"Anomalie des zones profondes du cerveau", de Laure Limongi

Publié le par Emmanuelle Caminade

Anomalies des zones profondes du cerveau est né d'une aventure personnelle impliquant très fortement Laure Limongi. Elle est en effet atteinte depuis une douzaine d'années d'une algie vasculaire de la face (1), une maladie rare aux symptômes peu visibles et aux crises cycliques imprévisibles, très handicapante du fait de son degré élevé de douleur qui l'a éloquemment fait surnommer "migraine du suicide".

Mais si l'auteure a puisé dans son travail d'écriture la force de surmonter un épisode extrême de sa maladie, ce livre n'a rien pour autant d'un témoignage victimaire thérapeutique, ni même d'une autofiction. Présenté comme un roman, il s'avère un objet littéraire atypique et éclectique de très belle facture qui développe une profonde réflexion sur le monde et sur la place de l'homme en son sein. Un livre magnifique, empli d'informations et d'érudition, de dérision et de poésie, un livre vibrant d'énergie et parfois de colère, mais aussi empreint de nostalgie, de douceur et de sagesse. 

 

1) Ce qu'elle a révélé lors de la présentation de son livre aux libraires dans le cadre de la rentrée littéraire : https://youtu.be/ddyTl3w-bGsg

 

Comme déjà de manière sous-jacente dans Soliste, l'auteure y interroge nos représentations, réfléchissant à ce qu'est l'homme, à ce qu'est la vie. Une interrogation et une réflexion menées cette fois sous un tout autre angle d'approche. Cette aventure lui a en effet donné un matériau intime dans lequel elle puise, mais en l'élargissant considérablement. Elaborant et recherchant, réunissant des langages variés pour explorer notre capacité à souffrir et les différentes perceptions de cette maladie et du malade dans notre société, elle nous entraîne bien au-delà.

Car Laure Limongi éclaire ce que révèlent de notre rapport à l'autre et au monde, à la vie et à la mort, ces différents comportements, regards et discours, ce que révèle aussi de la vision de l'homme notre système économique, social et culturel dans lequel s'insèrent les rouages de la médecine. Elle cherche ainsi à saisir sous la fiction de la réalité, sous le conformisme et le dogme, l'hypocrisie, le déni ou l'inconscience, la vérité profonde de notre société et notre propre vérité. Et, mettant en évidence nombre d'"anomalies" de fonctionnement, elle confronte de manière salutaire le lecteur à soi-même, l'invitant à réfléchir à son propre regard sur les autres et sur le monde.

Sondant le bric à brac absurde de nos vies pour tenter, à défaut d'en trouver la logique, d'aller "jusqu'au bout de l'inconnu", la narration déploie un enchâssement magistral de récits alternant avec des pages informatives, des citations et des énoncés divers. Et l'auteure réussit brillamment à organiser en une forme complexe cette multiplicité d'éléments apparemment disparates variant les éclairages et les points de vue. Elle réunit en effet toutes ces digressions dans un minutieux et mystérieux tissage où courent sur une trame foisonnante les fils majeurs de deux longs récits intermittents qui impulsent au texte son élan, sa dynamique profonde. Deux récits moteurs dont les tonalités opposées équilibrent la narration, et qui vers la fin convergent.

 

 

Le premier, très fortement digressif, tourmenté et combattif, inquiétant, est le récit de cette maladie dont on ne connaît pas la cause, celui du vécu du malade, de son rapport à soi et à l'autre (médecins, proches, amis, collègues ou inconnus), à son corps et à son image, de ses réactions alternant des phases de terreur, de révolte ou de découragement. Et ce récit se fragmente et s'étoffe de flashes-back ou de petits récits annexes qui viennent compléter, enrichir la quête de l'héroïne pour se réapproprier son corps imparfait et envisager autrement la vie. Un récit à la première personne, mais dont le "je" féminin quoique jamais nommé, pourrait autant être masculin, et dérive souvent vers l'indétermination du "on", l'injonction généralisante de l'infinitif ou parfois un "nous" de connivence ou un "tu" s'adressant à soi-même et impliquant aussi le lecteur. Un "je" universel marqué aussi par la discontinuité du temps et du lieu, car dans l'itération de la douleur tout finit par se confondre.

