"Decameron, nove novelle d'amore / Décaméron, neuf nouvelles d'amour", de Boccace

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Decameron, nove novelle d'amore / Décaméron, neuf nouvelles d'amour", de Boccace

Si on hésite à s'attaquer aux "cento novelle" du Decameron, on peut se contenter, du moins dans un premier temps, de ces Nove novelle d'amore (Neuf nouvelles d'amour) parues en collection de poche bilingue, qui ont le mérite de donner un aperçu du chef-d'oeuvre de Boccace dans sa version originale.

Le thème principal du grand maître italien est assurément l'amour, et s'en être tenu à lui seul présente l'avantage de souligner en peu de nouvelles la grande variété de cette oeuvre dédiée aux femmes (1) par son auteur dans le prologue  : variété des lieux, des situations et des milieux abordés rendant compte de la réalité d'une société, mais aussi des tonalités et des registres. Avoir intégré dans cette sélection deux nouvelles pouvant sembler contredire le propos général tenu sur les femmes ou la hiérarchie sociale permet de plus d'empêcher le lecteur actuel d'extrapoler. Boccace reste bien en effet un homme du XIVème siècle, même si on peut être frappé par la modernité de son regard.

1) Boccace commence de plus sa conclusion du Décaméron par cette adresse :"Très nobles jeunes femmes pour le réconfort desquelles je me suis livré à ce long labeur".

 

         

Détail d'un manuscrit du Decameron illustré par Boccace

Ecrit à Florence entre 1349 et 1353, alors que la ville venait d'être frappée par une épidémie de peste noire qui se répandit à toute l'Europe, le Décaméron s'avère novateur en ce qu'il propose, en langue italienne et non en latin, de courts récits en prose – et non en vers -, dont les personnages n'illustrent pas "un bon ou un mauvais comportement" à des fins religieuses ou moralisatrices (même si toute éthique n'est pas absente), mais rendent plus compte d'une réalité psychologique et sociale. Et si de nombreux sujets ont été inspirés de récits savants ou populaires des siècles précédents, d'autres ont été inventés.

C'est une oeuvre privilégiant l'oralité, introduisant dans de nombreux dialogues toute une diversité langagière et exaltant le plaisir de la lecture partagée (2), qui invite à la sociabilité en une période d'épidémie au climat délétère et propice à la désagrégation sociale.

2) Vu la rareté des exemplaires à une époque où ils étaient copiés à la main, la lecture s'avérait surtout collective, à voix haute, et non solitaire

 

Maraviglioso Boccacio/ Contes italiens, film de Paolo et Vittorio Taviani

 

Les nouvelles du Décaméron (3) prennent place dans un récit-cadre : sept jeunes filles et trois jeunes gens fuient Florence pour se réfugier à la campagne et s'y divertir de la peste, consacrant la plupart de leurs journées au plaisir du conte en y enchaînant à chaque fois dix nouvelles. Dix jours au cours desquels les dix jeunes gens racontent tour à tour leur histoire avec art et jouissent de l'écoute de celle de leurs camarades, soit cent nouvelles.

Serge Stolf, le traducteur, a légitimement abandonné  la présentation faite par chaque narrateur et les commentaires de son auditoire qui encadrent chaque nouvelle dans le texte original, ne gardant que son intitulé (4) et l'indication en chiffres romains du numéro de la journée, suivie en chiffre arabe de celui de la nouvelle. Et on apprécie, dans cette publication d'extraits, l'ajout de six pages iconographiques se référant à ce chef d'oeuvre.

Car pour Boccace l'image intensifiait la force narrative et il illustra lui-même son oeuvre de dessins à la plume et à l'aquarelle à deux reprises. Différentes copies du manuscrit furent de plus enluminées de très belles miniatures, notamment lors de sa traduction française commandée par le duc de Berry au XVème siècle. Et le Décaméron  inspira de nombreux peintres au cours des siècles, et plus récemment des cinéastes comme Pasolini ou, en 2015,  les frères Taviani.

3) le terme venant du grec ancien et signifiant "dix jours"

4) "Mes contes portent tous marqué sur leur front ce qu'ils tiennent caché en leur sein", précise Boccace dans sa conclusion. Et il s'agit en fait, non d'un titre, mais d'un bref résumé afin que ses lectrices puissent "laisser de côté les nouvelles choquantes"...

 

 

Première traduction française du manuscrit (commandée par le duc de Berry)

 

La traduction est enrichie de notes éclairant certaines expressions ou allusions difficilement compréhensibles à notre époque, qui aident aussi à la lecture du texte italien. Le traducteur a de plus préféré s'éloigner de la syntaxe de Boccace, de ses longues périodes "latines", pour ne pas "asphyxier le texte", et il recourt "à une ponctuation plus adaptée aux principes de clarté de la langue moderne", nous explique-t-il dans sa préface.

