"Le Balcon", de Cécile Delîle

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

C'est une belle histoire d'amour et de peinture, d'amour de la peinture, que nous conte Cécile Delîle, retraçant dans ce troisième roman les six années d'intimité et de complicité intellectuelle et artistique qui unirent Edouard Manet et Berthe Morisot. Six années au cours desquelles, du Balcon de leur rencontre (1) (1868/1869) à Berthe Morisot à l'éventail (1874) marquant leur séparation tant amoureuse que picturale, Manet peignit pas moins de douze toiles représentant Berthe, son modèle préféré : en pied ou en buste, assis ou couché, de face, de profil ou de trois-quart .... Des années capitales dans la maturation d'une artiste hors normes à laquelle contribuèrent, outre Manet, sa soeur Edma qui abandonna la peinture pour le mariage mais resta son plus fidèle soutien et tous ses amis peintres qui l'encouragèrent, sans oublier son futur mari Eugène, le frère aîné de Manet, amoureux de sa peinture comme de l'artiste.

1) Manet et Berthe se sont rencontrés en 1868 au Louvre où les deux soeurs travaillaient à des copies de maître. Très vite Manet lui demanda de poser pour lui et Le Balcon put être présenté au Salon de 1869 où il ne laissa pas indifférent un public pour le moins partagé

 

                  

                                               Berthe Morisot et Edouard Manet

Cécile Delîle nous fait partager son admiration pour la passion, la vitalité et la liberté de cette femme et artiste rebelle et déterminée qui lui semble si proche. Une femme superbe, sensible et raffinée, et d'un grand talent qui réussit à imposer ses choix à une époque où cela n'était pas facile pour son sexe et à devenir une figure marquante et reconnue de l'impressionisme naissant, injustement laissée dans l'ombre ensuite par l'histoire de la peinture.

Et si l'auteure ne doute guère que cette liaison profonde des deux peintres fut consommée, même s'il n'en reste aucune preuve, elle ne se laisse pas piéger par ce parti-pris de départ annoncé dès l'introduction (2) qui relève d'une intuition puisée sans doute dans la correspondance de Berthe Morisot avec sa famille et ses amis dont elle s'est largement inspirée pour ce livre, et surtout d'une observation attentive des toiles de Manet :

«Quand on ne peut pas dire à une femme qu'on l'aime [Manet était marié et n'aurait jamais abandonné sa femme], on le dit à la terre entière et sa toile était sa seule issue possible».

 

               

                                             Edouard Manet, Le repos, 1869/1870

 

Bien qu'effaçant la présence du moindre chaperon pendant les séances de pose du Balcon, l'auteure laisse toujours subtilement planer l'ambiguïté et on n'est jamais sûr que cet amour ne se soit consommé autrement qu'à travers la peinture :

«S'aimer entre le couteau et la brosse du pinceau, s'aimer sur la palette de rouge et de bleu mélangés, s'aimer dans le silence de l'atelier... Qui saura donc que nous nous sommes aimés ?»

2) «Berthe, j'ai toujours su que vous étiez amants » (l'auteure s'adressant à son héroïne p.9)

                                              Berthe Morisot :  Vue du petit port de Lorient (1870)                  

Et c'est à travers un récit replaçant, imaginant l'élaboration de ces toiles – et de celles de Berthe – dans leur contexte, les décrivant et les analysant, qu'elle saisit de manière passionnante l'évolution des deux peintres et de leur peinture allant de pair avec celle de leurs relations.

