"Une île , une forteresse (Sur Terezìn)" de Hélène Gaudy

Publié le par Emmanuelle Caminade

DE HAUT C'EST UNE ETOILE. On peine à compter ses branches mangées dans les angles par des plantes voraces. On zoome et sa structure se dessine, en son noyau une place centrale, rectangle où l'on devine la forme d'une fontaine.

Dès les premières phrases d'Une île une forteresse, ce livre sur Terezìn, Hélène Gaudy semble annoncer l'étrange rencontre de deux temps, celui d'un passé révolu et d'une vie ayant repris son cours s'inscrivant dans le paysage-même de la ville.

 

 

Construite à la fin du XVIII siècle à la frontière des Sudètes, cette "ville forte à la Vauban", ville de garnison qui se révéla rapidement obsolète mais dont «l'architecture rationnelle permet visibilité et contrôle», deviendra - sans même protéger ses habitants tchèques qui très vite furent expulsés (1) de leurs maisons - le camp de rassemblement et de transit des Juifs de Bohème-Moravie ainsi que d'une certaine catégorie de Juifs d'Allemagne et d'Autriche faisant figure d'exception ou se croyant hors d'atteinte du fait de leur statut privilégié (2). Une simple étape, un sas, avant qu'ils ne soient acheminés vers les camps de l'est - et notamment Auschwitz-Birkenau - pour y être exterminés.

 

1) En février 1942, la municipalité de Terezìn fut annulée au profit du "territoire juif autonome" de Theresienstadt, et les Tchèques en furent expulsés

 

2) Faisant figure d'exception selon les lois racistes de Nuremberg ("demi-Juifs", "conjoints d'Aryens" ou "d'Aryennes") ou médecins, avocats, artistes, hommes politiques de renom bien intégrés dans la société

 

Juifs hongrois sur la Judenrampe, mai 1944

Durant cette terrifiante parenthèse guerrière, cette ville vertigineusement édifiée sur le mensonge aura «un statut à part dans l'immense réseau génocidaire, à la fois en marge et au coeur du système».

Les Juifs fortunés qui y arrivèrent dès novembre 1941 n'y trouvèrent pas l'abri paisible qu'on leur avait fait miroiter en échange de tous leurs biens (3); l'autonomie de Theresienstadt, sa prétendue administration par les Juifs était bien sûr sur le terrain une sinistre farce et la ville, embellie dès fin 1943 uniquement pour la visite de la Croix-rouge autorisée en juin 1944, servit ensuite de décor pour un film de propagande (4), une fiction à laquelle des prisonniers choisis acceptèrent de participer dans le maigre espoir de survivre en étant montrés, telle «Shéhérazade qu'on laisse en vie tant qu'elle arrive à maintenir le fil du conte». Mais l'indifférence et l'aveuglement du monde, et en premier lieu ceux particulièrement révoltants des responsables du C.I.C.R. rendus sur place, cautionneront la déportation massive des internés de ce «ghetto modèle», «vitrine destinée à tromper l'opinion sur le sort réservé aux Juifs».

 

3) Les "Heimeinkaufsvertags" souscrits rapporteront 300 millions de Reichsmarks à l'Office central de la sécurité du Reich

4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Theresienstadt_(film)

Curieusement, Terezìn «n'a pas été fuie après la catastrophe» et c'est aujourd'hui une petite ville assoupie, silencieuse et vétuste, point de passage rapide des touristes venant y visiter son musée, «ni vraiment un lieu de vie, ni vraiment un lieu de mémoire», plutôt une sorte de «superposition bancale», de «collage maladroit, temporel et géographique» donnant l'étrange impression d'être «partout et nulle part à la fois». Et Terezìn ne pouvant se priver de son centre - qui fut ce sinistre ghetto - ne sera jamais sans doute une "ville normale".

La majorité des Juifs déportés de France est partie de Drancy

(essentiellement vers Auschwitz-Birkenau)

Dans cet ouvrage dédié à son grand-père qu'elle na pas pu connaître - celui-ci ayant été interné à Drancy puis envoyé à Auschwitz-Birkenau où se perd sa trace -, l'auteure tente de «saisir quelque chose de Terezìn», menant une enquête semblant se doubler d'une quête en s'appuyant, au-delà des documents historiques disponibles, sur des sources variées, mêlant images, paroles et écrits. Se  rendant à plusieurs reprises sur place, consultant les archives, interrogeant les lieux et les habitants actuels - chaque lieu, chaque visage  en suscitant d'autres comme par "capillarité"-, elle s'attache à rencontrer les survivants de cette époque comme leurs descendants.

