"Comédie du livre de Montpellier" 27/29 mai 2016

Publié le par Emmanuelle Caminade

La Comédie du livre de Montpellier s'avérait pour moi cette année particulièrement séduisante. Non seulement la littérature italienne mais aussi les éditions Verdier y étaient en effet à l'honneur et carte blanche avait été donnée à Maylis de Kerangal. Sans compter tous les autres auteurs, italiens ou non, qui y étaient invités.

Ne pouvant m'y rendre que 2 jours sur 3 et n'ayant pas le don d'ubiquité, je dus effectuer des choix, privilégiant les rencontres plurielles sur certains thèmes sans pour autant bouder les entretiens singuliers.

Ce très long compte-rendu abordant  7 rencontres de durées variées, soit à peine 10% de celles qui étaient offertes aux visiteurs sur ces trois jours, ne donnera qu'un maigre aperçu de la variété des auteurs, des styles et des contenus proposés par cette riche et foisonnante manifestation littéraire, mais chacun pourra y piocher en fonction de ses propres intérêts. Il n'est bien sûr ni exhaustif, ni totalement objectif et se montre parfois critique. Et il est simplement motivé par l'envie de partager ce que j'ai personnellement glané, par le désir qu'il reste une trace de toutes ces voix entendues qui m'ont fait notamment découvrir d'autres auteurs et/ou d'autres livres qui ont déjà regagné ma PAL (pile à lire) ou ma LAL (liste à lire), et dont vous aurez un jour un retour sur ce blog.

Rencontres plurielles à thème

 

Jean-Yves Masson, Dominique Aussenac, Valerio MagrelliJean-Yves Masson, Dominique Aussenac, Valerio Magrelli

Jean-Yves Masson, Dominique Aussenac, Valerio Magrelli

1 La traduction, un art littéraire (1h00)

 

Je m'attarde sur cette rencontre qui fut pour moi une des plus passionnantes. Animée par le journaliste littéraire Dominique Aussenac, elle permit un riche échange entre Jean-Yves Masson, universitaire, poète, romancier et traducteur (notamment de Yeats, Hofmannsthal, Rilke...) et Valerio Magrelli, le grand poète italien (traducteur de Verlaine, Valery, Barthes et Koltès) dont il a traduit en français le célèbre recueil Ora Serrata retinae. Si les deux hommes, de la même génération, sont arrivés à la traduction par des parcours différents, ils tinrent des propos convergeants quant à l'essence-même de leur activité de traducteur. Des propos venant souvent briser certaines idées reçues sur la traduction et remettant aussi en cause la représentation de notre propre histoire littéraire.

L'impossible fidélité

Il faut «rompre avec la  fausse idée de fidélité», il sera toujours «impossible de réfléchir un être français dans un être italien» et inversement nous dit V. Magrelli. «Entre deux langues il y a toujours un abîme», renchérit J.-Y. Masson et ce n'est pas qu'une question d'éloignement géographique, civilisationnel ou temporel. Il existe une grande distance entre des auteurs européens actuels partageant une même culture chrétienne (pouvant être luthérienne ou calviniste) et entre des langues d'origine latine comme l'italien et le français (2 mots de même étymologie apparemment similaires n'auront pas forcément le même sens car 2000 ans d'histoire spécifique en ont changé les connotations), et la réalité culturelle actuelle de l'Italie du Sud, notamment, est peu imaginable pour un Parisien d'aujourd'hui.

L'intraduisible poésie

«En poésie beaucoup se passe dans la matérialité-même des mots et donc se perd. Mais si on considère que sonorités et rythmes sont dynamisés par l'intention du poète, il est légitime d'essayer de retrouver intuitivement cette intention pour reformuler le poème» (J.-Y. M.). Et il y a quelque chose de «l'extase au sens neurologique dans la traduction» (V.M) : un abandon s'ouvrant à une «vision linguistique» .

"L'homme est le seul animal qui se propose des choses impossibles"* et assurément la traduction en fait partie. C'est sans doute ce qui donne sa splendeur à l'exercice (J.-Y. Masson) .