                                                   

                                       Edouard Manet, portrait d'Eva Gonzalès (1870)

Nous passons ainsi de l'éblouissement et de la proximité des débuts à un éloignement progressif (auquel l'arrivée d'Eva Gonzalès, une jeune élève peintre et modèle de Manet, et les graves événements politiques de 1870/1871 ne furent pas étrangers) puis à une double rupture. Berthe participera en effet avec ses amis à la première exposition de ceux qu'on appellera les Impressionistes et Manet, peintre antiacadémique préférant paradoxalement rechercher la gloire dans les salons officiels, refusera de servir leur modernité et leur cause :

«Notre cause ? Je refuse la dictature de la lumière et le despotisme de la couleur. Fichue couleur ! Je sais qu'elle vous va à merveille, mais je ne peux me fier uniquement à mes sensations pour peindre un tableau, ce n'est pas mon tempérament, comprenez-le. J'ai besoin du noir de ma palette et cette juxtaposition de petites touches colorées par moment m'exaspère. Je n'ai pas le talent de les faire vibrer aussi bien que vous, mais je suis heureux que vous puissiez enfin exposer, ce n'est pas un hasard.»

 

                                

                                           Berthe Morisot : Le berceau (1872)

                         exposé en 1874 au côté d'Impression soleil levant de Monet

 

Et Berthe Morisot épousera le frère du peintre la même année. Plus jamais elle ne posera pour Manet et les deux grands artistes poursuivront chacun de leur côté leur carrière.                     

          

                                    Edouard Manet, Berthe Morisot à l'éventail                        

           

Mené au présent de narration de manière très alerte, Le Balcon alterne habilement récit, descriptions, dialogues et un échange de lettres entre les deux soeurs où elles se livrent avec une sincérité touchante. Cécile Delîle y fait revivre toute une époque au fourmillement artistique et culturel intense. Outre les ateliers de Manet et de Berthe - dans le cabanon de jardin de la maison des Morisot à Passy -, elle nous fait visiter Paris, ses monuments et ses jardins, les lieux incontournables où se rencontrent les artistes, les écrivains et les musiciens; fréquenter aussi les salons bourgeois animés de Mme Morisot ou des Manet où se réunissent toutes les célébrités et même cette avant-garde qui sera par la suite consacrée. Elle nous transporte par ailleurs sur les bords de Seine si prisés des Parisiens et des peintres et nous entraîne sur la côte à Fécamp ou les deux familles passent leurs vacances, à Lorient puis Cherbourg où réside Edma après son mariage.

                                          Edouard Manet, Portrait d'Emile Zola, 1868

 

Eminemment pictural par son sujet, ce roman l'est de plus dans sa texture-même, le narrateur adoptant un regard de peintre épousant  souvent celui de Berthe, mais aussi de Manet, dans un style sensible aux formes, aux couleurs et aux jeux de lumière, empli de sensualité et de vitalité, à l'instar de l'héroïne.

Un très bel hommage à Berthe Morisot et à Manet.

 

 

Le Balcon, Cécile Delîle, éditions du Petit pavé, 10 octobre 2015,  210 p.

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A propos de l'auteure :

Cécile Delîle est née en 1968 et vit aux portes de la Normandie. Elle a déjà publié deux romans, Le Paquebot (2010) sur ses années d’enseignante dans les quartiers sensibles, et Laure, Flaubert et moi... Maupassant (2013).                              

                             

EXTRAITS :  

 

  

    Edouard Manet : Le Balcon (1868/1869)

p.24/25

(...)

Berthe lâche la pause et continue de fixer son oeil vif et intelligent, elle descend jusque dans les poils de sa barbe claire pour trouver une réponse. Quel homme complexe ! Il recherche le succès officiel, les louanges des salons, mais s'accorde dans le travail l'exigence qu'aucun public ne demanderait à un artiste. Il porte la palette droite comme un bouclier, la force au bout du bras et la finesse au bout des doigts, si déterminé qu'il en est séduisant. Elle a très envie de courir vers lui et de l'embrasser, rentrer dans le corps d'un homme est une aventure beaucoup plus simple qu'elle ne l'avait imaginée. Il a sous-estimé cette femme qui le dévisage de la tête au pied, il serait nu le pinceau à la main, il n'en serait pas moins gêné. Sa lèvre se met à trembler avec l'envie violente de l'allonger sur le canapé.

