"La toile souveraine", de François-Xavier Renucci

Publié le par Emmanuelle Caminade

"La toile souveraine", de François-Xavier Renucci

C'est l'histoire d'un Corse amoureux de sa maîtresse et de la chair des mots, d'un fou de littérature amoureux de son île mais pas pour autant aveugle... L'histoire d'une passion qui comporte sa face solaire et sa face d'ombre, celle d'une chute et d'un sauvetage.

Benjamin, qui semble mener une double vie, retrouve chaque soir en secret son amante dans une chambre d'hôtel aux volets clos. Pour des nuits d'amour où, entre gestes et silences – cette «communication non verbale des amants» -, il l'entretient avec enthousiasme et sensualité du Cantique des cantiques, summum de la littérature érotique.

 

Cantique des cantiques, Marc Chagall

 

Il lui lit aussi les lettres de Jacques, un ami d'enfance responsable de la faillite d'une expérience antérieure commune de libraire, qui vient tout juste de sortir de l'hôpital psychiatrique. Obsédé par l'énigme littéraire que constitue l'attribution à Saint-Exupéry d'une Ode à la Corse de bien médiocre facture ne pouvant relever que de l'imposture, cet alter ego et double touchant mais néfaste va inéluctablement s'abîmer dans la désillusion, la solitude et le délire, tout comme cet écrivain obsédé par le langage s'était mystérieusement «abîmé en mer». Mais cette fois Benjamin le bien nommé (1) ne se laissera pas entraîner : il apprendra à gérer sa propre course à l'abîme en trouvant un baume apaisant dans la vie...

 

1) En hébreu Benjamin signifie " fils de la main droite", un prénom de bon augure...

 

Antoine de Saint-Exupéry

La toile souveraine, premier roman de François-Xavier Renucci sous-titré Pour un Saint-Exupéry, s'articule autour de cet écrivain aviateur dont le lien avec la Corse est à priori bien ténu, même s'il y séjourna deux semaines avant de s'envoler au matin du 31 juillet 1944 pour disparaître à jamais, ce que commémore une stèle à l'entrée de l'aéroport de Bastia-Poretta. Mais, outre cette Ode à la Corse semblant jouer un rôle important dans la vie de l'imaginaire collectif de l'île, certains de ses textes venant de Citadelle, ce livre inachevé d'une vie, et surtout certaines de ses lettres, «sublimes», entrent manifestement en résonance avec l'imaginaire personnel de l'auteur ...

 

                     Stèle de l'aéroport de Bastia-Poretta

... je transforme le livre en un lieu où il faut chercher, où il faut retourner chaque phrase, recoller des morceaux, retrouver les objets brisés, visualiser les parties manquantes, un vrai travail d'archéologue (...) voilà, une lecture, c'est une campagne de fouilles pour moi, je ne révère pas le livre, je le mange, je le digère, ou bien alors quoi ? On s'agenouille et on dit la même chose que tout le monde ? Alors évidemment cela me conduit parfois, et toujours peut-être, pourquoi pas ? à dire quelque chose d'un peu étonnant, c'est ça ? ou à brasser du vent ? Oui. Mais enfin, un air un peu neuf, même illusoire, ce n'est pas rien ! (p.124/125)

Le roman se déroule à Ajaccio et, plus largement, dans la vieille et vaste maison de la littérature qui excède le cadre de la Corse. Une maison ouverte et accueillante, carrefour des imaginaires d'hier et d'aujourd'hui, de ceux des auteurs et des lecteurs sans lesquels le livre ne saurait exister : des traducteurs et des commentateurs, des interprètes qui fouillent le texte, tels des archéologues ou des psychanalystes, pour tenter de reconstituer, d'imaginer une vérité originelle et multiple échappant pour partie à la conscience et bien souvent à la raison. Une littérature vivante, en perpétuel mouvement, qui en toute liberté devrait se partager et s'échanger, se comparer et se confronter selon les goûts et les désirs dans une logique de réseau. Et si l'auteur, animateur dans l'âme (au beau sens du terme), avait déjà exploré cette thématique dans ses deux précédents livres, l'efficace "machine romanesque"(2) qu'il a mise ici en place lui permet de développer et d'enrichir son propos tout en en canalisant les éparpillements.