* Misère et splendeur de la traduction, José Ortega y Gasset

La traduction, un acte littéraire

Borgès disait que la traduction est "le modèle de l'acte littéraire" note V. Magrelli, grand collectionneur de citations sur la traduction. La traduction est à la fois une forme très attentive de lecture où on s'acharne à "vouloir entendre ce qui jamais ne s'entendit soi-même"*, et une «écriture sous contrainte» (pour faire un parallèle avec l'Oulipo) stimulant la création. Le traducteur se montre parfois d'une audace incroyable et il a raison.

Traduire c'est quitter sa langue pour mieux la connaître, pour découvrir ce qui y est possible ou non. C'est un magnifique exercice pour pénétrer une autre langue et revenir à la sienne.

* Elegie, de Guillaume Colletet

 

L'érosion des traductions

Toute traduction comme l'oeuvre qu'elle traduit est datée et les traductions sont «un chemin vers l'oeuvre» à refaire chaque fois. Mais une traduction n'en efface jamais une autre et toutes font partie du patrimoine culturel et linguistique affirme J.-Y. Masson. Les traductions du passé conservent leur utilité et, contrairement aux idées reçues, les vieilles traductions peuvent être très rigoureuses alors que beaucoup de traductions actuelles de romans américains comportent tant de coupures qu'elles ne sont que des adaptations (La traduction de Don Quichotte par Aline Schulman (1997) nous est certes plus accessible car elle va plus vite, ne retenant qu'un adjectif sur trois, celle de Louis Viardot (1837), plus lourde, respecte les accumulations d'adjectifs synonymes voulues par l'auteur).

 

Notre histoire littéraire et linguistique est fausse (J.-Y. M.)

En France, notre histoire littéraire ne tient compte que des livres écrits en langue originale, en français, or on ne peut comprendre cette histoire sans voir comment notre littérature a été nourrie des traductions d'oeuvres étrangères.

De même, à l'exception de l'Allemagne où le dictionnaire des frères Grimm était le seul à intégrer des citations de traductions, nos dictionnaires sont faux car la première occurrence d'un mot, se trouvant souvent dans une traduction, n'y est pas mentionnée. Et les traducteurs, plus que les écrivains, sont les grands pourvoyeurs de néologismes. Ainsi "sélection" est entré dans notre langue par la traduction de Darwin par Clémence Royer et "intranquillité" a été inventé par la traductrice de Pessoa pour rendre compte de quelque chose qui n'existait pas dans la poésie française. Notre langue s'est bâtie en partie au travers des traductions.

 

A moins de se priver de la majeure partie de la littérature étrangère faute de pouvoir la lire en langue originale, recourir à la traduction, c'est accepter d'avoir quelque chose de différent de l'original et on a tout à gagner à lire et comparer différentes traductions. Et pour une oeuvre, se soumettre à cet exercice est une sorte d'épreuve du feu, car elle peut tomber à la traduction. Goethe disait ainsi  : "l'important dans un poème, c'est ce qui survivra à la traduction".

 

Maylis de Kérangal, Peter Szendy

Maylis de Kérangal, Peter Szendy

2 S'écouter lire (1h00)

 

La présentation du thème de ce dialogue entre  Maylis de Kerangal et Peter Szendy - auteur de A coup de points, la ponctuation comme expérience (editions de Minuit, 2013) - s'avérait déjà au prime abord un peu floue : «envisager la présence de la voix dans la lecture». Je comptais sur Peter Szendy, cet essayiste philosophe et musicologue, pour l'éclaircir mais il se montra plutôt fumeux, pour ne pas dire creux, semblant surtout jouer les faire-valoir en ramenant l'auteure à ses textes avec des compliments mérités mais d'une insistance déplaisante. Mais, avec du recul, cette vacuité et cette flatterie était peut-être une façon embarrassée d'amener Maylis de Kerangal vers ce qui m'apparut le vrai thème de cette rencontre qu'elle n'avait peut-être pas osé intituler "s'écouter écrire", vu la connotation péjorative de l'expression. Or rien de narcissique dans la manière avec laquelle elle chercha à éclairer, avec sincérité et le plus concrètement possible, la présence de la voix dans son écriture.

