"Veuves au maquillage" , de Pierre Senges

Publié le par Emmanuelle Caminade

Veuves au maquillage, ce roman baroque, érudit et ludique avec lequel Pierre Senges entra brillamment en littérature, a pour héros narrateur un copiste, un greffier, une sorte de Bartleby (1) incarnant la figure de l'écrivain. Et l'auteur y dissèque, nomme et décrit, y imagine et réinvente le monde en appréhendant sa vérité sur le mode fantastique et grotesque, mettant en scène au travers de la mort programmée de son héros, et avec la précision jubilatoire d'un arpenteur de l'imaginaire, l'infini recyclage opéré par la fiction.

C'est un roman vertigineux en forme d'anti-encyclopédie se divisant en 499 sections numérotées, qui accumule des savoirs tirés de bibliothèques ou d'archives pour s'ouvrir sur le morcellement infini des possibles, et résonne comme une fabuleuse mascarade. C'est le récit d'une poétique qui nous entraîne dans des voyages dignes d'Italo Calvino (dont on ressent souvent la présence ou du moins l'esprit)  et célèbre le plaisir de la lecture comme celui de l'écriture, la vie de la littérature.

1) héros de Melville dans Bartleby, the scrivener

 

          

        Italo Calvino

 

Le roman part d'une situation relevant de la plus "haute fantaisie" qui d'emblée prend une forte dimension comique.

Un commis aux écritures «polygraphe» et quelque peu faussaire, en proie à la mélancolie, souhaite mettre fin à ses jours. Ne tenant pas à rejoindre «la légion des suicidaires», il «préfère compter sur un assassin» et part ainsi à la recherche d'une «veuve homicide» acquitée au bénéfice du doute et «susceptible de récidive».

Mais «la compagne modèle» qu'il coucha sur papier avant même de la connaître (ayant été chargé par sa famille de rédiger le faux journal intime de sa victime), celle qu'il nomme sa «veuve favorite», se révèle inoffensive. Il réalise alors qu'«une seule veuve ne suffit pas» et qu'il convient de «multiplier ses chances». Une «longue chasse aux veuves» lui permettra d'en choisir six autres aux caractères bien différents et aux surnoms renvoyant pour la plupart à la prosodie : la longue, la brève, l'accentuée, la muette, la morte et la somnifère. Et il mènera «la vie bien cadencée des polygames», multipliant sa garde-robe et ses résidences, tout en «vivant en permanence au bénéfice du doute». Mais attendre ses derniers instants à leurs bras alternativement se révèle épuisant et il les fait se rencontrer.

Ils partagent alors un même logement comme dans «une version parfaitement renversée, retroussée, d'un conte de Grimm : à savoir un nain et sept Blanche-Neige» (six, une fois que la veuve somnifère a bouclé sa valise)», décidant d'un commun accord de procéder en 49 étapes à son démantèlement, des pieds à la tête pensante. «Au morcellement noble et pitre de [son]propre corps». Mais, même disparus, «ces petits morceaux poursuivent leur geste»...

Et ces veuves, devenues «à moitié retoucheuses, à moitié puéricultrices», infirmières et «taxidermistes», participent au «témoignage sur papier» que ce dépouillement suscite chez le héros narrateur, aux lectures et recherches en amont motivées par chacun de ses «lotissements»(2) comme à l'élaboration des multiples récits et versions qu'ils engendrent, leur rôle s'amplifiant au fur et à mesure que leur victime consentante disparaît. Des veuves que le narrateur sait «capables d'écrire en [son] nom et d'user de [son] je aussi bien que [lui]».

2) Terme savoureux évoquant étymologiquement l'incertitude, le partage d'une unité foncière en lots - dont le devenir va pourtant  «infirmer les lois de la pesanteur»...

 

A. Dürer, La mélancolie

Illusion et réalité se confondent dans leurs symptômes.(...)
L'imposture est universelle, sans laquelle il n'y a pas de vie possible, et aucune preuve ontologique de l'existence de Dieu ne pourrait se passer de fard.»

 

Veuves au maquillage, faisant fi des certitudes, ébranle toute représentation en nous délectant d'un jeu délirant sur la vérité et le mensonge, sur l'illusion, l'auteur répondant ainsi, avec une joyeuse désinvolture, à l'absurdité et l'opacité, à l'incompréhensibilité d'un monde qui «ne peut se passer de fond de teint ».

«Se priver d'un corps, c'est se montrer radical dans la maîtrise de l'imposture », c'est «retirer son corps de ce monde comme sa mise d'un jeu pipé ou son coq d'un combat dont les ergots n'ont pas la taille réglementaire ».

