"La poupée de Kafka", de Fabrice Colin

Publié le par Emmanuelle Caminade

C'est une belle histoire qu'imagine Fabrice Colin, s'enfonçant dans les brumes du temps et du mensonge pour explorer la légende de ces fameuses lettres de Kafka à une petite fille ayant perdu sa poupée. Un conte merveilleux nourri de multiples histoires réelles ou imaginaires qui à leur tour en engendrent d'autres; une sorte de matriochka s'ouvrant pour révéler ces multiples figurines imbriquées avant de buter sur le noyau mystérieux de la fin, ou du commencement.

 

                                        

Elli, Valli et Ottla Kafka

Le roman est bâti sur une anecdote datant des derniers moments de l'existence de Kafka alors que, miné par la tuberculose et voyant la mort s'approcher - ce qui lui évitera le sort postérieur de ses trois soeurs victimes de la shoah (1)-, ce dernier connaît enfin un peu de bonheur auprès de Dora Diamant. Et il s'enracine fortement dans la vie et l'oeuvre de cet homme qui ne put répondre à un père terrifiant avec lequel il entretenait un rapport compliqué et douloureux, à son épouvante du monde, son impuissance à vivre, qu'en écrivant des fictions capables d'éclairer ce malentendu originel. D'en approcher la vérité.

1) Ses trois soeurs périront dans les camps d'extermination nazis, Elli et Valli à Chelmno en 1942 et Ottla à Auschwitz en 1943

 

Face à L'homme au chapeau (René Magritte), @Michel Euler/AP

La poupée de Kafka invite ainsi à un fabuleux voyage au pays de l'imaginaire où se mêlent réalité et fantasme, rêves, fictions et souvenirs, où se cachent toutes ces peurs et ces blessures, tous ces manques et ces espoirs qui constituent chacun d'entre nous en sa solitude foncière.

 

 

Franz Kafka et Dora Diamant

Un jour d'automne 1923, dans un parc de Berlin, Kafka aurait rencontré une petite fille en larmes car elle avait perdu sa poupée. Pour la consoler, il lui aurait annoncé que celle-ci était partie en voyage et lui avait écrit une lettre qu'il reviendrait lui montrer le lendemain. Et c'est ainsi que chaque jour pendant trois semaines, la petite fille réclamant ardemment la suite de ces captivantes aventures, il aurait élaboré avec plaisir cette correspondance imaginaire lui apportant aussi un apaisement au seuil de sa vie. Jusqu'à ce que la poupée annonce son mariage et l'arrêt de ses lettres, ce que la petite fille pouvait désormais accepter sans tristesse...

Si cette touchante histoire fut bien contée par Dora Diamant à Max Brod et à Marthe Robert (2), aucune preuve ne put jamais venir confirmer la véracité de ses dires (3). Vérité ou mensonge ? On ne le saura sans doute jamais et Fabrice Colin s'empare, manifestement avec délices, de cette énigme littéraire. Réincarnant à sa manière le fantôme de Kafka, écrivain auquel il rend un magnifique et subtil hommage, il imagine ainsi une intrigue ludique (4) lui permettant d'aborder cette thématique de la vérité et du mensonge, mais aussi de la solitude et de l'incommunicabilité, de la difficulté à vivre, en rendant un bel éloge à la fiction. A la littérature.

 

                                

Julie, fille d'Abel Spieler, un professeur de littérature allemande à la Sorbonne passionné de Kafka et doublé d'un grand séducteur s'intéressant plus à ses jeunes étudiantes qu'à son épouse ou à son enfant, s'est fâchée avec ce père défaillant et tant aimé. A des fins de réconciliation, elle décide de retrouver ces lettres qui représentent le Graal pour tout spécialiste de Kafka. Faisant le pari que la petite fille - qui devrait avoir dans les quatre-vingt-dix ans - est encore en vie et a gardé les lettres de sa poupée, elle part ainsi sur sa trace à Berlin. Elle finit par retrouver Else Fechtenberg, vieille dame au caractère bien trempé qui la ménera longtemps en bateau, et réussit ensuite à faire venir son père dans le chalet alpin faisant face au Mont Blanc où elle passe l'été avec celle qui est devenue son amie. Le trio se trouve ainsi réuni pour la résolution finale de l'énigme ...