2) Selon l'expression de Mathias Enard à propos de Boussole dans une récente interview donnée à L'humanité : "Au XXIe siècle, le roman peut tout. Quand on trouve un cadre, une machine romanesque, on peut mettre dedans tout ce qu’on veut, y compris des articles scientifiques, des illustrations, des dialogues comme au théâtre. (...)"

 

Saint-Jérôme et le lion,

Liberale da Verona (1445)

Musée Fesch, Ajaccio

 

Explorant l'imaginaire au travers des outils imparfaits du langage, François-Xavier Renucci nous parle ainsi de liberté et de communication, d'analyse critique et de jugement esthétique, de vérité, d'illusion ou de mensonge, comme du rôle de l'amour et de la littérature (et autres arts) dans nos vies ..., sans oublier de mettre en lumière avec beaucoup de dérision les travers de la société corse et de notre monde moderne révélés à cette occasion.

Et il ne s'est pas contenté de donner de l'élan à son roman grâce à la progression d'une enquête littéraire s'élargissant à l'énigme d'un écrivain. Il a construit en effet avec maîtrise une structure originale et complexe suffisamment solide pour mélanger fiction et réalité, et intégrer avec une infinie liberté toutes sortes de digressions et de citations, de textes et de documents (réels ou fictifs), tout en menant un jeu très subtil sur les voix narratives. Il déploie ainsi une vertigineuse structure narrative semblant fondée sur cette communication problématique et sur la dualité des êtres : dualité fusionnelle du corps et de l'esprit (illustrée par l'étymologie commune fantaisiste de «mentule» et «a mente» !) mais aussi dualité antagoniste évoquant Stevenson et Céline, le double du héros s'affirmant comme une sorte de Robinson également double de l'auteur...

 

@ http://passionf650.leforum.eu/t1356-Antoine-de-Saint-Exupery.htm

 

Deux parties relativement symétriques (la dernière opérant, six mois après la première, un significatif renversement (3)) encadrent une partie centrale au titre délirant constituée par la transcription de l'enregistrement des cours de Jacques donnés à l'université de Corte  (sous l'intitulé officiel "littérature et société") devant un public d'étudiants se raréfiant. Et l'auteur a opté pour deux voix narratives s'exprimant de manière très différente et s'adressant à un ou plusieurs interlocuteurs (ou peut-être simplement à soi-même), les deux "je" de Benjamin et de Jacques entremêlant ainsi l'oral et l'écrit (via des lettres ou un blog), le direct et l'indirect - qu'il soit enregistré et retranscrit, filmé, lu ou écouté et regardé. Il a su de plus trouver un ton juste, léger (4) et malicieux - notamment dans les savoureux dialogues entre Benjamin et sa maîtresse -, ludique – car il aime jouer avec les mots et les langues – mais aussi critique, avec des accents d'une sincérité émouvante et d'une douceur enveloppante pour aborder le désespoir existentiel de Saint-Exupéry dans la partie centrale.

 

La toile souveraine - dont le beau titre relie les thèmes essentiels (5) - est ainsi un livre singulier et plus profond qu'il n'y paraît, qui nous entraîne sans peine dans ses délires et nous fait souvent sourire. Un roman que les amoureux de littérature liront avec plaisir.

 

3) Outre un passage de l'ombre à la lumière, l'héroïne semble sortir du flou en affirmant notamment sa présence au travers d'un renversement narratif : c'est désormais elle qui s'adresse à l'amant et la lettre que Benjamin lui avait adressée qui est lue (une lettre lui racontant un cauchemar dans lequel il se prenait pour Jacques ...)

 

4) J'émettrai néanmoins une réserve concernant l'intégration de deux extraits du blog animé par Jacques qui m'ont semblé trop longs (dans un chapitre 7 lui-même d'une longueur disproportionnée dans cette première partie) et plutôt lourds. S'inspirant directement de l'expérience de blogueur de l'auteur, de ses désillusions et de ses exaspérations, ce dernier a peut-être eu du mal à y mettre une distance comique autrement qu'en la forçant ...

