"Histoires d'un médecin russe" de Maxime Ossipov

Publié le par Emmanuelle Caminade

Histoires d'un médecin russe regroupe sept fictions inspirées de l'expérience de Maxime Ossipov, cardiologue devenu écrivain. Nourries de ses souvenirs, de ses observations et de ses réflexions, comme de sa culture et de son imagination, ces histoires qui se déroulent essentiellement de la fin des années 1980 aux années 2000 (1) mettent souvent en scène des médecins russes et leurs malades en milieu hospitalier. Elles dénoncent sans colère mais avec une certaine amertume pointant sous une constante ironie et un humour parfois très noir, des situations absurdes et injustes et une violence latente parfois efrrayante reflétant plus largement l'état chaotique de la société russe de l'après-communisme. Un regard dont la lucidité acérée n'exclut pas l'humanité.

1) Les années de "perestroïka" (sous Gorbatchev) et de libéralisation (notamment avec la reprise de l'émigration en 1987) débouchant sur la dislocation de L'URSS en 1989/1990...

 

M;Gorbatchev, B. Eltsine, V. Poutine

Mais, plus que d'un recueil de nouvelles reliées par cette thématique sanitaire et sociale russe contemporaine, il s'agit plutôt d'une seule histoire dont chacune de ces histoires – et d'autres plus petites qui s'y imbriquent souvent - viendrait diffracter le sens, comme s'il était besoin d'introduire hétérogénéité et altérité pour mieux comprendre (les deux nouvelles les plus longues se déroulant même principalement en Amérique et s'éloignant du milieu médical).

Car de quoi nous parle finalement ce livre qui éclaire surtout les frontières, ces ruptures dans l'espace, en voyageant d'un monde à l'autre dans un incessant va-et-vient (2) entre grande ville et province, quartier résidentiel et zone démunie ou Russie et Amérique, sinon d'un changement de monde s'effectuant aussi dans le temps : de la destruction d'un monde ancien et de son remplacement par un monde nouveau dans lequel il faut trouver sa place.

2) On y apprend notamment beaucoup dans l'"entre-deux" du train ou de l'avion...

 

Et ce faisant, au-delà des problèmes se posant à toute une génération de Russes dans la Russie post-soviétique, il nous parle «des seuls sujets qui comptent : la vie, la mort», ainsi que de la transmission (la métaphore de l'arrêt cardiaque -ou cérébral - et de la réanimation qui revient dans plusieurs nouvelles prenant alors tout son sens). Il aborde ainsi les questions essentielles se posant à ces pitoyables "héros de notre temps" comme à tout homme : Comment affronter ce monde? Comment ne pas gaspiller cette vie et trouver un peu de bonheur avant «l'ultima fermata»?  Et ne se résignant pas à la disparition, l'auteur semble vouloir ranimer des mondes oubliés au travers de l'écriture. Une écriture s'appuyant sur la tradition littéraire russe mais s'ouvrant aussi à la diversité des peuples et des langues.

 

Histoires d'un médecin russe s'avère ainsi un roman fragmenté (3) drôle et profond, et d'une grande vivacité d'écriture, qui s'ordonne autour de la confrontation diverse et contradictoire de l'homme à cette vie éphémère si rude et pourtant source de bonheurs fugaces. C'est un roman sur la manière de conduire sa vie, ce que semble souligner une abondance de formules et d'aphorismes sur cette dernière, comme la structuration-même de l'ouvrage dont Pièces sur l'échiquier, la quatrième histoire - la plus longue et la plus complexe - est la pièce centrale. Elle retrace en effet (en cinq parties non linéaires variant les points de vue narratifs) le parcours du jeune Matveï affecté d'un mal de vivre qui lui a fait fuir la Russie avant de revenir «à la maison» après la mort de son père, et d'avoir enfin le sentiment de faire «partie intégrante du monde et de la vie» en y éprouvant une sensation de «plénitude» - une sensation lui rappelant cette illumination soudaine quand enfant il avait «compris le problème et trouvé la solution. C'est d'une beauté ! ...».

Et Cape Cod, l'histoire sur laquelle s'achève le livre, lui apporte une sorte de contre-point, ces deux parcours antinomiques semblant éclairer le propre parcours d'un auteur (4) retourné chez lui, dans cette «maison chaude» qu'est la Province, ainsi qu'à l'écriture. Car, comme nous le confie, (via un narrateur extérieur), ce pope retrouvant le goût de vivre après avoir vu s'approcher la mort dans Sous la vague marine : «ce qui n'est pas écrit n'existe point».