Un choix contestable à mon sens car la langue de Boccace respire, points-virgules et deux-points y marquant de nombreuses pauses tandis que moult petits mots relient les différents éléments de la phrase tout en en clarifiant le sens. Résultat : alors que la phrase boccacienne avance avec une grande fluidité, la traduction, plus sèche et hâchée - le traducteur privilégiant quand il le peut la phrase courte -, nous fait parfois perdre la saveur de son rythme, de sa musique. Sans compter que la modernité du texte, de son propos, ressort mieux dans un effet de contraste avec une langue moins moderne !

On apprécie néanmoins la vivacité des dialogues, et toute cette variété langagière rendue possible par la mise en scène de personnages appartenant à différentes strates sociales : toute une gamme de nobles plus ou moins riches et puissants ou même désargentés (des seigneurs, des contes, des princes et des marquis et même des rois) mais aussi de bourgeois (riches marchands, juges, médecins...), comme d'artisans ou de paysans, de gens du peuple (5). On goûte cette parole particulièrement mise en valeur par l'auteur dans une langue imagée, malicieuse et équivoque qui ne dédaigne pas les métaphores érotiques. Une langue soutenue ou populaire, courtoise ou grivoise, Boccace abordant toute une palette de registres dans ses nouvelles, mêlant le réalisme, le grotesque et même parfois le fantastique, et alternant comique et pathétique, héroïque et tragique...

5) Les nouvelles choisies, dans une oeuvre tournant souvent en dérision les abus du clergé, n'en mettent malheureusement en scène aucun membre, et il aurait été peut-être judicieux d'en ajouter une dixième à cet effet

 

Catella, dupée par Ricciardo

 

Au travers de l'amour, Boccace célèbre avant tout le primat de la nature.

Il exalte en effet «les plaisirs et la force de ce sentiment propre à la nature», l'appel inéluctable des «lois de la jeunesse et de la beauté», cet appétit charnel source de vitalité. Et ses nouvelles condamnent volontiers ces unions contre nature déraisonnables d'un vieillard et d'une épouse «fraîche et gaillarde»  (II,10) ou le comportement d'un père jaloux refusant de marier sa fille pourtant «faite de chair» (IV,1). Celle de Catella dupée par Ricciardo (III,6)  excuse même la tromperie de l'amant abusant une épouse aimante et fidèle, au simple motif qu'elle trouvera finalement dans l'adultère un meilleur accord charnel.

Et l'auteur justifie ainsi un certain bouleversement de l'ordre social en vigueur. Car, contrairement à ce qu'il en est dans la société, «la loi de la noblesse est demeurée intacte dans la nature». Aussi, quand bien «des gentilhommes font figures de vilains», l'amour est-il en droit d'élever des personnes simples, pauvres et vertueuses, assurément dignes de nobles et puissants conjoints.

L'amour par ailleurs rend le plus souvent fort et intelligent (sans pouvoir quand même transformer un benêt ! (IX,5)), et il suscite des résistances parfois héroïques et tragiques (IV,1) mais aussi des initiatives habiles et heureuses (III,9) chez celui qui désire avoir le conjoint de son choix et conquérir son amour.

 

 

Boticelli, uscisione della donna

Mais si Boccace semble servir souvent la cause des femmes et celle de la nature, ce n'est pas toujours le cas.

Les femmes qui méprisent les lois de l'amour (enfin celles de l'amour masculin) reçoivent ainsi un sérieux avertissement dans une vision infernale des tourments qui les attendent si elles n'y cèdent pas (V,8) - qui sera immortalisée par Boticelli (6) - , l'auteur se souciant peu dans cette nouvelle de leur liberté de choix de l'époux ! Et si Ghismunda (IV,1) affirme fièrement à son père : «nous sommes nés égaux et naissons égaux», la nouvelle qui clos ce recueil, la dernière du Décaméron (X,10), laisse perplexe. Elle justifie en effet la cruauté du marquis de Saluce envers sa belle et sage épouse par un intense amour qui ne s'avère pourtant que désir de soumission totale de cette fille de pauvres paysans, et enfreint de plus les lois de la nature en contraignant une mère à accepter sans mot dire qu'il tue leurs propres enfants ...

5) https://fr.wikipedia.org/wiki/L'Histoire_de_Nastagio_degli_Onesti

 

Ainsi, si on peut voir avec intérêt se dessiner dans cette oeuvre l'évolution de la société contemporaine de Boccace et le bouleversement des valeurs accompagnant le déclin de l'aristocratie et l'ascension de la bourgeoisie, les hiérarchies sociales sont néanmoins encore bien installées et, surtout, la femme reste toujours sous la puissance de l'homme.

 

 

Décaméron, neuf nouvelles d'amour/ Decameron, Novenovelle d'amore, Boccace , Folio bilingue, traduit de l'italien et préfacé par Serge Stolf, 2013, 256 p.