Et il m'a semblé que quelque chose de mystérieux, de sacré se jouait dans cette écriture, ne serait-ce qu'au travers de ces deux rituels d'écoute et de lecture qui l'encadrent. L'auteure ne peut en effet écrire sans avoir rassemblé au préalable «une collection» de livres (pas forcément en lien avec son sujet), comme un réseau de sens et surtout «un réseau de voix, de rythmes» destiné à «lancer son écriture», à lui donner son énergie créatrice. Puis il lui faut entendre son texte terminé en le lisant elle-même à voix haute, moins pour tester sa musicalité que pour l'«initialiser», le «projeter de l'intériorité vers l'extériorité», le mettre en marche. Sans cela il ne peut «advenir», il ne peut exister.

Et en nous lisant ce magnifique passage de l'annonce dans Réparer les vivants, un roman sur le don, elle approcha ce mystère en analysant l'importance donnée par elle à la ponctuation et à la voix. La ponctuation serait ainsi comme une sorte «d'anatomie du langage, de décomposition mais aussi de recomposition» (de transmutation ?) où s'engage le corps de l'auteur, sa respiration. De même, la voix «désorchestre et construit un autre temps» et sa plasticité, avec ses registres et ses couleurs, s'inscrit physiquement dans le corps de ses personnages. Déjà dans Tangente vers l'Est  les héros, n'ayant pas de langage commun, donnaient à lire les gestes de leurs corps et dans Réparer les vivants, l'auteure voulait «décrire les voix» en faisant appel aux corps, «à la manière dont le geste abonde la voix», faisant ainsi entendre la terreur de la mère à l'idée de recevoir mais aussi de véhiculer «l'annonce» de la mort - où semble se glisser celle d'un au-delà de la mort. Car cette Annonce résonne pour l'auteure comme «une brèche dans le temps», «la construction d'une temporalité différente», et elle a aussi tenté de la mettre en scène typographiquement en utilisant le tiret de l'incise comme une coupure.

Là encore, on touche me semble-t-il au sacré et, au-delà du don d'organe abordé dans ce roman, l'écriture (et la lecture) a peut-être à voir avec le don mystérieux d'une voix, «sans réciprocité, sans savoir à qui». Et je ne peux m'empêcher de noter une parenté entre Maylis de Kerangal et Marie-Hélène Lafon qui a analysé son propre travail d'écriture dans Chantiers (d'ailleurs cette dernière était une de ses invités dans le cadre de sa carte blanche).

 

Patrick Boucheron, Pierre Schill, Oliver Rohe, Jérôme Ferrari, Hélène Gaudy

Patrick Boucheron, Pierre Schill, Oliver Rohe, Jérôme Ferrari, Hélène Gaudy

3 Points aveugles et angles morts : Représenter la guerre (2h00)

 

Cette table ronde voulue par Maylis de Kerangal était centrée sur deux livres parus chez Inculte et leurs auteurs : A fendre le coeur le plus dur de Jérôme Ferrari et Oliver Rohe (un essai interrogeant une archive photographique datant de la guerre italo-ottomane en Lybie) et Une île une forteresse  d'Hélène Gaudy qui, ayant arpenté à la lumière du présent la ville de Terezin, cette vitrine de la propagande nazie, nous livre le récit de son expérience. Deux livres qui chacun à leur manière «élaborent des formes littéraires de l'histoire». Et pour interroger le rapport de la littérature à l'histoire et sa capacité à éclairer les points aveugles et les angles morts de cette dernière, elle avait aussi invité deux historiens, Pierre Schill, le commanditaire du premier ouvrage qui découvrit par hasard ces photos prises en Lybie en 1911/1912 et Patrick Boucheron, historien universitaire professeur au Collège de France et écrivain. Et s'il s'est dit beaucoup de choses fort intéressantes sur la démarche de Pierre Schill, notamment dans sa constitution d'une archive exploitable, et sur la genèse de ces deux livres, je me limiterai à ce qui concerne le plus directement le sujet.