3) Un peu à la manière de Héros de notre temps, le roman de Lermontov composé de quatre nouvelles variant les points de vue narratifs extérieur et intérieur, un roman cité avec insistance dans la dernière histoire, Cape Cod

https://fr.wikipedia.org/wiki/Un_h%C3%A9ros_de_notre_temps_%28roman%29

4) Renonçant à toute gloire, ce cardiologue petit-fils de médecin, fils d'écrivain et amateur de littérature, qui aurait pu se fixer aux E-U où il fit un stage pendant un an, préféra s'installer en Province à Taroussa, loin des grandes villes, dans la datcha de son grand-père rescapé du goulag


L'aspiration est claire : aimer non seulement ses proches, mais plus largement – les gens et le lieu. Pour cela, il faut se remémorer, observer, inventer.

Dès le premier (court) texte «en guise de préface», Le cri d'un oiseau domestique, l'aspiration de Maxime Ossipov - qui semble doublement un homme de coeur –, comme sa démarche, semblent posées.

Aimer le lieu, qui pour cet auteur semble celui de ses pères : cette «Russie centrale» dont on s'éprend «aussi facilement qu'une femme tombe amoureuse d'un perdant», cette «Russie malpropre» (5) mais aussi ce pays de culture, cette Province (6) où «la vie est également effrayante» mais «où tout le monde sait tout sur tout le monde. Comme au Paradis». Aimer les gens aussi, les «gens ordinaires», savoir aller vers l'autre, l'étranger, sans doute pour mieux se connaître soi-même. Pour devenir meilleur comme dans Le petit Lord Fauntleroy (7), pour s'élever. Et si «on rencontre d'autres oiseaux, célestes, domestiques, sauvages, de toute plume. Quoiqu'il arrive, le monde tient bon, il est ainsi fait».

Et l'on retrouve cette ouverture et surtout cette fidélité dans l'écriture-même de Maxime Ossipov.

5) cf «Adieu Russie malpropre», premier vers d'une poésie très connue de Lermontov, est-il précisé en note

6) cf Ma province ce double récit de l'auteur publié précédemment

7) cf la dédicace de la mère au héros médecin dans cette histoire : «Que la vie ne t'empêche pas d'avoir du coeur et de devenir meilleur»

 

Mikhaïl Lermontov

L'amour de l'auteur pour la langue et la culture russe, pour cette «noblesse livresque» non-inscrite dans les gènes, transparaît sans cesse et son roman s'ancre ostensiblement dans la littérature. Maxime Ossipov y nomme de nombreux écrivains, reprenant souvent des formules tirées d'oeuvres très connues en Russie, et il semble même vouloir s'inscrire en partie dans le sillage de ce roman décousu en quatre nouvelles de Lermontov déjà mentionné, tant dans sa forme que dans sa thématique.

 

Fédor Dostoïevski

Certaines situations ou déclarations des personnages nous renvoient de plus à des oeuvres russes universellement célébrées. Ainsi la première histoire Moscou-Petrozavodsk nous transporte-t-elle d'emblée dans un train où le médecin-narrateur devra partager en toute bonhomie son compartiment avec des gens ordinaires qui se révèleront être des assassins. «Les assassins, ce sont des gens moyens» et l' accepter c'est accepter la nature humaine, c'est «accepter la vie». On peut y voir un clin d'oeil à L'idiot de Dostoïevski qui s'ouvre également dans un train où le prince Mychkine, de retour dans son pays natal après un long séjour en Suisse, discute avec ses compagnons de voyage dont un certain Rogojine, sorte de double maléfique qui deviendra assassin. Et l'on pense souvent à Tchékhov, ce médecin et écrivain de la province avec lequel l'auteur partage également la lucidité ironique, l'humanité du regard et la célébration des petits moments de joie simple. On notera par exemple, à l'issue d'une scène cocasse et grandiose sur un tapis roulant, le commentaire du narrateur de Sous la vague marine reprenant de manière savoureuse un leitmotiv très tchékhovien : «mais il faut travailler, travailler, avancer toujours»...