Pierre Senges s'attaque ainsi à l'imposture du réel au travers de sa matière la plus tangible, pour célébrer l'imagination, la «vérité la moins improbable» que propose l'infini du mensonge de la fiction, la littérature semblant le seul remède à cette fameuse mélancolie qui est le propre de l'homme car conscience de sa finitude, et dont Richard Burton avait fait une Anatomie (3) - prétexte à inventorier dans ses moult détours les questions que se pose l'homme sur le monde.

3) https://fr.wikipedia.org/wiki/L'Anatomie_de_la_m%C3%A9lancolie

 

Les oeuvres d'Ambroise Paré, (1598)

Et chaque partie du corps du héros disséquée, détachée, va accoucher de récits et de digressions imagés, riches de détails, dont la précision lexicale emprunte souvent au vocabulaire anatomique, et notamment aux savoureuses formulations tirées des Oeuvres complètes (4) - illustrées de nombreuses planches suggestives - de ce «chirurgien du roi datant du siècle des cautères» : Ambroise Paré. «Deux mille pages d'anatomie, de bandages, de vérole, de monstres, d'enfants sans tête, de comètes en forme d'épée et de voyages» que s'approprie avec délices le héros qui les partagera ensuite avec ses veuves.

Veuves au maquillage s'apparente ainsi à un livre des horreurs ou des merveilles dont le héros revient à la vie à chaque page, le narrateur envoûtant le lecteur, telle Shéhérazade le sultan ou Marco Polo le Grand Khan. Un roman explorant l'imaginaire comme Les Villes invisibles d'Italo Calvino. Des villes qui se forment et disparaissent comme autant de mondes, comme autant de livres hypothétiques.

4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Ambroise_Par%C3%A9

 

Des monstres et des prodiges (Ambroise Paré)

 

La realtà del mondo si presenta ai nostri occhi multipla, spinosa, a strati fittamente sovrapposti. Come un carciofo. Ciò che conta per noi nell’opera letteraria è la possibilità di continuare a spogliarla come un carciofo infinito” (Calvino, Il mondo è un carciofo, in Saggi, I)

"La réalité du monde apparaît à nos yeux multiple, épineuse, dans une épaisse superposition de couches. Tel un artichaut. Ce qui compte dans l'œuvre littéraire c'est la possibilité de continuer à la dépouiller comme un artichaut infini", disait le grand écrivain italien pour qui ôter et ajouter sans cesse semblait la clef du renouvellement de l'imaginaire.

C'est bien ce à quoi procède Pierre Senges dans ce roman où chaque morcellement donne naissance à une multitude d'histoires fabuleuses s'appuyant sur des «précédents légendaires ou historique» ou puisant dans de nombreuses bibliothèques. Son héros se dépossède de lui-même, aidé en cela par ses veuves muses et miroirs de l'écrivain à venir. Et le corps du copiste disparaît ainsi dans l'écriture en donnant naissance au corpus textuel dans une sorte de «continuité spirituelle». «Le clerc est à ce point dépouillé qu'il ne peut plus prendre part aux faits de ce monde, sinon par une vue de l'esprit». Et c'est le processus-même de l'écriture qui semble se définir dans cette dialectique d'élimination, d'évacuation, et d'accumulation, de répétition, toujours tendue entre «épure» et «rococo». Une mise à distance propice à la transmutation fictionnelle.

Veuves au maquillage s'avère ainsi un livre magistral enchanteur, empli d'humour et de poésie, qui nous convie à un fantastique voyage au pays de l'écriture en nous perdant dans les labyrinthes de l'érudition et de l'imagination, et en nous grisant de mots et d'images.

 

 

 

 

 

 

 

 

Veuves au maquillage, Pierre Senges, Editions Verticales septembre 2000, Points (Seuil), 2002, 266 p.

