience -, Cuma le ramenant sur le chemin de l'altérité et de l'humanité.

 

6) «Est-il possible de détester un homme à ce point et d'avoir pourtant envie d'en être estimé ? »

7) Le regard des migrants voyant en lui un monstre, comme le reflet de Robinson dans le miroir dans Vendredi et les limbes du Pacifique, consacre l'éclatement du moi du héros

8) https://fr.wikipedia.org/wiki/L'Exp%C3%A9rience

 

                                           La Cène, Léonard de Vinci 1495/1497

Sfumato

La première partie, baignée dans une ombre diffuse, retrace les cinq années qui ont fait de Gazâ un être terrifiant, un monstre. Les contours entre le bien et le mal - également répartis de part et d'autre - s'y estompent et le rêve et la réalité s'y entremêlent. Et Gazâ, enfermé dans sa solitude et prisonnier de son passé, commence à se dédoubler.

 

 

Le prophète Daniel, Michel Ange,

Cangiante

Seul rescapé de l'accident du camion qui acheminait les clandestins vers le bateau, Gazà voit sa vie changer : un changement radical de couleur. Les ombres ne sont plus traduites par l'assombrissement des couleurs mais par l'adjonction d'une autre couleur : celle du mensonge. Le jeune adolescent quitte son village pour un foyer d'étudiant à Istanbul, ville merveilleuse. Il devient une «machine à vivre» à l'existence parfaitement organisée et planifiée, les cauchemars du passé étant remplacés par les rêves d'un brillant avenir. Mais au bout de trois ans la machine se détraque et il sombre dans la folie, dans une phobie de tout contact humain.

 

Madonna Pasadena, Raphael, vers 1503

Chiaroscuro

Dans la troisième partie, les contrastes entre ombre et lumière s'accusent mettant les problèmes en relief. A la fois prisonnier de son passé et incapable d'oeuvrer à son avenir, le héros se retrouve interné, à dix-huit ans, dans un hôpital dont il ressortira drogué. La morphine provoquera un dédoublement du corps et de l'esprit et une fuite dans le rêve et il sera tenté de s'abimer dans la solitude, réinvestissant comme un abri régressif le ventre maternel du «dépôt». Mais il en sera chassé par une remontée horrible du passé et vivra comme un ermite dans un hôtel. Pourtant «l'homme qui était en [lui] avait survécu à toutes ses horreurs et il cherchait un moyen d'aller vers ses semblables ». Il commencera alors à écrire : «Je me parlais sans arrêt... il me vint alors l'idée d'écrire ». Et il décidera enfin d'arrêter la morphine pour prendre sa vie en mains.

 

 

Unione

La dernière partie, d'une grande unité tonale, se distingue par la brillance des coloris et ses contrastes adoucis, tandis que les contours se font nets. A vingt-quatre ans, le héros y retrouve paix et harmonie, opérant cette fois un vrai retour chez lui passant par la vallée de Bamiyan, le pays de Cuma, celui de l'altérité. Il va vaincre sa peur, creusant non plus pour tomber sur des cadavres mais pour trouver l'eau de la vie. Une reconstruction très symbolique auprès des bouddahs détruits par les talibans, pour vivre enfin le présent, libéré de sa peur et de sa culpabilité.

 

Niche d'un bouddah de Bamiyan

 

Encore est un livre complexe et atypique mais accessible à tous, et notamment à ceux qui aiment qu'on leur conte de belles et terribles histoires. Un roman halluciné au souffle puissant, criant de vérité, qui nous parle «du monde, du temps et des hommes ». Un livre pour ne pas s'habituer à l'horreur en glissant dans une indifférence complice  car "la seule chose insupportable, c'est que rien ne soit insupportable"(9).

 

9) Epigraphe du livre, tirée de Rimbaud-Verlaine d'Agnieszka Holland

 

 

Encore, Hakan Günday, traduit du turc par Jean Descat, Galaade éditions, 20 août 2015, 384 p. (Dahà, 2013)

A propos de l'auteur :

http://www.galaade.com/auteur/hakan-gunday

 

EXTRAITS :

 

SFUMATO

 

p.11/15

 

Sur le site de l'éditeur les premières pages (comme un premier clin d'oeil à Céline) ... :

http://www.galaade.com/files/presse/Extrait-GUNDAY-Encore-premieres_pages.pdf

p. 48/49

 