 

Anton Tchekhov

D'une écriture économe - voire elliptique -  et nerveuse, la narration avance de manière imprévisible, ponctuée de dialogues incisifs et de descriptions saisissantes  - les personnages comme les atmosphères étant campés en quelques détails suggestifs, et certaines scènes prenant malicieusement un caractère loufoque parfois délirant. Et les nombreux commentaires des différents narrateurs - qui semblent souvent porter la voix de ce médecin russe qu'est l'auteur - n'alourdissent jamais le récit, du fait de leur rapidité et de leur concision. Quant à la langue, constrastée et bariolée, elle mêle avec bonheur langage oral familier et citations littéraires, mots appartenant à l'ancien monde et au nouveau, et elle intègre de nombreux termes anglais, italiens, français, et même yiddish ou latin... en jouant sur les représentations stéréotypées et les clichés langagiers, comme pour mieux illustrer cette combinaison de particularismes et d'uniformité. Car dans la «masse bigarrée d'êtres humains», on trouve finalement «un nombre limité de comportements».

Si «chaque vie se termine par un échec» et si l'injustice est «la règle du jeu», ces histoires semblent portées par la foi paradoxale de l'auteur en cette vie qui à elle seule est  un miracle (8). Et, outre l'intérêt de l'évocation de cette Russie contemporaine en crise, on pourrait puiser dans ces Histoires d'un médecin russe un certain «art de vivre».

8)«L'Eglise est un miracle, Dostoïevski en est un autre, et le fait que nous sommes en vie est simplement prodigieux!»

 

Histoires d'un médecin russe, Maxime Ossipov, 2012, Editions Verdier, 2014, traduit du russe par Eléna Rolland, 260 p.

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A propos de l'auteur :

http://editions-verdier.fr/auteur/maxime-ossipov/

 

EXTRAITS :

 

Moscou-Petrozavodsk

p.13/14

(...)

Le train s'ébranle, je suis seul, jusqu'ici, ça va.

- Préparez vos billets.

- Mademoiselle, on pourrait peut-être s'arranger... Voyez-vous, je... Bref, je voudrais voyager seul.
Elle me toise :

- Ca dépend de ce que vous allez faire.

Pour ça, il n'y a pas trente-six solutions.

- Je vais juste lire.

- Juste lire, c'est cinq cent roubles.
Soudain, deux types. Ils ont failli rater le train. Les couchettes du bas. Ils s'assoient en haletant. Qu'ils aillent au diable ! Mon voyage est gâché. Dommage. Installez-vous, je ne veux pas vous gêner : je grimpe, je m'allonge; eux, ils s'agitent en bas.

Le premier n'a pas l'air fûté. Tête, mains, souliers, tout est grand, grossier, et la bouche entrouverte : un vrai débile. Un débile en nage. Il a sorti son portable et il joue. Ca fait bling-bling quand il gagne, et quand il rate, blong! Il tripote sa fermeture éclair de sa main libre, ce qui fait aussi du bruit, et il renifle. Mais on dirait qu'il n'a pas bu.

L'autre, juste en-dessous de moi, jette d'un ton dégoûté :

- Enlève ton blouson, connard. (Il est énervé.) Ecrase !

Les roues cliquettent. En bas : bling-bling. Pas question de lire. Ca va être comme ça jusqu'à l'arrivée ?

Je sors dans le couloir. Dans le compartiment voisin, on bavarde.

- La Russie fait partie des pays oblongs, dit une agréable voix d'homme, à la différence, mettons, des U.S.A. Ou de l'Allemagne, pays de type rond. Je vous signale que j'ai longtemps vécu dans les deux. (La jeune fille pousse des oh ! Et des ah ! admiratifs.) La Russie, poursuit la voix, ressemble à un têtard. On y voyage seulement dans la longueur, d'est en ouest et d'ouest en est, sauf dans le corps du têtard, assez peuplé, où l'on peut se déplacer du nord au sud et dui sud au nord.

Ca, c'est à gauche de ma porte; à droite, on boit. On déchire un poulet, on ouvre des tomates avec les doigts, les gars trinquent et rigolent .

(...)

 

Tzigane

p. 39/40

(...)

Tout de même, songe-t-il, comme elle y va : du bonheur. Sans blague! Elle a prédit du bonheur.