L'auteure y trouve notamment un langage musical et visuel (2), contrastant avec la froideur objective des divers énoncés scientifiques de référence, pour rendre ce ressenti incommunicable de la douleur et la sorte de schizophrénie dans laquelle vous plonge ce double démoniaque que devient ce corps souffrant étranger, ennemi.  Et elle adopte souvent le registre de l'humour et non celui du pathos pour évoquer, mais aussi dépasser, l'incompréhension à laquelle on se heurte, l'isolement, la honte et la culpabilité auxquels condamne la maladie.

 

2) Elle joue notamment sur le rythme haché et percutant impulsé par des phrases très courtes, tout en recourant à des "flashes" d'images fortes.

 

       Publier, sur les bords du Léman

 

A ce récit étoffé tournant autour de la maladie, s'ajoute, s'oppose, une sorte de mini-fiction plus «paisible et mélancolique» marquée par «la simplicité des jours» : l'histoire d'un jeune couple amoureux qui passe des vacances dans un vieux  chalet de famille à Publier (3), sur le bord du lac Léman. Plus joyeuse et rassurante - même si elle s'ouvre sur le "memento mori" d'une guerrière décidée à combattre avant de s'éloigner progressivement de ce reflet de l'héroïne malade du premier récit. Une histoire venant aérer un roman ancré dans une sombre réalité, dont l'importance est soulignée typographiquement par des caractères en italique. C'est en effet un récit à la deuxième personne s'adressant à la femme – jamais nommée non plus - comme à un double oublié, regretté, semblant se  projeter dans un "moi" précédant la maladie, ravivé dans un éternel présent. Un récit qui fonctionne comme une sorte d'écho antérieur inversé, mais aussi de double révélation prémonitoire (4), l'auteure aimant toujours - comme elle le fit notamment fortement dans son essai Indocile - relever ces coïncidences, ces signes étranges du destin qui balisent nos vies.

 

3) Une commune de haute-Savoie qui existe vraiment, et dont le nom vient tout à fait à propos dans le livre d'une écrivaine éditrice aimant tant les livres, et les signes du destin ...

4) Sorte de double révélation du lac, au travers de la scène initiale profondément symbolique renvoyant au premier récit, et du livre Léman  à l'étrange marque-page  trouvé dans la bibliothèque du chalet...

 

Outre ces enchaînements de coïncidences qui parcourent l'intégralité du livre et permettent à la narration de bifurquer et de ricocher, c'est tout un enchevêtrement de thèmes - récurrents dans l'oeuvre de l'auteure - et de motifs qui irriguent ce texte et lui donnent son unité d'ensemble.

Si le thème central du Temps se conjugue dans l'entrecroisement-même de ces deux récits qui semblent le distendre, dans les beaux souvenirs d'enfance et de jeunesse imbriqués dans le premier comme dans la sereine pérénité du chalet de vacances du second (5), d'autres thèmes majeurs se déclinent et s'entremêlent dans l'ensemble des récits annexes. L'interrogation sur l'humain, sur la place de l'homme dans nos sociétés «libérales, réifiantes et mercenaires»(6) est ainsi illustrée de manière particulièrement magistrale dans le récit sur l'île de Flores et la double évocation du percutant film documentaire de Jorge Furtado (7), tandis que le thème de la liberté et de la singularité est magnifiquement porté par de nombreuses figures iconoclastes indociles qui ont osé risquer leurs propres choix (8), qui ont osé vivre.

 

5) L'auteure semble fascinée par ces maisons de famille «dans lesquelles des défilés d'enfants ont des souvenirs» et leurs  bibliothèques dont les livres témoignent du passage de leurs habitants et de nombreux invités...