 

Tout comme Hélène Gaudy ne voulait pas écrire une fiction sur une ville qu'on avait tant fait mentir, Jérôme Ferrari trouvait grotesque de construire une fiction à partir de l'archive qui lui avait été donnée et, un peu en panne, il fit appel à Oliver Rohe dont les romans s'intéressent aussi comme les siens à la guerre. Et c'est par les photos de pendaisons collectives, très minoritaires dans le corpus, qu'ils sont entrés dans leur essai pour en sonder notamment toutes les ambiguïtés et les non-dits.

 

Points aveugles et angles morts

J. Ferrari avoue avoir commencé par un contre-sens sur ces photos, y voyant une dénonciation de la violence alors qu'elles se veulent la démonstration d'une justice irréprochable. Une photo ne dit pas tout, rappelle Oliver Rohe citant Brecht ("La photo d'une usine ne dit pas les rapports de production".), une image sans être fausse ne révèle pas ce qui est derrière. De même, Hélène Gaudy interrogeant des survivants sur une photo montrant une abondance de pain arrivant au camp, fut stupéfaite de s'entendre dire qu'elle reflétait la réalité. Sauf qu'il y avait des centaines d'internés et que chacun n'en recevait qu'une très mince tranche ! Une archive est toujours incomplète rappelle Patrick Boucheron et le travail de l'historien, c'est de croiser sans cesse toutes ces archives incomplètes pour approcher la vérité.

Par ailleurs, le rapport à l'image de celui qui regarde fluctue avec le temps et parfois quelque chose dort dans l'image que l'on ne verra que plus tard. Ainsi pour le spectateur du début du XXème, une photographie représente la vérité. Mais le spectateur actuel voit bien autre chose dans le film de propagande tourné à Terezin, dans ces images fausses où les prisonniers jouent leur propre rôle dans une ville fictive.

 

Les rapports entre histoire et littérature

Selon Patrick Boucheron, qui prit un certain plaisir à manier la contradiction parfois même au détriment de la clarté du débat, histoire et littérature ne sont pas compartimentées. Aujourd'hui on encourage même les écrivains à s'autoriser le réel – qui n'apporte en soi aucune dignité – et les historiens à prendre le risque fictionnel pour être accessibles, ce qui est paradoxal avec tout le petit artisanat de la preuve caractérisant leur discipline...

Une des équivoques de ce rapport serait de croire que quelque chose du passé pourrait être levé par la littérature. On n'a pas le droit d'inventer des histoires en se substituant à l'histoire ! Et ce qui serait obscène, c'est l'excitation fictionnelle. Le travail d'un écrivain c'est la langue et si dans ses livres elle n'est pas le premier protagoniste ce n'est pas la peine, l'histoire suffit amplement ! Mais sans vouloir concurrencer les méthodes de l'histoire il existe une littérature qui n'est pas pour autant désinvolte. Ainsi cet essai et ce récit dont nous parlons qui démarrent par une enquête...

 

Jérôme Ferrari rappela que la fiction n'est pas nécessairement obscène, qu'il faut distinguer entre obscénité objective et intention obscène, ajoutant que la pudeur, l'omission et le silence pouvaient être une autre forme d'obcénité. Il n'y a pas dans ce domaine de recette ni de réponse définitive. Personnellement, dans Où j'ai laissé mon âme, écrivant sur la guerre et la torture, il prit le risque de l'obscénité, se confrontant à cette question éthique dans sa pratique esthétique. Et il trouve important que cet essai pose ce problème philosophique (le concept d'obscénité étant celui de la rencontre entre éhique et esthétique).

Les trois écrivains n'ont certes pas utilisé une méthode scientifique d'historien. Hélène Gaudy a croisé des sources variées, certaines rigoureusement historiques, des films de propagande, un livre, des témoignages de survivants du camp et d'habitants actuels de Terezin... laissant place aussi à sa trajectoire personnelle. Quant à Jérôme Ferrari et Oliver Rohe, ils sont partis d'un socle documentaire, se livrant à une analyse d'images rigoureuse, et menant une démarche réflexive à partir du réel. Mais leur texte, tout en n'étant pas fictionnel est littérature. C'est à la fois un essai posant des problèmes philosophiques et une mise en récit permettant de faire apparaître ces Lybiens absents du corpus de l'archive.