 

5) Le thème du tissage commun d'une littérature croisant une multiplicité de fils (comme notamment sur le Web) et celui du baume vital qu'avec les autres arts et l'amour elle constitue, l'expression révélant de plus le profond mal-être de Saint-Exupéry - qui l'employa dans un texte particulièrement touchant cité et analysé dans le livre. https://fr.wikipedia.org/wiki/Toile_miraculeuse

 

(Article publié auparavant, sans les notes ni les illustrations, sur La Cause littéraire)

La toile souveraine, Pour un Saint-Exupéry, François-Xavier Renucci, Albiana, 25 août 2015, 216 p.

 

A propos de l'auteur :

François-Xavier Renucci est né en 1972. Professeur de lettres modernes, il est déjà l'auteur d'un recueil de prose poétique assez atypique, Un lieu des quatre vents (Albiana 2006) et d'un essai, Eloge de la littérature corse (Albiana 2010) tiré en partie de son blog Pour une littérature (et autres arts) corse  (un blog désormais désactivé mais encore archivé).

 

EXTRAIT :

On peut lire les premières pages du roman sur le site de l'éditeur : ici

 

Annexe :

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Publié dans Fiction

Commenter cet article

Renucci François-Xavier 23/09/2015 18:38

Emmanuelle, (chers lecteurs amoureux de littérature et du jeu des significations), tu le sais, mes commentaires n’ont pas pour but de « corriger » quoi que ce soit, mais bien de faire durer le plaisir (le mien, au moins). Attention, il vaut mieux avoir lu le livre une première fois, avant de lire ces quelques notes…