Les pinceaux sont couchés, sagement alignés au milieu de la boîte de couleur, au repos en attendant le prochain combat. Les tubes luisent comme des brochettes de sardines fraîchement pêchées sur une caissette de bois à trois pieds, son oiseau à trois pattes comme il l'appelle et dont les lanières de cuir clouées sur le coté lui permettent selon l'envie de voyager. Les reflets bleutés des tubes de plomb lui donnent souvent l'idée de sa palette, il a beau les jeter au hasard entre les compartiments de bois, le vert se retrouve souvent à côté du noir. Quelques bouts de cigares traînent attachés aux couleurs, comme à son veston et à ses poches. La palette est encore luisante, elle forme un ciel pâteux et violâtre qu'il étale du doigt. Une envie de rajouter une tache pour la tête le démange, l'envie de cerner d'un trait la silhouette d'une femme aux mèches brunes et vernies, c'est une envie si forte, qu'elle ne se dessine pas.

 

Berthe Morisot : Jeune-fille à sa fenêtre (1869)

p.101/102

(...)

Dans l'enthousiasme de leurs retrouvailles, Berthe n'a pas remarqué la tristesse d'Edma, mais face à la fenêtre, les taches colorées de l'éventail font ressortir la paleur de son visage. Edma s'ennuie dans sa robe, sa solitude lui donne envie de pleurer et d'arrêter son geste pour venir l'embrasser. Quelle est donc la vie d'une jeune mariée de province ? Elle n'en ont pas parlé ensemble mais, au rythme de ses lettres, Berthe se doute que les journées sont longues. Son officier de marine ne rentre pas tous les jours et comme une jeune mariée ne peut sortir seule, le piège s'est refermé sur sa soeur qui compte les heures. Si seulement elle retrouvait le goût de peindre ? Mais c'est dans l'exaltation de la vie que l'on peint, pas l'ennui, Berthe le sait trop bien. Lorient est une ville d'hommes bâtie par des hommes, seuls les marins s'en vont et les autres rêvent de Rio, de la Havane et de Macao en regardant passer les bateaux. Edma ne voyage pas, elle guette sagement, dans le canapé, l'arrivée de son officier qui lui rapporte un incident de mer, un joli paysage ou la vue d'un banc de dauphins avec entrain.

Berthe reprend le fil de sa peinture, agrippe le chiffon qu'elle a lâché du doigt et s'applique sur la légèreté du tissu pour masquer son chagrin. Dans sa valise, elle a apporté cette Madame Bovary que Degas lui a recommandée mais elle ne sait plus si c'est une très bonne idée de la lui laisser.
 

Ma chère Edma,

Ton étude devant la fenêtre de la chambre avance et je te rejoins dans ta solitude. Le portrait ne me fait plus peur. Est-ce le fait de décortiquer comme un paysage le visage de l'homme qui me peint ? Manet m'a proposé de continuer de poser une fois Le Balcon terminé, il foisonne d'idées et me dit que je lui porte bonheur. Nos échanges et nos discussions m'aident à avancer. "Méfiez-vous, m'a-t-il dit, que vous le vouliez ou non, vous serez toujours considérée comme une jeune femme du monde qui fait de la peinture pour se distraire", jamais il n'a été si précis dans ses conseils et si drôle de fantaisie. Pour un homme préoccupé de sa carrière artistique, je trouve cela très encourageant. Fantin-Latour dit qu'il trouve toujours bien la peinture des gens qu'il aime, il m'aime, alors !

Berthe.

(...)

                                  

                                       Edouard Manet : Bouquet de violettes (1872)

p. 151/152

(...)

-Tous ces gens qui vont et viennent sur la jetée, comment les attraper ? Que c'est difficile, tout branle, mon crayon se perd, les clapotis m'agacent et cette voile n'était pas dans la trajectoire il y a cinq minutes. J'aurais dû prendre l'aquarelle.

-Je te fais confiance petite soeur, la vivacité de ton trait donnera à chaque promeneur sa personnalité, je vais poursuivre ma balade sur le pont, si tu as besoin d'aide, fais-moi signe.