Et Maylis de Kerangal pour clore la rencontre fit justement remarquer que Le dimanche de Bouvine de Georges Duby, travail d'historien portée par la force d'une langue, était également une mise en récit, l'histoire étant aussi un lieu de littérature non-fictionnelle.

 

Martin Rueff, W. Siti, D. Aussenac, L.Lombard, traducteur, A. Moresco, et une comédienne

Martin Rueff, W. Siti, D. Aussenac, L.Lombard, traducteur, A. Moresco, et une comédienne

4 "Terra d'altri" : La littérature italienne aux éditions Verdier ( 1h30)

 

Martin Rueff, l'actuel responsable du domaine italien aux éditions Verdier commença par présenter cette collection "Terra d'altri" fondée en 1987 par P. Renard et B. Simeone qui joua un grand rôle en France dans la découverte de la littérature italienne et reçut en 1990 le Prix national de la traduction du Ministère de la culture italien.

La collection Terra d'altri (clin d'oeil au magnifique petit roman de Silvio d'Arzo Casa d'altri/ Maison des autres) résonne comme "terre d'autrui" et s'attache à une sorte d'éthique éditoriale que l'on pourrait définir par cinq adjectifs :

militante, car on croit que la littérature en changeant notre langue peut changer notre rapport au monde.

résistante, car on découvre et défend des écrivains italiens dont les grands organes de presse parlent peu.

discrète, car on mise non sur le spectaculaire mais sur la recherche de pointe, prose et poésie mêlées.

exigeante, car on est attentif à la qualité de la traduction.

fidèle, car non seulement on se loge dans l'histoire pour s'ouvrir à toutes les possibilités de la langue et fait entendre la diversité des langues et la variété des niveaux d'italien, mais aussi car on garde ses auteurs et ses traducteurs.

Et si chez Verdier on croit tant en la traduction, c'est qu'on pense que si l'on veut bouger les littératures nationales, il faut passer par l'extérieur, par les romanciers que l'on traduit, qu'on est ébranlé dans sa langue par la manière dont les écrivains étrangers ébranlent leur propre langue.

Walter Siti, Dominique Aussenac, Antonio Moresco

Walter Siti, Dominique Aussenac, Antonio Moresco

Walter Siti, qui parle parfaitement français et partage manifestement ce credo, dit ensuite l'importance pour lui de la tradition et son inquiétude sur l'évolution de la littérature italienne qui épouse une tendance européenne plus générale.

Alors que depuis deux mille ans les écrivains italiens s'inspiraient d'autres écrivains italiens les ayant précédés, Alessandro Baricco à qui on demandait quel était son modèle de style répondit : McEnroe (le champion de tennis) ! Et la langue italienne autrefois si variée s'uniformise, une langue de surface tendant à remplacer par ailleurs une langue qui avait autrefois plusieurs niveaux. Quant à la poésie, l'époque est à une grande désaffection. Il faut pour lui défendre la tradition afin de maintenir l'illusion que la littérature construit des monuments qui resteront !

(Concernant la littérature contemporaine italienne, je demandais en fin de rencontre à Walter Siti ce qu'il pensait de l'écriture forte et inventive de Giosuè Calaciura dans Malacarne. Tout en reconnaissant la beauté du livre, il trouve qu'en France l'originalité de son écriture a été surestimée car elle s'inscrit dans une tradition sicilienne que nous ignorons. Réinventer une langue italienne artificielle est en effet depuis longtemps l'apanage d'écrivains siciliens (comme Gesualdo Bufalino ou Stefano d'Arrigo) qui ne se  sentent pas italiens. Une tendance qui a des racines profondes et qu'on pourrait faire remonter au XIIIème siècle. La Sicile a toujours eu une langue particulière ! Et quand je lui dis que j'avais eu du mal à lire Malacarne alors que la lecture de l'italien ne me pose pas de problèmes majeurs, il me répondit que ce n'était pas étonnant parce que ce n'est pas de l'italien!)