On a déjà beaucoup écrit sur Terezìn. Romancière, Hélène Gaudy ne voulait ni ne pouvait écrire une fiction sur cette ville trop tissée de mensonges. Et le grand intérêt de son "récit subjectif", dont le "je" épouse une trajectoire personnelle qui croise d'autres trajectoires et s'en nourrit, vient autant de la richesse éclectique des matériaux qui le composent, de l'originalité de la démarche, que de la tonalité sensible et poétique d'une écriture sublimant la colère dans une sorte d'apaisement.

Avec beaucoup d'humanité et d'humilité, l'auteure - qui ne prétend pas déboucher sur des certitudes - préfère s'imprégner des lieux en laissant courir ses rêveries,  attentive «aux glissements, aux associations d'idées», et elle prend garde de ne pas brusquer, de ne pas forcer la parole de ceux qu'elle rencontre. Elle s'abandonne ainsi à Terezìn «sans savoir où elle [l']emmenera ni même si elle [l']emmenera quelque part», se faisant «balader par ceux qui y vivent», subissant «des détours et des contradictions qui ressemblent à la ville - son labyrinthe de mystère».

 

Terezìn «suscite [ainsi] sa propre écriture, curieuse et empêchée, oblique, soumise aux aléas et aux réminiscences». Au fur et à mesure que l'auteure avance et tire sur les fils, déambulant et divaguant dans de nombreuses digressions, essayant de saisir et d'agencer les bribes d'une «mémoire parcellaire chancelante, en marge des récits historiques», «le puzzle se complique, les pièces bougent, se font de plus en plus nombreuses» et la ville «s'étoile dans tous les sens», le point central de cette étoile semblant plus «riche des directions qu'il suscite» que de son «coeur opaque».

Car Terezìn semble «l'image d'une île inversée» : derrière les remparts, ne se trouve pas la mer mais la terre ferme où les routes filent comme ailleurs, mais en son centre, tout semble se dérober et on a le sentiment que les routes «reviennent à leur point de départ». On bute sur un noyau dur, absurde, irréductible. Sur la «sphère vide» d'un manque qui ne sera jamais comblé, de questions qui ne trouveront jamais de réponses, d'une vérité qui ne sera jamais atteinte. Et sans doute bute-t-on aussi sur le noyau dur de l'horreur, de l'incompréhensible et de l'innommable, sur ce gouffre sans fond qu'est l'existence du mal.

Peut-être qu'à force «de polir l'écorce d'un noyau invisible, on finit par le mettre à jour» ? s'interroge Hélène Gaudy. On peut en douter mais elle a au moins réussi dans ce livre à faire sortir la ville de sa «gangue mortifère», à nous y faire sentir, dans sa banalité quotidienne, dans ses paysages, la beauté de la vie qui reprend ses droits. Et tous ces fantômes qu'elle a réveillés de leur sommeil semblent maintenant cohabiter plus paisiblement avec ces vivants auxquels elle a aussi donné chair, se sentant sans doute moins seuls.

 

Une île, une forteresse (Sur Terezìn), Hélène Gaudy, édition Inculte, janvier 2016, 290 p.

 

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A propos de l'auteure :

http://www.actes-sud.fr/contributeurs/gaudy-helene-0

 

EXTRAITS :

UN GHETTO, UNE ETOILE

p.44/45

(...)

A l'angle de certaines rues restent les inscriptions "Block", suivies de chiffres. Les casernes, elles, ont des noms de villes, étrange géographie interne, factice, qui fait écrire à Helga Weissovà dans son journal : Demain j'irai chercher le pain à Hambourg. Helga est d'abord logée avec les femmes dans la caserne de Dresde tandis que son père est parqué dans celle des Sudètes, puis dans celle de Magdebourg. La ville rejoue les autres lieux, les autres villes, les imite ou les moque, se fait passer, toujours, pour ce qu'elle n'est pas.
Sur les dessins d'Helga, c'est une autre géographie qui apparaît, parallèle, qu'on retrouve dans bien des dessins d'enfants : des maisons, des rues, des collines qui ne sont pas d'ici, qui prolongent les paysages d'avant la captivité. Un refus d'être là qui se concentre dans les panneaux indicateurs qu'ils sont nombreux à dessiner – à la croisée des chemins, ils indiquent, toujours, la direction de Prague. Juste devant moi, sur la place principale où Stania et moi nous nous retrouvons toujours, il y a le Mädchenheim L410, où a été transférée Helga dès qu'elle a eu l'âge de faire partie des jeunes filles de Theresienstadt.
Je le savais, bien sûr, que chaque bâtiment, chaque maison, chaque hangar et chaque grange, chaque grenier de Terezìn avait été un lieu d'internement. Je le savais et c'est cela, entre autres, qui m'a poussée à revenir, à dépasser cette impossibilité de croire qu'une ville, un espace où l'on déambule, où l'on aime, travaille et dort, puisse n'être faite que de cachots, de cellules, du souvenir de l'exclusion et du partage. Je m'attendais, peut-être, à quelque chose de spectaculaire, à une marque indélébile à même le paysage mais l'empreinte est plus profonde, les couches plus nombreuses, indissociables.