2) Elle fut contée à Max Brod, grand ami et exécuteur testamentaire de Kafka et à Marthe Robert, traductrice et critique littéraire, ce qu'atteste la correspondance de Dora Diamant et  cette dernière dans les années 1950, qui ne fut exhumée qu'en 2000

3)«Les journaux de Kafka qui, éventuellement, auraient pu attester l'authenticité de l'histoire, ont disparu. Ils ont été perdus par Dora (une rafle de la Gestapo, en mars 1933), laquelle avait même prétendu à Max Brod les avoir brûlés à la demande de l'auteur.»

4) Ce qu'illustre déjà le choix des patronymes de ses héros, "Spieler" notamment  signifiant "joueur" en allemand...

 

                         

Carte postale, d'après une illustration de John Tenniel

Sachant caractériser avec brio ces trois personnages cachant leurs failles sous des comportements prêtant souvent à rire ou à sourire, et en faire ainsi d'attachants héros, Fabrice Colin mène cette enquête avec fantaisie et dérision, imaginant moultes rebondissements et maintenant le suspense jusqu'à la fin. Il nous offre de plus une histoire complexe dont le savant et minutieux tissage multiplie les jeux d'échos et de miroirs. Un tissage suffisamment souple pour laisser place au lecteur auxquel il envoie de nombreux clins d'oeil et dont il sollicite sans cesse l'imaginaire.

Dans un style alerte et fluide, la narration à la troisième personne avance rapidement avec intensité et légèreté, alternant les lieux et les époques comme les points de vues. Une narration variée, vivante, intégrant aussi de savoureux dialogues menés comme des passes d'armes à "fleuret moucheté"(5), et qui se joue du temps comme il sied au pays merveilleux de l'imaginaire, ce que nous rappelle la forte récurrence du motif des pendules, horloges, montres-bracelets ou montres à gousset que le narrateur semble consulter sans cesse comme le lapin d'Alice. Dérégler, arrêter le temps pour retrouver le temps perdu, «le temps enfui».

L'auteur entremêle par ailleurs un autre récit (en italique) qui nous renvoie aux horreurs de l'Histoire dans une écriture radicalement différente. Alors que le récit principal, plein d'humour, adopte dans ses dialogues un "parler jeune" qui étonne dans la bouche d'un professeur d'université et surtout dans celle d'une nonagénaire, ce récit secondaire tranche en effet par sa sobriété et sa gravité. Et ces douloureuses réminiscences d'une histoire collective, survenant comme des flashes déchirants, peu à peu s'ordonnent et se précisent, s'individualisent (via un passage au "je") et viennent éclairer le récit principal.

5) Notamment entre Julie et Else Fechtenberg dont le patronyme associe à "berg" (clin d'oeil peut-être à ce Mont Blanc qu'elle semble défier), le terme "Fechten" qui en allemand signifie "escrime"

 

Affiche datant de 1923 ( reproduite dans le livre)

De la vérité et du mensonge

 

Fabrice Colin explore le vaste territoire du mensonge sans doute indissociable de la vie, ou du moins de la survie, au travers de ses trois personnages enfermés dans leur solitude.

Abel Spieler - contrairement à Kafka qui, si «humble et droit», «ne mentait jamais» - ne peut «connaître autre chose que le mensonge» : un mensonge égotique au service de ses seuls intérêts. Malgré son statut d'intellectuel, cet être plus à l'aise sur le "plancher des vaches" qu'enclin à l'envol, se cache inconsciemment derrière sa «forteresse dédiée à la littérature germanique d'avant-guerre», derrière une «cuirasse de sérieux» destinée à juguler «les élans d'une sensualité exacerbée». Et s'il aime mal sa fille et s'avère incapable de la comprendre, de la suivre dans ses rêves, il en est aussi malheureux.