Dominique Aussenac après avoir opposé les visions du monde des deux écrivains (anticapitalisme pour Walter Siti et décroissance pour Antonio Moresco) et le style baroque, hyperbolique du premier et dépouillé du second, les invita à échanger sur leur styles respectifs.

Seuls pour l'instant deux petits livres d'Antonio Moresco (plus récemment entré chez Verdier) ont été traduits, «deux flèches arrivées avant la cavalerie», et si dans ces petites oeuvres les mots sont entourés de silence et d'obscurité, dans les gros volumes, selon W. Siti, les idées et les visions bouillonnent. Pour A. Moresco, Walter Siti n'est pas uniquement baroque (d'ailleurs "c'est le monde qui est baroque", disait Balzac), il y a aussi «une bravoure et un abandon enfantin» dans certains de ses livres. Walter Siti conclut en remarquant qu'Antonio Moresco a le courage de regarder en face la douleur car il est déjà mort plusieurs fois, alors que lui passe par l'humour car il s'obstine à tenter de vivre.

Et la rencontre se termina, après présentation des deux oeuvres, par une lecture bilingue (en français par une comédienne et en italien par chacun des deux auteurs) d'un long extrait de La contagion */ II contagio pour Walter Siti et de Fable d'amour */ Fiaba d'amore pour Antonio Moresco.

* La contagion, traduction de Françoise Antoine, Fable d'amour, traduction de Laurent Lombard

Entretiens singuliers

Marco Lodoli, Jean-Marc Bourg

Marco Lodoli, Jean-Marc Bourg

1 Marco Lodoli (1h00)

 

Ces "lectures suivies d'une discussion littéraire" étaient surtout un beau spectacle sur le chef d'oeuvre de Marco Lodoli , Grand cirque déglingue (Grande circo invalido), mêlant voix italienne et française. Une alternance de quelques passages en italien lus par l'auteur et de beaucoup plus nombreux passages lus en français (dans la traduction de Louise Boudonnat) par le comédien Jean-Jacques Bourg - excellent il faut le dire,  même si j'aurais préféré entendre plus d'italien -  qui donna vraiment envie de lire le livre.

Suivit une courte mais intéressante présentation par l'animateur D. Aussenac de cette oeuvre burlesque, poétique et émouvante (les 2 longs passages choisis ayant très bien rendu compte des différentes tonalités) d'un "écrivain de la ville" alternant pensée, rire et émotion à la manière d'un Fellini. Un auteur qui intervint finalement assez peu, et se définit lui-même comme un sentimental qui se promène dans la banlieue et regarde...

 

Mathieu Riboulet, Hubert Artus

Mathieu Riboulet, Hubert Artus

2 Entretien littéraire avec Mathieu Riboulet (1 h00)

 

L'entretien, animé par Hubert Artus, portait sur les trois derniers livres de Mathieu Riboulet

Or il parlait du sanctuaire de son corps (Les inaperçus, mars 2016, gravures de Frédéri Coché)

Mathieu Riboulet creuse l'idée de sacré, pas au sens religieux mais dans le rapport à l'autre. A l'occasion de cette commande, il a eu envie de travailler la matière de l'Evangile à sa manière, de la façon la plus calme et rêveuse possible, dans le sillage de L'Evangile selon Sant Mathieu de Pasolini, mais aussi d'une façon joyeuse, influencée par le film L'histoire de Judas, de Rabah Ameur-Zaïmeche.

Il s'attaque aux personnages toujours par le même biais, celui du corps. La dimension du corps dans l'itinéraire du Christ est prégnante tant dans les textes qu'en peinture et en sculpture. Mais il n'aborde pas ce dernier de manière frontale, dessinant cette figure centrale absente par le biais des personnages croisant sa route. La question des Evangiles est bien celle de cette absence malgré son omniprésence. C'est une figure insaisissable qui n'apparaît que par les témoignages et les traces laissées. Un mystère inépuisable à creuser car se dérobant toujours. C'est la question-même du désir. Et pour lui cette figure est celle de l'intercesseur. C'est ce processus d'intercession que creuse son écriture, car il se présente sous une infinité de visages et est inépuisable. L'intercesseur, c'est celui qui prend en charge une partie de la douleur (ou de la joie) de l'autre, qui l'aide à la porter, parfois sans même le savoir. C'est une figure élémentaire de l'échange humain.