6) Et notamment dans le monde de la médecine dont l'image «blanche, positive, lisse. Celle du progrès qui ne se discute pas», s'avère une imposture

7) Voir la vidéo en annexe dans le 3ème extrait après l'article

8) On citera plus particulièrement les remarquables passages sur le philologue John Marco Allegro ou l'écrivaine Kathy Acker déjà évoquée dans Indociles...

     

     

                                                           Psilocybe

     

    Emergeant des nombreux petits motifs assurant habilement les jonctions en finesse, on ne peut omettre de signaler celui, omniprésent, du champignon, ce dernier articulant de multiples coïncidences qui, cumulées à sa valeur symbolique, font étrangement sens.

    Ces mystérieux champignons, de forme souvent phallique, surgissent en effet vigoureusement en milieu humide et notamment en automne - saison du déclin solaire et des feuilles mortes dont ils favorisent la décomposition. Aussi  ont-ils toujours été un symbole ambivalent : celui du cycle infini de la vie et de la mort. Une ambivalence reprise également par leur nature délicieusement comestible ou dangereusement vénéneuse, tandis que certaines espèces hallucinogènes aux effets destructeurs sur la santé mais stimulant aussi la création artistique, vous font dépasser les frontières de la réalité pour accéder à d'autres mondes, à l'autre monde ... Et, très étonnamment, il est un champignon connu pour son effet psychotrope (dû à la présence de psilocybine) dont des études ont montré qu'à très faibles doses il serait un traitement efficace pour l'algie vasculaire de la face ! Comme quoi tout sur cette terre peut se révéler à la fois négatif et positif...

    Un motif souverain qui semble accompagner la quête de l'auteure et même la guider jusqu'à son aboutissement.

     

    Padre Soler, Fandango, Scott Ross

    Les dernières pages du livre, d'une écriture particulièrement sensible, en portent la beauté à son apogée, débouchant sur une sorte d'harmonie des contraires, de distorsion du temps et de jouissance de l'instant, «de toutes ces choses anodines qui font un quotidien et marquent le passage des jours». L'héroïne semble avoir apprivoisé le monstre du lac (9) en acceptant son destin, la maladie et la mort n'étant plus ressenties comme une angoissante anomalie mais comme faisant partie intégrante de la vie. Et la fin s'insère de manière émouvante dans la vitalité mélancolique d'un fandango (10) accompagnant «l'énergie du retour» du jeune couple amoureux.

    Insensiblement, le premier récit y prend ainsi du recul en passant à la troisième personne (au "elle"), tandis que le récit en italique en incorpore subrepticement certains éléments, et opère une sorte de floutage du temps, les différents "moi" semblant fusionner et retrouver celui de l'auteure (11). Et le dernier accord, dans son humilité et sa sagesse durement conquise, résonne avec une simplicité touchante, éclairant la beauté de ce répit dont peut jouir l'héroïne. Qu'il soit celui précédant la maladie ou intervenant entre deux crises, il renvoie en effet plus globalement à la beauté de la vie.

     

    9) Cf l'évocation du film L'étrange créature du lac noir  dans la scène d'ouverture du second récit

    10) Fandango d'Antonio Padre Solers (1729 /1783) joué par le défunt Scott Ross (1951/1989)

    11) Cf notamment une discrète note en astérisque listant les amis ayant oublié un livre au chalet, dans laquelle on remarquera, entre autres, le nom de deux auteurs contemporains amis de l'auteure - et recensés sur ce blog (J. Ferrari et E. Heidsieck) ...

     

    Anomalie des zones profondes du cerveau, Laure Limongi, Grasset , 28 août 2015, 208 p.