Else mentait, mais elle fourbissait ses mensonges, de la même façon qu'un romancier rassemble une abondante documentation avant de partir au combat.

Le mensonge est totalement conscient pour Else, vieille dame haute en couleurs qui ment avec passion et ne peut, ni ne veut partager son lourd secret. Il ne lui reste plus en effet dans sa solitude que cet expédient pour tromper l'ennui et survivre à l'horreur du monde et à la culpabilité, aux mots qui n'ont pas eu le temps d'être dits. Un mensonge que celle qui n'a plus aucune perspective, si ce n'est cet au-delà qu'elle défie (ce dont témoigne l'achat de ce chalet face au Mont Blanc), qualifie elle-même de «métaphysique».

Insatisfaite, instable et fantasque, Julie, comme Kafka, répugne fortement au mensongeElle avoue néanmoins savoir quand il le faut assez bien mentir à l'écrit, mais son mensonge semble plutôt un outil pour débusquer la vérité. Et la jeune femme «possède un flair infaillible pour ces lieux où le sommeil ressemble à la vie» et entretient une vaste «cité imaginaire» qu'elle dessine dans ses carnets (6): une cité hérissée de clochers comme autant de flèches tendant vers l'absolu. 

6) Dessins qui sont reproduits dans le livre

 

Des lettres pour le père

 

première page du manuscrit de la Lettre au père

 

Dans La poupée de Kafka, l'auteur permet à sa jeune héroïne d'exprimer ce qu'elle a essayé ou essaye toujours de dire à son père sans jamais y parvenir, ce qui grève sa vie. Julie recherche ainsi les lettres à la poupée  pour «trouver le chemin menant au coeur de son père», et  semble bâtir cette fiction pour lui dire tous ses reproches comme son amour et tenter d'apaiser leur difficile relation. Un peu comme Kafka écrivit sa fameuse Lettre au père (7).

Le récit à la troisième personne conté par Fabrice Colin - qui, dans l'article non signé de l'Exberliner (8) semble entretenir à dessein une certaine confusion sur le narrateur - serait ainsi une histoire tout droit partie  de cette nuit d'insomnie ferroviaire de Julie lors de son voyage vers Berlin : une fiction salvatrice. Et ce "parler jeune" unifiant le récit principal, même si elle se réserve de scander ses propres propos par d'innombrables "putain!", apparaît alors comme la marque de fabrique de la narratrice. (Quant au récit secondaire, au-delà d'une expression universelle de la mémoire de la shoah, il viendrait à nouveau sauver Else - qui en devient un temps la narratrice effective - comme le firent les lettres de Kafka, la délivrant du terrible secret qui pesait sur ses seules épaules.)

La fiction possède ainsi l'immense pouvoir de formuler, de mettre en images ce que l'on ne peut exprimer, de rétablir ce lien brisé entre les hommes, entre les morts et les vivants. Et si elle ne console pas les adultes comme les petites filles, elle peut les sauver de l'horreur et de la douleur du monde.

7) Lettre que Kafka écrivit suite au refus de son père concernant son mariage avec une certaine Julie (Wohryzec), mais qui ne fut jamais envoyée

8) cf l'extrait d'Actes Sud proposé suite à l'article

 

 Un magnifique et subtil hommage à Kafka

 

Bien au-delà de l'histoire de la poupée, seule histoire que le professeur consentit à raconter - des dizaines de fois - à sa fille, tout le livre est imprégné de la présence de Kafka, de l'homme comme de l'écrivain. Franz Kafka irrigue en effet ce roman comme il «peuplait l'existence des Spieler» dans leur appartement parisien, des portraits de l'écrivain enfant ou de sa famille décorant le bureau d'Abel – et reproduits dans le livre - à ses oeuvres sans cesse évoquées ou commentées, que Julie lut très vite dans leur intégralité pour  plaire à son père.