1. Note (1) : A propos des noms. Je n’avais pas pensé à cette traduction du nom de « Benjamin » (« fils de la main droite »). J’avais plutôt pris en compte le sens de « deuxième », celui qui vient après, le benjamin pour situer le personnage dans le sillage du personnage « principal », Jacques. L’arrière-fond hébreu peut aussi conduire à trouver Jacob dans Jacques et Benjamin devient alors son dernier fils… Et j’aime beaucoup la douceur du prénom « Benjamin ». Je pense aux parfums baudelairiens, le « benjoin » et l’encens…
2. « Le rôle de « L’ode à la Corse » dans l’imaginaire collectif de la Corse » : dernière mention en date, pas plus tard que ce mois de septembre 2015 dans l’hebdomadaire « Settimana » (émanation du quotidien « Corse-Matin »), dans un dossier coordonné par les journalistes Antoine Albertini et Véronique Emmanuelli et consacré à la relation des écrivains (non insulaires) avec l’île. On y retrouve évidemment Mérimée, Maupassant, Flaubert, etc… et à nouveau Saint-Exupéry, auquel on attribue sans émettre le moindre doute cette fameuse « Ode à la Corse ». Vieux serpent de mer qui montre le bout de son museau très régulièrement.
3. « Le lien entre les textes de Saint-Exupéry et l’imaginaire personnel de l’auteur » : oui, c’est ma mère qui possédait de nombreux ouvrages de Saint-Exupéry, un de ses auteurs de prédilection. Je peux encore feuilleter ces ouvrages des années 50 ou 60, annotés parfois. Son exemplaire de « Citadelle » a été prêté à un ami, qui ne l’a jamais rendu. Le livre absent… J’ai acheté dans les années 80, un exemplaire Folio de « Citadelle » qui est resté longtemps un livre culte pour moi, le livre à lire, et que j’ai fini par lire intégralement durant l’écriture de ce roman. A la recherche du motif des draps apaisants…
4. « Le roman se déroule à Ajaccio et, plus largement, dans la vieille et vaste maison de la littérature » : oui, c’est très bien vu, il y a au moins ces deux plans, ces deux mondes-là : le monde du réel géographique (celui où nous déplaçons nos corps et nos sens) et le monde de l’imaginaire artistique et littéraire (le ciel où nos esprits se pâment…). Côté géographie, je voulais aussi une tension entre le pôle immobile ajaccien et des déplacements, dans le golfe, à travers la Corse, sur le continent, en Nouvelle-Zélande aussi…
5. « La thématique de la discussion littéraire déjà explorée dans les deux ouvrages précédents » : oui, dans « Un lieu de quatre vents » et « Eloge de la littérature corse », il y avait déjà cet entrecroisement de textes et d’œuvres, ce goût pour les bricolages, les assemblages, les montages de textes et d’œuvres, processus sans fin, plaisir sans fin… qui peut aller jusqu’à l’éparpillement, mais tout un réseau de motifs jointe tous les bouts de cette machine de bric et de broc, enfin presque…
6. « Une enquête littéraire s’élargissant à l’énigme d’un écrivain » : oui, c’est bien le mouvement général du livre, je n’y avais pas pensé sur le coup, il semble que les difficultés de l’enquête devait déboucher tout de même sur quelque chose… Il y aurait ce thème de la difficulté à être quelqu’un, quelqu’un qu’on puisse saisir… Et ce serait vrai pour les trois personnages (Jacques Casanova, Benjamin, Elle…).
7. « Le désespoir existentiel de Saint-Exupéry » : oui, une des origines du livre est bien cette surprise de découvrir dans tous ces textes, un Saint-Exupéry désespéré, pointant ses incapacités à s’exprimer comme il le veut, à se faire comprendre… Jusqu’à chercher une sorte de refuge spirituel dans l’avion, seul « à se promener sur la France ». Il en parle comme d’une « satisfaction étrange » et j’avais pensé à cette expression comme titre du livre.
8. « Un livre qui fait souvent sourire » : je l’espère, et même rire parfois. Le motif du sourire, des uns et des autres, très varié dans ses valeurs traverse le livre ; j’espère qu’il est aussi contrebalancé par quelques rires francs, ce fameux rire des anges dont parle Stevenson (c’est à la fin de la deuxième partie des aventures de David Balfour, dans un roman intitulé « Catriona »).
9. Note 4 : « une réserve concernant les extraits du blog, trop longs, plutôt lourds » : bien senti. A l’origine de ces passages de discussion sur un blog, il y a une vraie discussion sur un forum littéraire. J’ai tout réécrit, ou presque, à la fois pour détacher la chose d’une référence trop factuelle, et aussi pour en rajouter dans la forme et le fond d’une discussion souvent agressive et qui peut paraître ridicule, bien souvent. Peut-être que le travail sur une matière préexistante m’a conduit à un traitement différent des autres parties (« inventées » dans le premier jet). En même temps, je voulais une première partie hétéroclite, où les éléments jointent mal, où l’on accuse leurs différences, leurs contrastes ou contradictions. Une partie chaotique. Il s’agit de faire monde, au fur et à mesure du livre, faire monde avec ce qui n’en est visiblement pas un. « C’est là ton monde ! » dit Nietzsche, mais je ne sais plus où… « Une demeure inaccoutumée », celle d’Empédocle…
10. « La toile souveraine »… : attention spoiler ! (mais uniquement pour ceux qui aiment se couper les cheveux en quatre…) Oui, j’ai été frappé par le « lien » qu’on peut faire entre la mort du frère de Saint-Exupéry (St-Ex a quinze ans, son frère François treize), les draps mortuaires, la toile souveraine qui guérit les blessures, les draps comme un baume sur Guillaumet, le motif de l’apaisement des litiges… un apaisement ambigu, mortifère… on vous berce, on vous endort… on vous tue… Ce paradoxe d’une recherche de paix qui ressemblerait finalement à une mort… Je suis perplexe, mais le thème des tensions permanentes, et de la résolution des tensions traverse « Citadelle »…
11. « La toile souveraine » (bis) : le médicament… les études ont montré de façon certaine qu’elle n’a jamais pu avoir d’effet bénéfique… Voir la thèse de Xavier Bauer soutenue en 2002 à l’université de Nancy 1, « Le plomb en application externe : usages, mésusages et dangers ».