"L'oragé", de Douna Loup

Publié le par Emmanuelle Caminade

On attendait avec impatience ce troisième roman (1), tant la singularité, la musicalité et la vitalité de l'écriture du précédent,  Les lignes de ta paume , semblait prometteuse, d'autant plus que Douna Loup avait annoncé un sujet la laissant "plus libre sur le plan de l'imaginaire". Et L'oragé  comble, et dépasse même, les attentes.

Si cette fiction poétique rend hommage à Jean-Joseph Rabearivelo (2), ce "prince des poètes malgaches"(3) grand admirateur de Baudelaire (4) qui vécut à Madagascar au début des années 1900, à l'apogée de la période coloniale, elle n'a rien d'un roman biographique. D'ailleurs l'auteure, s'intéressant surtout au chemin de l'eau souterraine vers sa résurgence et au passage «de l'orage au soleil», commence par s'attarder sur «l'eau sauvage pas encore contrariée», sur ce «continent d'enfance, cette évidence des premières années restées sans clôtures», et arrête son parcours dès qu'il «marche en poète», n'abordant pas les treize dernières années de sa courte vie qui s'achèvera par un suicide.

Et elle invente largement la figure d'Esther Razanadrasoa (dite Anja-Z) qui l'accompagne : «la maîtresse Esther, toute poésie ouverte comme des voiles en plein vent». Car on sait peu de choses (5) de cette femme qui écrivait et publiait, elle, uniquement en langue malgache : une femme admirée de dix ans son aînée qui menait une vie très libre et fut son initiatrice, l'aidant à devenir «sourcier de ses forêts», à accéder «au centre de lui-même ... dans cet espace qui tiraillait, cet espace de bataille entre deux langues aimées». Jean-Joseph Rabearivelo va ainsi «gaver ses jours» «à la cuisse des mots», dévaliser chaque livre «jusqu'à la gorge», dans un «désir organique de dépasser la norme et de porter sa voix des langues multipliées».     

 

      

           Jean-Joseph Rabearivelo

là dans ce centre-là qui a fait son tumulte est née une langue à soi, une langue au-delà qui inclut et surpasse

 

L'oragé, au travers de Rabe et d'Esther, nous parle avant tout de «la liberté d'être» et de «créer de la matière toute libre», d'inverser au dehors « l'état du dedans » en le recréant sur la feuille. "Poezia"! Une langue émancipatrice et rebelle qui «se faufile» dans l'opacité et trace des «chemins buissonniers et sauvages», qui émerge, après moult essais et expériences, du silence de la nuit, du noir luisant, plein de lumière. Un roman qui nous parle de cette liberté qui ne peut vraiment mourir et s'incarne dans la poésie et l'amour, dans le désir de l'autre. Dans l'amour de la langue de l'autre et du corps de l'autre, dans les mots et les gestes qui ouvrent, qui permettent de renverser, de dépasser son image, de se perdre dans ces «toi-moi multiples» pour trouver son moi secret et «transversal» sous le masque. Sa propre «couleur»

La langue et la liberté, la liberté de la langue, sont ainsi au coeur du sujet de ce roman qui semble décliner un art poétique s'affirmant aussi comme une poétique de la vie. Une vie qu'il convient de «mâcher» comme les mots pour profiter de sa saveur en sortant des carcans. «Ne rien accepter qui ne soit tout fait, tout préparé, tout prémâché» !

1) Son premier roman, L'embrasure (Mecure de France, 2010) fut couronné de plusieurs prix

 

2) Jean-Casimir Rabearivelo (1903-1937), dit Rabe se fit appeler Jean-Joseph Rabearivelo pour avoir, disait-il, les mêmes initiales que Jean-Jacques Rousseau, la coutume malgache autorisant facilement les changements de nom

 

3) Selon Senghor qui avait inclus quelques uns de ses poèmes dans sa célèbre Anthologie des poètes africains et malgaches

 

4) Il se définissait lui même comme un poète post-symboliste. (Pour les symbolistes, la poésie permet d'atteindre une réalité transcendante, elle est instrument de connaissance et traduit ses découvertes par des symboles, des métaphores. Les symbolistes prônaient par ailleurs un langage fluide, musical, s'affranchissant de la rime et de la métrique régulière...

 

5) On ne connaît pas grand chose d'elle si ce n'est ce qu'en dit J.-R. Rabearivelo  dans son Journal

                                       

                  

                                                        Marché d'Antananarivo


Chaque langue une autre provenance, une autre peau pour s'épancher. Suer.