Le grand écrivain tchèque de langue allemande qui fascine le professeur a aussi marqué profondément sa fille dès sa prime enfance. Car bien qu'un rival détournant d'elle l'attention de son père, il comblait aussi les manques paternels. Et ce fantôme bienveillant qui était «tout ce que son père n'était pas» lui apparaissait souvent en rêve avec sa «grâce de Pierrot royal».

Mais la vision de l'écrivain diverge parfois chez le père et la fille et, ce qui semble logique, c'est celle de Julie qui triomphe. Elle voit en effet en lui un «saltimbanque», un «funambule» (9) considérant le monde avec une honnêteté totalement dénuée de cruauté - n'en déplaise à son père. Et si Abel Spieler peut évoquer le propre père de Kafka dans ses hypocrisies et ses contradictions, mais aussi par son pragmatisme et son matérialisme (10), l'héroïne - dont le prénom renvoie à des femmes ayant touché de près  l'écrivain - semble parfois s'identifier à la petite fille consolée et même à Kafka.

9) Dans une nouvelle intitulée  Premier chagrin, Kafka met en scène un trapéziste dans un cirque, qui évolue sur une unique barre suspendue dans les airs.

10) Et Kafka s'identifiait à la famille de sa mère, une certaine Julie (Löwy), famille intellectuelle et spirituelle, à l'opposé de celle de son père

Outre leur frustration filiale commune, Julie partage en effet avec l'écrivain ce désir d'envol que refuse d'admettre le professeur, lequel tient à répéter qu'il n'y a dans La métamorphose qu'un «pitoyable insecte» ignorant les ailes cachées sous ses élytres, et qui «crèvera seul dans son nid d'absurde et de poussière. Loin de la voix de Dieu pourtant si proche». Julie, qui «révère Les aphorismes de Zuraü» et a rencontré Dieu après être sortie vivante d'un accident de parapente, met au contraire de la métaphysique dans l'oeuvre de Kafka (11), ce que dénie son père ne jurant que par son Journal.

11) Les interprétations métaphysiques du Château, le dernier roman inachevé de Kafka publié de manière posthume, voient dans ce "château inaccessible une représentation du paradis, le personnage se trouvant dans une sorte de purgatoire".

Et «Franz» s'avérera paradoxalement le seul être capable de rapprocher le père et la fille. Après la mort de sa femme, il commence aussi à apparaître au professeur. Comme une sorte de fantôme tout d'abord, puis de plus en plus précisément et régulièrement sous la forme de cette apparition pleine de charme du «Célibataire» (12), malicieuse et débonnaire silhouette aérienne en chapeau melon qui l'accompagne et qui l'observe, et peut-être le guide vers sa fille.

Il semble ainsi difficile de ne pas succomber au charme émanant de La poupée de Kafka, roman touché par la grâce tutellaire de son instigateur, dont il a le mérite de proposer une image bouleversant les clichés les plus répandus.

12) Les héros de Kafka sont d'abord des célibataires, ce qui renvoie à leur solitude fondamentale. Et dans Le malheur du célibataire, notamment, l'écrivain dépeint ce célibataire comme un autoportrait

 

La poupée de Kafka, Fabrice Colin, Actes Sud, janvier 2016

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A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fabrice_Colin

 

EXTRAIT :

 

On peut consulter les premières pages (11 à 19) sur le site d'Actes Sud : ici

Publié dans Fiction

Commenter cet article

Nathalie Cailteux 22/04/2016 18:22

Félicitations pour cette analyse fouillée du roman de Fabrice Colin ! Je me suis permise de citer votre article sur mon blog www.lirepourguerir.com.

Emmanuelle Caminade 23/04/2016 08:46

Merci.

Laurier Veilleux 04/02/2016 18:53

Merci beaucoup. Votre article me donne le goût de lire cette œuvre dont vous parlez si bien. Avec tant de ferveur. Je vais me la procurer dans les jours qui viennent. Bonne journée !

Emmanuelle Caminade 04/02/2016 19:10

J'espère que vous n'aurez pas de mal à faire traverser l'océan à la Poupée, et je pense que vous ne serez pas déçu.