    A propos de l'auteure :

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Laure_Limongi

    On peut aussi consulter le site de l'auteure : ici

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    EXTRAITS :

    p. 11

    Ca commence comme un orage. Ou des milliers de vers traversant le cerveau. Des picotements. Très désagréables. Du feu dans la tête. Un incendie. Comme une gêne du côté gauiche. Quelque chose qui chercherait à se contracter. On a peur d'effleurer la tempe. Un coup de froid. Rien que l'odeur de l'alcool suffit. La canicule aussi. Déjà, dans mon rêve, on me frappe à la tête avec une machette. Lancinant d'abord. On finit par reconnaître les signes avant-coureurs. Je sens que mes muscles se crispent au niveau des épaules, je sais que ça va commencer. Ca prend la mâchoire. Entre l'arcade, la tempe, la pommette. Un peu de contrariété peut-être. Des sensations électriques. Puis l'impression d'une décharge. Angoisse. Au-delà. Bien au-delà. La première fois, j'ai vraiment cru que j'étais en train de mourir. J'étais effrayée. La pire chose que j'ai jamais ressentie. C'est comme avoir un pic à glace enfoncé derrière l'oeil. On ne sait pas si ça va s'arrêter. J'avais vingt-huit ans. J'avais trente-quatre ans. J'avais quinze ans. (...)

    p.20

    Tu as toujours eu peur des lacs. Une peur panique. Pour toi, les lacs, c'est la mort. La certitude de tomber sur un cadavre. Alors, bien sûr, tu es fascinée par les lacs. Tu es née au bord de la mer, tu adores nager. N'importe où. Tu ne peux pas t'en empêcher. Quelle que soit la température, ou presque, tu laisses tes vêtements couler sur le sol et tu avances d'un pas décidé. La morsure du froid ne te fait pas peur. La chorégraphie ne souffre ni pauses ni hoquets. Alors, tu marches lentement dans l'eau opaque et verte, un frisson te parcourt dès que tes orteils touchent la vase. Ca sent la décomposition. L'eau est tout à fait trouble. Tu ne peux rien savoir de la faune ni de la flore. Tu es absolument terrosrisée. A chaque brasse tu imagines la sensation de heurter un corps flottant, humain, les doigts, propulsés par le mouvement, qui s'enfoncent inopinément dans une cuisse, un ventre. Tu vois les yeux blancs des noyés, leur poitrine de baudruche. Tu as un haut-le-coeur. Tu continues à nager. Tu t'es fixé d'aller jusqu'à ce ponton puis de revenir. Donc tu le feras. (...)

    p.80

    «L'argent a probablement été créé à l'initiative de Gygès, roi de Lydie, royaume d'Asie Mineure au VIIème siècle avant Jésus-Christ. [...] Jusqu'à la création de l'argent, l'économie se basait sur l'échange direct. La difficulté d'évaluer la quantité de tomates équivalant à une poule, et le problème de l'échange direct de poules contre des baleines, ont été les motivations principales de la création de l'argent. Depuis le IIIème siècle avant Jésus-Christ, n'importe quelle action ou objet produit par les êtres humains fruit de la conjugaison des efforts du télencéphale hautement développé et du pouce préhenseur de même que toutes les choses vivantes ou non vivantes sur la Terre, tomates, poules, baleines, peuvent être échangés contre de l'argent.»

    (Extrait du film Ilha das Flores de Jorge Furtado.)

    Extrait d'Ilha das flores, Jorge Furtado 1989

    p. 184

    C'est en automne que la maladie commence. Au moment de la fin des choses, de la destruction. A la belle saison des champignons, tandis que les feuilles tombent et que l'on attend la morsure du froid. Octobre. Elle commence. Le hasard objectif du marque-page a réveillé la peur. Tu essaies de t'extraire de ce cycle qui s'est imprimé en toi en calendrier dictatorial. C'est sans doute pour cela que vous êtes ici. Pour l'oublier. Pour retrouver la santé, la vieille amie perdue, au détour d'un sentier. Avec un petit panier et un petit pot de beurre. La serrer dans ses bras et ne plus la quitter. Ce serait les belles promesses qu'on lui tiendrait. Avec celles de combattre la Reine de Coeur, aussi. Tant de choses à se raconter. Ce laps n'était sans doute pas inutile. La tristesse angoissée qui t'étreignait s'est estompée. La colère a éclaté. Clignote en diapositive. Le contraste du noir et blanc. Le mensonge de la couleur. L'eau terrifiante du lac a lavé tout ça.

    Publié dans Fiction

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