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A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Senges

 

EXTRAITS :

p. 90/91

174- Les amygdales : je m'en remets encore une fois à mon carnet de santé; je n'ai pas de raison de mettre en doute des témoignages dignes de foi, même si deux doigts dans la gorge sont incapables de vérifier la véracité d'une absence. Les amygdales (on emploie, sans explication, le pluriel) n'ont pas eu à subir l'amputation, absentes d'elle-même, pur jeu de mots, pure esbroufe de médecin de famille, une coquecigrue située d'après les rumeurs un peu au-dessus des cordes vocales, dont le nom même est une preuve d'imposture à cause d'un g qui ne se prononce pas et qui pourtant, prononcé à la dure, ferait entendre cette amygdale hypothétique contre le gosier ou contre n'importe lequel de ces organes à gonds et à glottes se trouvant tout autour de cette supercherie. Ignorant volontaire, comme on se fait aussi insoumis ou objecteur, je tiens les amygdales comme les Hespérides ou les les Thébaïdes ou les Dioscures, une mythologie d'hospice réservée à des patients profanes qu'un seul mot grec suffit pour rendre malade. Ignorant volontaire, je ne suis pas davantage renseigné par l'étymologie des dictionnaires, qui se réfère à l'amande (elle m'évoque des fruits de mer), ou me plonge définitivement dans une utopie de caravansérails, de palais moghols ou mudéjars, d'Alcazar ou de Nuits Arabes, à force d'évoquer les amygdales palatines situées entre les piliers du voile du palais, les follicules clos, les voûtes du pharynx – le pharynx étant, à ce moment de notre lecture en amateur, une chimère composée pour moitié de pharaon et pour moitié de sphinx.

p.108/109

208- On recommence : le tout pour le pied droit s'est déroulé dans la sérénité, dans le silence, avec tous les gages de confort réunis autour de moi et de mes sections afin de priver mon dépouillement de tout aspect injustement doloriste – on prend vite des manières de martyr si on ne se surveille pas. Sur un fauteuill, dans un peignoir, cerné des brumes d'un bain qui m'attend - surmonté de sa mousse – une cigarette que je laisse se consumer au bord des lèvres, passivement, comme elle brûlerait au bord du cendrier, jambes calées par la chaufferette, et le dos coincé par trois coussins des plus mous; j'ai l'air, penché sur mon pied, une pincette à la main, d'une midinette ou d'un précieux occupé à se faire les ongles – une fois le partage fait, cinq cochonnets couleur porcelaine rangés dans un récipient à leur taille, il me reste au bout du pied, élégant comme celui d'un petit rat habitué aux pointes et aux mocassins ridicules, cinq rubis en train de sécher, chacun séparé par un morceau de gaze roulée en forme de filtre à cigarette – sans le savoir j'emploie des méthodes de lolitas, quand elles s'allongent, coton entre chaque doigt, en attendant que le vernis rouge veuille bien sécher.

p.124

238- La veuve férue de Chine (et les cinq autres avec elle) veut faire de mes membres fantômes l'avatar poétique ou médical du rêve de Tchouang Tseu : à force de relire des ouvrages concernant l'Empire – des témoignages de voyageurs occidentaux roulés dans la farine, de la poésie, des romans fleuves, des livres d'histoire dus aux commis du Timonier ou, au contraire, composés feuille à feuille dans la clandestinité – à force de consulter tout ça, il est arrivé à la veuve de lire vingt fois, cent fois, l'histoire de ce poète si souvent visité par des rêves de papillons qu'il en vient à ne plus savoir s'il est un homme ou un insecte – anecdote reprise par toutes les anthologies comme si c'était l'acte fondateur de l'Empire, l'unique fait avéré noyé parmi des millions d'événements incertains ou invérifiables, soumis, eux, aux mensonges, aux déformations du patriotisme, de la courtisanerie, de la haine, de l'historiographie ou de la propagande. Elle veut faire de mes membres fantômes (ou plutôt du récit que je fais de leurs manifestations) une version déformée de ces rêves, inspirée par notre penchant pour les sciences dures, les cas cliniques et les explications rationnelles – à force de consulter les anatomies on ne se contente plus d'une histoire de papillon songeur.

p. 228

430 – Certains yogis les sortent pour en faire la toilette – yogi du bord du Gange, dont la barbe est un affluent. Dépouvus de pudeur ou d'intimité, comme le sont tous les traîne-misère de là-bas, ils s'accroupissent au nez de tous, en une posture à la turque tenant aussi du lotus, froncent les sourcils et plissent les yeux comme si l'effort péristalique prenait naissance dans les muscles du visage, s'ouvrent sous le ventre par ce que les Chinois pourraient appeler la Porte des Origines, et font descendre leurs intestins (c'est du moins ce que l'on raconte) aussi lentement, aussi mélodieusement, qu'un confrère fakir tire un serpent de son hautbois. Puis les rincent, comme on le fait des filets de pêche, à dix mille kilomètres de là, dans les ports de Bretagne. Ensuite, allez savoir comment, les récupèrent - et cela, vraiment, tient du miracle, comme de voir retourner le dentifrice dans son tube ou reconstituer un tricot déroulé par accident.

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Publié dans Fiction

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