"Victoria Bretagne", de Emmanuelle Guattari

Publié le par Emmanuelle Caminade

C'est un tout petit roman (le terme microfiction serait à mon sens plus approprié) empli de fraîcheur et de charme, de profondeur et de mystère, dans lequel Emmanuelle Guattari divague à nouveau en grande liberté dans ses souvenirs, dont elle fait resurgir des bribes avec une précision méticuleuse. Des souvenirs qui cette fois concernent plus particulièrement ses années de lycéenne sous ces ciels de Loire qui lui sont proches, avec quelques incursions à Paris lorsqu'elle était étudiante, ou aux Etats-Unis.

La narratrice de Victoria Bretagne nous livre, comme toujours chez l'auteure, une perception fragmentée de ce passé en portant un regard étonné et décalé, très walsérien, sur son environnement et son entourage, dans des situations et lors d'événements apparemment mineurs dont elle transcende la banalité. Et ses observations vagabondes, ses brefs portraits ébauchés des personnes côtoyées ou simplement croisées, ses notations dispersées soulignant d'infimes détails de leur visage ou de leur silhouette comme de leur gestuelle s'articulent autour de la figure fascinante de Victoria Bretagne, une beauté au profil de Madone, balafrée du front au menton par une mystérieuse cicatrice, qui semble aimanter toute cette jeunesse de Blois se réunissant au Trophime, le café tenu par son père.

 

Batoni Pompeo Girolamo, La vierge de l'Annonciation

 

Emmanuelle Guattari réunit ce matériau morcelé, comme des tessons de mosaïque qu'elle rapprocherait sans pour autant vouloir les souder, tissant une sorte de dentelle laissant place à l'imaginaire. Elle préfère en effet ouvrir des fenêtres, travailler les silences et les blancs où peut se loger l'infini des possibles, et s'ébaucher peut-être un sens. Elle aime de plus changer d'angle et tourner autour de ses sujets pour en dégager différentes perspectives, comme la lumière changeante en éclaire tour à tour chaque facette. Et elle creuse ainsi l'épaisseur du réel le plus quotidien pour approcher les choses du dessous, s'attachant à "faire des jours", comme écrit Jeanne Bastide (1) évoquant sa grand-mère qui "éclairait le linge" en y brodant des "lucarnes": un "art de faire du vide dans du plein" pour tenter de saisir tout ce qu'il y a "entre le quelque chose et le rien".

1) Lucarnes, éditions de l'Amourier 2006

Je suis aux aguets. Il me semble que j'ai perçu quelque chose.

(...) Il regarde, il regarde, mais je ne sais quoi.

On sent toujours comme une attente chez Emmanuelle Guattari qui se positionne au bord de ce réel tangible faisant "la toile de fond de notre présence au monde" (Ciels de Loire) et qui, comme les fous et les enfants, mais aussi les poètes, a devant le regard "un horizon plus lointain que celui de la géographie ordinaire" (idem). Et la narratrice dont l'esprit sans cesse s'évade, même en groupe ou aux côtés de son amie Anne, semble là sans être là, incapable de «se maintenir dans son corps».

 

S'il y a peu de mots de liaison et si les différents fragments s'achèvent rarement de manière conclusive mais font au contraire rebondir vers d'autres horizons, l'auteure donne cependant une grande unité à son texte en procédant par association d'images ou d'idées et en brodant de nombreux petits motifs récurrents, instaurant ainsi tout un système de miroitements et d'échos. Son écriture précise et concise aimant l'ellipse et l'implicite, écriture légère, sensible et poétique où affleure souvent une pointe d'humour, s'avère ainsi profondément suggestive, et elle nous fait sans cesse décoller du réel pour pressentir d'autres mondes.

On retrouve dans Victoria Bretagne bien des thèmes habituels de l'auteure qui s'interroge sur la fragilité et le mystère de notre existence, sur la réalité de notre présence au monde, sur notre unité et notre singularité, et dont les personnages semblant sortis de nulle part disparaissent soudain sans explication, leurs destins solitaires paraissant seulement s'effleurer.

Et ce dernier livre résonne surtout comme une quête identitaire qui tendrait à saisir ce "je" à travers l'autre, cet inconnu. Un autre dont la nuit efface ou la lumière diffracte le visage, et dont les petites chorégraphies du corps se déploient comme une curieuse mécanique aux ressorts inconnus. Un autre qui restera toujours une énigme tant dans la singularité de ses tics gestuels ou de ses cicatrices que dans son ambivalence ou ces étranges ressemblances (2) qui semblent le dupliquer. Et on aura beau rapprocher ces corps parfois translucides, les âmes demeureront opaques et solitaires.

2) Le thème du double, déjà abordé avec le sosie dans New York, petite Pologne est ici souvent repris

Patiemment, et dans un style de plus en plus affûté, épuré et miroitant, Emmanuelle Guattari poursuit ainsi ce travail de fourmi entamé avec son premier roman La petite Borde et continué dans les deux suivants, Ciels de Loire et New York, petite Pologne. Un minutieux travail de reconstitution afin d'éclairer ce qui ne se voit pas.

Victoria Bretagne, Emmanuelle Guattati, Mercure de France, février 2016, 88 p.

A propos de l'auteure :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Emmanuelle_Guattari

 

EXTRAITS :

p.11/12

(...)

Elle apparut dans la cuisine un dimanche matin dans un épais peignoir-éponge blanc sur son corps translucide, et tournant autour de la petite table sans pain, elle eut ce geste aristocrate de décréter que le pain dur ferait l'affaire, qu'elle coupa en petites tranches rondes, qu'elle mit sur un plateau avec du beurre et remporta avec grâce dans sa chambre.

 

J'ai découvert les biscottes à Aix; chez nous ça n'existait pas. (...)

 

p.17

(...)

Dans une grande vision blanche je vois le visage d'Anne, ses traits. Mais je réalise qu'elle est devenue blonde, son visage est balafré par le pare-brise et il est encadré de cheveux très clairs.

 

(...)

 

p.22

 

Il m'arrive de manquer le bus.

 

Alors, Patrick courbé sur sa mobylette, c'est le spectacle mobile le plus bouleversant que j'aie vu à l'époque. Il part de chez ses parents, une maison à cinquante mètres de chez moi. Il ne m'a jamais vue. Il ne voit personne, il est incroyable.

 

(...)

 

p. 31

 

La nuit c'était le seul moment où ses cicatrices n'étaient plus visibles. Invisibles de loin, peu discernables de près à moins qu'on ne soit sous un lampadaire, où qu'on allume une cigarette. Elle reprenait une place prévue. La silhouette, les cheveux blonds.

 

p. 35

(...)

Victoria dans le jardin de ses grands-parents a escaladé la serre à laitues et est passée au travers; Non.

 

Le père de Victoria. Victoria a été fracassée contre un mur. Non. Le père de Victoria a surpris la mère avec un amant et a défiguré l'enfant (qui ne s'en souvient pas). Non.

 

Mais au fait, où est la mère de Victoria ?

 

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Publié dans Micro-fiction

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