La Tzigane commence à lui fourrer dans les mains des billets de banque froissés. Que des billets de dix roubles, impossible de ne pas le remarquer. Il tente d'écarter son bras – la vieille femme est étonnamment forte – tout en s'avouant : ce n'est qu'une question de montant, si elle lui avait proposé des billets de mille, qui sait? Il les aurait peut-être acceptés. L'indignation avec laquelle il proteste n'est donc qu'affectée, et tout le monde s'en rend compte, hormis l'infirmière, espère-t-il.

- Venir voir un docteur sans même se décrasser, sale comme un peigne! Si ce n'est pas une honte! tempête celle-ci après avoir éconduit la Tzigane.

Eh oui, son infirmière est une personne délicate, elle a une sensibilité d'Occidentale... Elle s'empresse d'ouvrir en grand les fenêtres et de vaporiser un parfum d'ambiance. Comme il s'apprête à partir, elle lance :

- Je m'excuse, Docteur, mais sincèrement, comment peut-on plaindre une vieille sorcière de cet acabit? Des gens comme elle, on ne devrait pas les soigner, à mon avis.

Maintenant, elle va dire que, bien sûr, elle désapprouve Hitler mais que, sur certains points isolés... Tu parles d'une sensibilité d'Occidentale, c'est une imbécile de première!

En quittant l'hôpital, il presse le pas et rattrape la Tzigane. Elle le saisit par la manche : je vais te dire la bonne aventure! Non, merci. Une longue route l'attend, il le sait, et il n'a déjà que trop tardé...

 

p.55/56

(...)

Il n'a pas dormi longtemps, environ une heure et demie. Un vacarme terrible l'éveille, et il voit un aspirateur énorme, monstrueux, qui pénètre lentement dans la salle. Il est piloté par un petit homme noiraud, sûrement un Mexicain, muni d'un casque qui lui protège les oreilles. Les écouteurs sont bordés de fourrure synthétique rose; on dirait un Indien coiffé de plumes.
Il pouffe de rire, puis il plisse les yeux et fait semblant de dormir pour éviter de se lever. Certes, c'est idiot, comment espère-t-il donner le change avec ce grondement assourdissant? Ca ne fait rien, il est en train de méditer : sinon, elle sert à quoi cette salle? Il a vraiment la flemme de bouger : pourvu que l'Indien dégage en vitesse, tout est déjà nickel! Celui-ci fait passer son engin diabolique tout près, à quelques centimètres de son visage, avant de se retirer. Le silence est revenu, il est de nouveau seul.

(...)

 

Cape Cod

p.231/232

(...)

Quel cadeau choisir pour les dix ans de Léo? Et lui-même que souhaite-t-il?

Ce qu'il désire, c'est abandonner les cours de russe. Il n'a plus besoin de cette langue.

Après avoir annoncé cela, il a tourné les talons pour aller s'enfermer dans sa chambre. Alex lui demande de revenir dans le salon.

Léo s'entête : si ses parents étaient ressortissants de n'importe quel pays en développement ou du tiers-monde, tiendraient-ils autant à leur langue?

-Vois-tu... (Alex désigne les rayonnages chargés de livres.) Là-bas, la culture est de première !... La science aussi – ou du moins, elle l'était. Mais passe encore la science, ce n'est pas ce qui compte le plus.
Il faut expliquer à son fils pourquoi la langue russe a tellement d'importance pour eux tous.

- J'aime, sans savoir pourquoi, ses forêts infinies... récite Alex, s'efforçant de se remémorer les vers de Lermontov (1). Ses fleuves en crue...ses champs... Comment ai-je pu oublier ce poème ? Bref, ses forêts, ses fleuves et ses champs (2), conclut-il en riant d'un air embarrassé.

C'est alors qu'il se souvient comment lui-même a abandonné la musique... Les gènes : quelle découverte géniale ! Léo sourit à son père, on voit briller ses dents d'une blancheur éclatante. C'est un bon sourire, pas ironique pour un sou.

1) «Mais j'aime – sans savoir pourquoi -/ Le silence glacé de ses steppes, / L'ondoiement de ses forêts infinies, / Ses fleuves en crue, immenses comme la mer », La Patrie, Lermontov

2) «Vaste est mon pays natal, / Il a beaucoup de forêts, de fleuves et de champs, / Je ne connais aucun autre pays / Ou l'homme respire aussi librement », chanson soviétique très populaire

Publié dans Recueil, Micro-fiction

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