«Chaque langue nous parle du réel» et il nous faut «appuyer nos langues l'une contre l'autre, afin de mieux nous comprendre nous même». Et L'oragé, ce long et vibrant poème en prose célébrant l'île de Madagascar (6) et «l'émerveillement» d'Antananarivo, de ses couleurs et de ses rumeurs, de ses odeurs, est un chant enivré de malagasy, de cette langue malgache si musicale, si concrète et imagée (7), si différente du français. Un roman qui exalte l'enrichissement de la différence, de ces rencontres de l'autre et de l'ailleurs qui vous permettent d'aller au-delà, d'«outrepasser» et de «nommer un indicible», qui vous augmentent et vous décuplent. Un roman tissant des liens multiples et uniques d'individu à individu : rencontre de Rabe et d'Esther bien sûr (qui ne sera pas la seule à l'aider à construire sa "façon de dire"), mais aussi  rencontres amoureuses diverses d'Esther qui initieront cette femme et lui feront trouver sa «façon d'aimer», de vivre en toute liberté, ses façons complémentaires...

Et Douna Loup, avec une maturité surprenante, porte ainsi un regard hardi sur la vie, déployant une vision cohérente, respectueuse de l'autre et de soi, de l'autre en soi, notamment au travers du personnage d'Esther qui, plus encore que celui de Rabe, semble figurer la liberté, la vie. Non «une liberté à tout va», mais «l'absence de cadre préconstruit».

6) A la fin de sa scolarité, Douna Loup s’est engagée  comme volontaire dans une mission humanitaire à Madagascar qui l'a profondément marquée ...

7) Utilisant de nombreux mots malgaches dans son texte, elle inclut même une page de lexique malgache/français nous permettant d'en savourer plus encore le goût

 

L'auteure adopte une construction narrative la libérant du temps qui passe. Bien que structurant son livre en cinq grandes parties se succédant chronologiquement (8), ces dernières sont divisées en chapitres dotés pour la plupart quasiment des mêmes titres consacrant l'omniprésence de Rabe et d'Esther (de R et E), et elle opte pour une narration au présent – un éternel présent - qui redonne toute sa proximité et sa vivacité au passé. Un passé qu'elle remet néanmoins dans son contexte historique, scandant son récit d'extraits édifiants d'articles de presse ou de notices administratives - dans une langue fausse qui «justifie et éradique», qui fige et qui enferme - illustrant la vision coloniale de "l'indigène" et de sa langue. Une vision qui ne reflète que la «surcouche» et ne réussira pas à détruire en profondeur la langue d'un peuple.

Tout en conservant une narration principale extérieure et omnisciente, elle varie les voix narratives, opérant une sorte de va-et-vient entre l'extérieur et l'intérieur, entre Rabe et Esther, leur redonnant régulièrement la charge du récit en alternant leurs "je" (9), comme pour illustrer la rencontre de leurs deux intimités dans un dialogue en profondeur ne s'exprimant pas par la parole. Et, sur la fin,  elle utilise beaucoup le "tu", s'adressant à Esther dans une sorte de proximité empathique, comme si cette adresse était celle de l'auteure-même  à un personnage avec lequel elle semble avoir tissé des liens plus forts encore qu'avec Rabe.

 Et la plus grande réussite du livre tient dans l'originalité de cette langue poétique «vivante et démesurément libre» qui jaillit, claque et bascule, tremble ou s'écoule avec beaucoup de sensualité, de sensibilité et d'énergie. Une belle langue fluide et puissante, imagée, colorée et très musicale, qui joue sur les sonorités et nous met en bouche le goût des mots. Une langue parfois audacieuse, inventive, n'hésitant pas à déstructurer la phrase, à jouer de la présentation du texte sur la page et de la typographie. Une langue bariolée intégrant, outre des termes appartenant à un registre local (faune, flore, habitat...), de nombreux mots malagasy. Fidèle, semble-t-il, à ce qu'elle sent, à ce qu'elle «voit dans [sa]tête secrète», Douna Loup a ainsi trouvé une  voix authentique en accord avec celle de ses héros.

«Toi tu n'as qu'un seul devoir. Elaborer ta propre voix, le papier nouvelle poitrine, cordes vocales sous le crayon, fais la grandir cette voix tienne», fait dire l'auteure à son héroïne. Un conseil qu'elle a  manifestement fait sien. 

8) Au début du livre, l'auteure utilise le "je" à son propre compte, s'adressant au lecteur

9)(1907-1920/1921/1922/1923/1924)

 

L'oragé, Douna Loup, Mercure de France, 27 août 2015, 224 p.

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A propos de l'auteure :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Douna_Loup

EXTRAITS :

1907-1920

 

Rabe

p.15/16

On peut feuilleter les premières pages du livre, un peu brusquement interrompues, sur le site de l'éditeur : ici

 

p.19/20

(...)

Les années de couleurs primaires. On chante bleu, on gobe blanc, on récite rouge sur les bancs. La France et la chrétienté font lettres dans ce jeune cerveau. Casimir parle le malgache, récite des comptines en français, fait mine de prier parce qu'il faut le faire mais préfère crier en malgache. Crier les mots qui rebondissent, volent d'une langue de gosse à l'autre, passent par la main qui chope la balle, par le pied qui s'emballe, par les yeux électriques et les bouches qui dans la rue crachent. Il aime faire claquer cette sauvage, cette malagasy qui traîne tard le soir dans la poussière des nonchalances. Les boutiques tardivement ferment leurs volets en malagasy, les bonbons achetés fondent en malagasy, les mangues s'avalent en malagasy, le riz aussi, surtout le riz.