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A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Boccace

 

EXTRAITS :

 

34/36

Paganino da monaco ruba la moglie a messer Ricciardo di Chinzica; il quale, sappiendo dove ella è, va, e diventa amico di Paganino; raddomandagliele, e egli, dove ella voglia, gliele concede  ella non vuol con lui tornare e, morto messer Ricciardo, moglie di Paganin diviene  [II, 10]

Fu adunque in Pisa un giudice, più che di corporal forza dotato d'ingegno, il cui nome fu messer Riccardo di Chinzica; il quale, forse credendosi con quelle medesime opere sodisfare alla moglie che egli faceva agli studii, essendo molto ricco, con non piccola sollecitudine cercò d'avere e bella e giovane donna per moglie, dove e l'uno e l'altro, se cosí avesse saputo consigliar sé come altrui faceva, doveva fuggire.

E quello gli vene fatto, per ciò che messer Lotto Gualandi (1) per moglie gli diede una sua figliuola il cui nome era Bartolomea, una delle più belle e delle piú vaghe giovani di Pisa, come che poche ve n'abbiamo che lucertole verminare (2) paiano. La quale il giudice menata con grandissima festa a casa sua, e fatte le nozze belle e magnifiche, pur per la prima notte incappò una volta per consumare il matrimonio a toccarla e di poco fallò che egli quella una non fece tavola (3); il quale poi la mattina, si come colui che era magro e secco e di poco spirito, convene che con vernaccia (4) e con confetti ristorativi e con altri argomenti nel mondo si ritornasse.

Or questo messer lo giudice, migliore stimatore delle sue forze che stato non era avanti, incominciò a insegnare a costei un calendaro buono da fanciulli che stanno a leggere e forse già stato fatto a Ravenna (5). Per ciò che, secondo che egli le mostrava, niun di era che non solamente una festa ma molte non ne fossero, a reverenza delle quali per diverse cagioni mostrava l'uomo e la donna doversi abstenere da cosi fatti congiugnimenti.

(...)

1) Noble et puissante famille de Pise au Moyen-Age

2) Lucertole verminare : ces lézards sont des geckos

3) Far tavola : au jeu d'échecs "quitter la partie avant la fin"

4) Vernaccia : vignoble provenant de Vernazza, en Ligurie

5) Ravenne avait la réputation d'avoir autant d'églises que de jours dans l'année : autant de saints, autant de jours feriés !

 

p.72

 

Ricciardo Minutolo ama la moglie di Filipello Sighinolfi ; la quale sentendo gelosa, col mostrare Filipello il di seguente con la moglie di lui dovere esser a un bagno, fa che ella vi va, e credendosi con il marito essere stata si truova che con Ricciardo è dimorata [III, 6]

(...)

A questo can disleale che, credendosi in braccio avere una donna strana, m'ha piú di carezze e d'amorevolezze fatte in questo poco tempo che qui stata son con lui, che in tutto l'altro rimanente che stata son sua. Tu se' bene oggi, can rinnegato, stato gagliardo, che a casa ti suogli mostrare cosí debole e vinto e senza possa ! Ma lodato sia Idio, che il tuo campo, non l'altrui, hai lavorato, come tu ti credevi. Non maraviglia che stanotte tu non mi appressasti ! Tu aspettavi di scaricare le some altrove e volevi giugnere molto fresco cavaliere alla battaglia (1) : ma lodato sia Idio e il mio avvedimento, l'acqua è pur corsa alla ingiú come ella dovera ! Ché non rispondi, reo uomo ? Ché non di' qualche cosa ? Se' tu divenuto mutolo udendomi ? In fé di Dio io non so a che io mi tengo che io non ti ficco le mani negli occhi e traggogliti ! Credesti molto celatamente saper fare questo tradimento ? Par Dio ! Tanto sa altri quanto altri; non t'è venuto fatto, io t'ho avuti miglior bracchi alla coda che tu non credevi».

Ricciardo in se medesimo godeva di queste parole e senza rispondere alcuna cosa l'abbracciava e basciava, e piú che mai le facea le carezze grandi; per che ella seguendo il suo parlar diceva : «Si, tu mi credi ora con tue carezze infinte lusingare, can fastidioso che tu se', e rapaceficare e racconsolare;

tu se' errato : io non sarò mai di questa cosa consolata infino a tanto che io non te ne vitupero in presenzia di quanti parenti e amici e vicini noi abbiamo. (...)

1) le passage est rempli d'équivoques et de métaphores érotiques

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Pour prolonger :

 

Un bel ouvrage très richement illustré :

Editions Diane de Selliers - Ouvrage broché - 664 pages -  Sous la direction de Christian Bec, 2010 (texte italien de référence : éditions Vittore Branca dans sa  version de 1999)

On y trouvera, outre les intéressantes présentations de Vittore Branca, le prologue, l'introduction à la quatrième journée et la conclusion de Boccace, ainsi que la présentation des nouvelles par chaque narrateur, mais, malheureusement, pas les commentaires de l'auditoire.

 

Bande annonce du film de P. et V. Taviani

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