Les copeaux me donnent la nausée. Quand j'en vois sur le sol, je sais que quelqu'un a vécu là et y a déposé sa crasse. Dans le hangar où des combats de coqs avaient lieu trois jours et deux nuits par semaine, dans le bistrot de guingois où l'on entrait pour le Ramadan en se glissant sous le volet et où j'ai appris à tirer la gueule, dans la cellule de la gendarmerie, ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours par semaine, où j'ai passé deux nuits sans pouvoir dormir, il y avait des copeaux...
La bourgade où nous nous essoufflions à tenter de vivre s'appelait Kandali. Je ne suis jamais remonté à l'époque où elle s'appelait Kandagli, le g ne m'avait pas attendu, il s'était depuis longtemps perdu dans les méandres de l'histoire. Sise au coeur des monts Kandag, l'endroit ressemblait moins à une montagne qu'à un immense canapé abrité des vents, et Dieu sait pourquoi tout le monde s'obstinait à le qualifier de sous-préfecture. Les habitants se donnaient peut-être ainsi l'illusion de vivre dans un arrondissement. A bien y regarder, Kandali était un trou. Un lieu incapable de s'élever plus haut que sa population, un pot où ce qui poussait trop vite ne tardait pas à s'étioler et à crever, un endroit où on cultivait des oliviers, mais où l'on passait au raki après la première cuillérée d'huile. Les copeaux étaient répandus partout. Ainsi, si l'on renversait quelque chose, il suffisait de donner un coup de balai. Il y en avait dans les cinq autobus municipaux, dans les quatre cafés, dans les ruelles que nul ne songeait à dénombrer et dans la grand-rue. Dans les maisons, dans les boutiques, accrochés aux talons des chaussures et aux genoux des enfants, partout. Comme s'il en pleuvait. Kandali était enfoui sous les copeaux, nous en étions submergés. Il va sans dire qu'il y en avait aussi dans la caisse de notre camion. C'était moi qui les répandais et les balayais. Je faisais cela si souvent que j'avais l'impression que toujours, où que j'aille, ils feraient partie de ma vie. Peut-être aurait-il fallu en répandre sur le monde entier! Pour pouvoir nettoyer les tripes répandues un peu partout par les balles, les couteaux, les épées, et le sang des filles violées avec trois doigts, une matraque ou un pénis. Les copeaux sont magiques! Ils absorbent et font disparaître n'importe quoi. Il suffit d'un simple coup de balai. Ils résorbent un passé de merde et préparent le terrain pour un avenir encore plus pourri ...

(...)

 

p. 64/65

 

Il ne m'a fallu que cinq ans pour devenir un être terrifiant. J'étais le total de mon père ajouté à Aruz, Dordor et Harmin. Et même plus. Pourtant, j'étais encore un enfant. J'avais 14 ans et pour moi la souffrance des autres n'était qu'un jeu, ce que je vivais me semblait irréel. Cela me rendait encore plus terrifiant. Si j'avais effectué mon travail d'enfant dans un autre secteur, j'en aurais subi moins d'effets. Mes tâches ne faisaient pas appel aux produits chimiques qui transforment les poumons en charpie, à des solvants volatils qui, sournoisement, créent une dépendance. Je travaillais dans les services. Dans le secteur des couvercles d'égout. Dans les canalisations du secteur des services. J'étais chargé de l'entretien d'un égout par où transitaient des êtres humains. C'est peut-être pour cela que la propension à l'empathie, que je possédais de naissance comme tout le monde, ne m'était d'aucune utilité. Il m'était impossible de me mettre à la place de ces créatures mi-merde mi-hommes. Et j'avais depuis longtemps dépensé tout mon potentiel d'empathie à essayer de comprendre le comportement de mon père, d'Aruz, de Dordor et d'Harmin. Je n'avais plus que mes deux yeux, braqués comme deux revolvers sur ce qui se passait autour de moi. Le nom des clandestins, leur vie, le sang qui coulait dans leurs veines et le fait qu'ils possédaient un système nerveux ne m'intéressaient absolument pas. Je savais seulement me mettre en colère. Leurs moindres réactions, leurs plus pâles sourires déchiraient mes pupilles comme une griffe empoisonnée. Et plus encore les rêves qu'ils forgeaient en secret. Je pouvais les entendre! Je percevais distinctement ces constructions oniriques, cet espoir confus d'être heureux un jour, ces aspirations répugnantes auxquelles j'apportais malgré moi ma contribution! Un jour, je demandai à mon père : «Est-ce que nous aussi, nous pourrons partir ?» Je suppliai : «Papa, je t'en prie, partons nous aussi !»  Il me regarda. «Notre boulot, c'est d'expédier ceux qui arrivent... Pas de partir!» C'était comme s'il avait dit : «Notre boulot, c'est de tuer, pas de mourir... »

(...)

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Publié dans Fiction

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eM 14/06/2016 21:18

Bravo,
ce livre laisse seul, il est trop lourd à porter, plus lourd que notre "voyage..." français, que le "voyage..." du cinéaste Cimino. Enfin, une analyse profonde, je dirai essentielle pour défendre ce chef d'oeuvre de la littérature du XXI ième siècle ! Eh oui, c'est l'heure du terrorisme qui occupe l'actualité en dépassant le sport commercial, des territoires partent en ruine, même chez nous.
Cette petite fourmi, Gaza, un enfant de 9 ans !! C'est de pire en pire dans le réalisme de notre humanité. il faut bien être un méchant turc pour imaginer une telle noirceur.
Signé : origine arménie, deuxième génération des réfugiés.