Entre les deux il n'y a rien / Lisières du corps (Verdier, août 2015)

Deux bornes temporelles marquent le premier livre : 1972, meurtre de Pierrot Vernet, Action directe / 1978, assassinat d'Aldo Moro. C'est un livre sur la question de la lutte en Allemagne en Italie et en France (mais en France ce fut différent car il n'y eut pas de passage à la lutte armée) qui développe l'idée du deuil d'une génération et relie le politique à la sexualité. Il est arrivé un peu trop tard pour prendre part à ce mouvement et ce décalage donne son élan au livre.

Il a voulu creuser quelque chose de mystérieux : Comment à la fin des années 1970 tout désir de changement a-t-il pu disparaître ? Quelque chose se dérobe à l'explication car l'essentiel des questions demeurent, mais c'est recouvert. Seule la littérature peut déblayer ces couches : il faut mettre des mots là où il n'y en a pas ou plus, rendre de nouveau présent. La littérature célèbre cette présence collective au monde.

Dans Lisières du corps, dont les six petits textes portent sur le désir, la rencontre, la question physique et politique du corps est posée différemment : par le biais de la contemplation, de manière à la fois plus paisible et joyeuse. Le texte creuse le mystère du regard. (Alors que dans Entre les deux il n'y a rien, il y a une certaine brutalité car le texte est porté par la colère et la détermination, une brutalité s'incarnant aussi dans la sexualité.)

Le processus d'écriture met profondément en jeu le corps de celui qui écrit. C'est une énergie qui a à voir avec le désir, quelque chose qui se met en mouvement dans la tête et également dans le corps, se conjuguant pour finir sur les pages. Qu'il faut canaliser pour faire en sorte que toute cette énergie passe dans le personnage ou la narration.

 

Mathias Enard, Thierry Guichard

Mathias Enard, Thierry Guichard

3 Le grand entretien : Mathias Enard (1h00)

 

Ayant adoré Boussole, j'attendais beaucoup de cet entretien dont il n'était pas précisé, contrairement au précédent, qu'il était "littéraire". Et, malheureusement pour moi, il s'adressait à un public qui n'avait pas forcément lu ni envie de lire ce gros ouvrage auquel certains ont reproché un trop-plein d'érudition. Thierry Guichard incita donc Mathias Enard, dont le talent de conteur est manifeste, à raconter moult anecdotes hautes en couleurs présentes dans son livre, l'interrogeant aussi pour terminer sur la situation politique en Syrie et la gestion internationale de ce conflit - ce qui en soi n'est pas inintéressant mais n'a rien à voir avec la littérature ! Faute de temps, on n'accorda qu'une question au public et je pus un peu honteusement doubler tout le monde.

Car aimant Le voyage d'hiver et connaissant les circonstances de sa composition (une histoire d'amour impossible, le choc de la mort de Beethoven entre les deux parties du cycle), j'avais ressenti combien profondément Boussole en était imprégné. Outre le clin d'oeil à Schubert envoyé par Franz, son héros viennois musicologue qu'on prend toujours pour un musicien, le livre s'ouvre et se ferme déjà sur une des mélodies de la première partie du cycle : "Rêve de printemps". Mais c'est toute la composition du livre qui pour moi résonne de cette musique, son alternance entre tonalités majeures et mineures, et l'assombrissement progressif du récit après la remémoration des jours heureux, même si dans un sursaut final l'auteur termine, lui, sur une note printanière. Et j'eus quand même la satisfaction d'apprendre que mon intuition était juste, et que Mathias Enard était vraiment un amateur de musique classique ...

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Publié dans Interview - rencontre

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