-A vos ordres, capitaine !

C'est dans le sourire d'Edma et l'effervescence du travail qu'elle reprend confiance. Chaque matin, de la fenêtre du pavillon de sa soeur, elle aperçoit la mer sur sa gauche, une large langue bleue au-dessus de la dune avec une petite cabane de bois posée au sol entre les touffes de pins éparpillées et l'horizon criblé de mouette. La simplicité du paysage l'apaise et calme l'ouragan de ses sentiments. Du balcon, elle observe les silhouettes arriver, s'en aller au gré de leur vie, de leur envie, et descend vite les retrouver. Au milieu d'eux, elle n'est plus seule. Qu'attend cette femme accoudée à la balustrade de son balcon ? Une lettre, un bouquet ? A Cherbourg, la lettre n'est pas arrivée mais au retour un bouquet de violettes l'attendait devant la porte de l'atelier. Bleues, les fleurs ! Une multitude de pétales agglutinés, entre une lettre ouverte et le rouge drapeau de son éventail, si commun chez les autres et si recherché sur elle. C'est honteux de rendre si vivant quelques fleurs arrachées à la vie, pense Berthe amusée.

                                    

                        Edouard Manet Berthe Morisot au chapeau, dans le deuil (1874)

p.197/198

Berthe est plongée dans l'obscurité du tableau, ses yeux hagards soutiennent ceux du peintre. On ne la reconnaît pas, sous son habit de deuil, elle ressemble à une vieille femme dont le visage nest plus qu'un os décharné, illuminé de rouge sous la bouche. Quel deuil ? Celui de son père ou d'un amour perdu ? C'est comme si Manet s'était appliqué dans les moindres détails à la défigurer, le chapeau placé trop bas sur le front, le gant enfoncé dans la joue et l'avant-bras lacéré en lambeaux par ses voiles. Berthe est laide, elle n'est plus sa Berthe puisqu'elle va épouser son frère. Le peintre pleure et crache sa douleur.

A dater de ce jour, il n'y eut plus de portrait de Berthe par Edouard, elle cessa d'être son modèle pour devenir sa belle-soeur. Il la représenta une dernière fois munie d'une bague au doigt et d'un éventail dans une stature droite avec toute la distance et le respect qu'il devait à Berthe Manet.


Le 22 décembre 1874, accompagnée de ses proches, elle se marie à l'église et à la mairie de Passy, dans une simple petite robe de ville noire. Eugène était un ami qu'elle connaissait bien, il s'appelait "Manet ", l'aimait et adorait sa peinture au point de la laisser peindre au-delà de ses horizons. Il dessinait sans avoir la prétention d'être un génie avec l'intelligence de ne pas se mettre en rivalité avec son frère, tout en s'en démarquant avec humour.

A Fécamp, il laissa traîner sur le chevalet de Berthe un croquis, pastichant joyeusement la scène du Balcon. Fanny jouait du violon, Guillemet fumait un énorme cigare, le chien sous la chaise s'était métamorphosé en chat et le serveur en soubrette et Berthe tenait un enfant dans les bras. Qu'attend cette femme accoudée à la balustrade du balcon ? En trois coups de crayon, Eugène lui offrait tout ce qu'elle espérait encore de la vie.

(...)

Pour prolonger :

Le téléfilm de Caroline Charpentier (France 3, 2013), avec Marine Delterme

Exposition Berthe Morisot au Musée Marmottan (2012)

Choix de tableaux d'Edouard Manet

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Publié dans Fiction, Biographie

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agnes m 05/11/2015 22:52

bonsoir, je me le mets de côté pour le relire "à la fraiche" !
et chercherai ce livre en librairie
merci
bonne soirée

Evy 04/11/2015 13:45

Bonjour quel beau partage je relie un lien sur mon blog pour la semaine prochaine bonne journée

Emmanuelle Caminade 04/11/2015 18:33

Merci.