Et cette langue que j'utilise, ce français qui me sert à dire, est pour l'heure pays étranger bloc lointain pour Rabe Casimir. Son pays, sa belle maternelle c'est le lait ronono, ce rouge mena et ce ciel lanitra.

Je suis encore loin de lui. Son continent d'enfance. Cette évidence des premières années restées sans clôture. Le temps qui compte comme jamais, une main pleine d'air contenu, un horizon à fendre. La limite n'est pas encore là qui changera les heures en jours et les jours ensuite en années. Pour l'instant tout coule et se confond. Pour l'instant le poumon du temps est dilaté à son extrême, les nuits forment des halos frais au-dessus de la vie liquide. Puis commencent à arriver les événements à consigner, les à-coups, les reliefs saillants.

(...)

 

Rabe

p.68/69

(...)

Et tous se rabattent comme une main complète dans une rue sous emprise, ils sont cinq silhouettes à tailler la pénombre. A remonter le cours du temps pour de nouvelles lumières nocturnes, de celles qui broient la nuit dans les appartements, lumières qui après le soleil du jour viennent éclairer les noctophiles, Alina, dit Rabe, Alina Alina.

Nuit. Nuit nuit nuitnuitnuitnuitnuitnuitnuitnuitnuit n u i t Alina.

Et la nuit dans Tana s'entonne, c'est un chant, leurs pas sur la chaussée, leurs pas sonnant très fort et qui font se lever le sol et luire, ils entonnent la nuit comme un bon choeur, une pièce à chanter fort, une Nanarivienne,

Lys-Ber dit que c'est un jour particulier spécial aujourd'hui,

un jour pas comme, pas comparable, il y a les VVS, il y a Anja qui plie son journal, il y a la nuit, nuit bien étrange qui est tombée sur eux comme un saut tout à coup. Harioley est appuyé sur les épaules de James, Rabearivelo est concentré, on dirait qu'une bête accouche au milieu de son crâne. Il est centré, ne s'adresse pas. Il se centre. Takariva... quelle soirée !

La nuit est pleine, elle est venue si vite, là. A peine l'astre couché à l'ouest, une enveloppe, une loupe des ombres, un renflement de bruits bruns,

les cinq gars marchent en main complète,

ils ont pris d'assaut les avenues, ils cherchent la maison Rasany, c'est là qu'on va plier la nuit. Plier, plier à la lumière des lampes, de cette lumière concrète qui fait apparaître la nuit pour ce qu'elle est. Une absence. (...)

 

 

Rabe                                                                                                    Esther

 

p.76/77

(...) Je regarde autour de nous,

il y a à peine une dizaine d'hommes et de femmes

qui dansent passablement enivrés et camés. Des pipes

d'opium. Des coussins. Je n'ai jamais fumé l'opium.
Rabe me pose la question. Je dis non je n'aime pas la

fumée, les cendres. Je n'aime pas l'idée

d'un feu consumé.

Je préfère les liquides. Il sourit et nous trinquons,

assis à la fenêtre

en regardant de l'autre côté de la rue,

la maison aux lumières sérieuses, de l'autre côté

là où on pliait. Rabe m'embrasse dans le cou, je

le laisse remonter lentement, nous nous embrassons,

nous sommes de toute évidence de l'autre

côté,

nous avons renversé l'image, sa bouche

est douce,

le miroir me renvoie sans aucun problème l'image

de nos corps se tâtant, se humant, s'explorant. Il a

une peau de fruit frais, de prune, je désire qu'il me

caresse.

 

 

J'ai sa bouche dans la mienne et nos mains sont

partout. Le lieu nous permet tout, les outrages, les

douceurs

ce qui semblait impossible ne l'est plus. Sa bouche. Vava.

Esther Anja. Sa bouche là, là. Ouvre-là. Vava.

Je t'en prie. Vavaka. Ma prière là sur tes seins, nono.

Nofy. Chère chair, nofy, nofo comme une rêverie.

Nous sommes installés sur un canapé, où son corps

disparaît.

Bouche du canapé. Disparaît dans. Tissus. Tiède.

Bouche. Je cours après son corps qui est happé par le

canapé, j'attrape des bouts de robe et sa peau tiède,

elle écarte ma chemise comme une feuille de bananier.

Son corps n'est plus un mot secret, un de ces mots

imprononçables, lorsque l'on touche pour la première fois une nuque,

des épaules, un ventre, on les prononce.

Je prononce clairement sa peau, je l'articule

au tout-dedans et c'est une chanson d'eau douce.(...)

 

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Publié dans Fiction, Poésie

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