Le bâtiment que j'ai devant moi n'est plus seulement une bâtisse massive, repeinte de frais, c'est bien le Mädchenheim L 410 et on dirait que cela le restera toujours, mais aussi que ça l'a toujours été. Elles ont le pouvoir, ces catastrophes, non seulement de s'étendre sur l'avenir mais aussi sur le passé, de donner l'impression que tout a convergé vers elles, que tout s'est imbriqué pour les faire advenir et la question n'est pas de savoir si on se trompe, comme on se trompe presque toujours lorsqu'on tente de relire l'Histoire, mais d'accepter la coloration qu'elles donnent aux choses, aux lieux, le pouvoir qu'elles ont de bouleverser le sens, de mélanger les temps et de les faire advenir, simultanément.

(...)

 

LE SON ET LA LUMIERE

p. 70

*

Il m'avait donné rendez-vous au café Zimmer, place du Châtelet à Paris. Décor chargé, grande pompe, fresque au plafond, serveurs en livrée qui vous accueillent à l'entrée. Je l'avais vu arriver de loin, par la fenêtre d'où je le guettais. Il avait lâché sa canne pour me serrer la main.

Il me l'avait dit tout de suite, il détestait tout ce faux luxe récent. Avant, le Zimmer était un café normal, qui ne faisait semblant de rien. Cela avait été, aussi, un haut lieu de de la Résistance – il y avait des enfants juifs cachés là, sous vos pieds.

Ce qui m'avait tout de suite frappée chez lui, c'était sa colère. Contre les universitaires, contre ceux qui font de la Shoah une affaire de chiffres. Tout le monde sait ces choses-là, avait-il scandé avant d'ajouter : vous ne savez pas dans quoi vous mettez les pieds.

Le serveur, par derrière, avait rempli mon verre. Il était encore trop tôt pour brancher le dictaphone, trop tôt pour lui dire pourquoi j'avais tenu à le rencontrer, pour lui parler de ce mélange de douceur à vif et de provocation qui sourd de ses paroles et de ses livres, lui parler, surtout, de la ville dont son père est mort, comme on meurt d'une maladie.

Il y avait du bruit dans la salle, un brouhaha dont se détachera, sur l'enregistrement de notre rencontre, sa voix qui prend son temps, prononce des mots qui me sembleront plus tard, une fois retranscrits par écrit, comme sortis de l'un de ses livres à la langue douloureuse et limpide, La Forêt interrompue, La Traversée des fleuves, Le Poing dans la bouche, Une langue pour abri.

(...)

 

LA METROPOLE

p. 134/135

*

Dorota propose de m'emener en voiture voir la Judenrampe. C'est là qu'arrivaient les Juifs au début de l'année 1944, quand Bernard Goldstein, mon grand-père, a été déporté à Auschwitz. Les rares éléments qui restent – son nom sur des listes, son âge, 48 ans au moment de sa déportation- laissent peu d'espoir. Mais peu, c'est toujours quelque chose et cela a suffi, pendant des années, pour que ma mère, âgée d'à peine un an à l'époque, pour que ma tante et ma grand-mère le peuplent, cet espoir, comme je n'allais pas tarder à le faire, d'attentes jamais tout à fait éteintes.

Ce lieu, la Judenrampe, est le seul où l'on soit sûr qu'il ait marché avant de disparaître puisque personne, jamais, n'a su ce qui lui était arrivé après son entrée dans le camp.

La Judenrampre ne fait normalement pas partie de la visite. On y voit de simples rails à même le paysage, pas même un quai, encore moins une rampe et, juste en face, une maison jaune, un jardinet, un toboggan en plastique.
Sur la photo que j'ai prise, j'ai laissé la maison hors du champ et avec elle les traces de son occupation – le gazon ras, le toboggan. Ma photo est celle d'un «lieu de mémoire» quand le lieu, lui, était un collage étrangre que par précipitation, par habitude, par négligence, je n'ai pas tenté de saisir dans son ensemble. J'ai pris la photo que je m'attendais à prendre, l'image que j'avais déjà en tête, reconstitué par omission un lieu qui n'existe plus, où imaginer s'éloigner d'un homme que je n'ai pas connu. J'ai tenté, peut-être, d'abolir quelque chose comme le temps ou l'oubli mais c'est le présent que j'ai négligé.

(...)

 

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Publié dans Essai, Récit - carnet...

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