"Le grand jeu" de Céline Minard

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Le grand jeu" de Céline Minard

Le grand jeu nous propose un intense questionnement s'incarnant dans une forme romanesque permettant à son auteure de nous entraîner avec légèreté dans un parcours philosophique et métaphysique ardu. Céline Minard aime en effet "transmettre du désir pour une littérature qui donne à penser" (1).

Expérimentant sans cesse de nouveaux espaces d'écriture, elle ouvre cette page en altitude sur une paroi verticale (2) surplombant le vide : un espace, un territoire «qui est là» mais qui est aussi «ailleurs», depuis lequel son héroïne, alpiniste solitaire se plaçant délibérément dans des conditions extrêmes, cherche à se dépasser, semblant viser une transcendance spirituelle. Ayant l'intuition philosophique qu'il existe quelque chose se situant au-delà, elle oeuvre ainsi à bousculer ses représentations pour s'approcher du réel, de "ce noyau interne de la réalité avec lequel il n'y a pas d'accommodement" (3). Pour approcher l'essence de la vie et de l'être, l'essence du monde.

1) cf son interview dans Télérama

2) La verticalité étant un symbole universel de transcendance, l'image la plus simple de la relation de la terre au ciel, du monde matériel au monde divin

3) Clément Rosset, interviewé par Laure Adler (Hors Champs sur France culture 19-08-2016)

 

 

Céline Minard cherche ainsi avec exigence son propre chemin, avançant «pas à pas avec constance», en "gagnant patiemment des centimètres", le poids du corps sur chaque prise comme "une syllabe pensée", dirait Erri de Luca (4), selon lequel il appartient à l'écrivain d'ouvrir des voies sur la neige vierge et non de suivre une trace déjà battue (5)- l'écrivain-alpiniste italien rejoignant en cela Varlam Chalamov dans son fameux récit métaphorique Sur la neige ouvrant les Récits de la Kolyma.

4) "Il peso su ogni appiglio è sillaba pensata, guadagnando centimetri./Le poids sur chaque prise est une syllabe pensée, en gagnant des centimètres. (Il torto del soldato, p. 26)

5) "Toi, tu peux trouver la neige déjà écrite, suivre une trace déjà battue, celui qui écrit des histoires doit toujours être sur de la neige fraîche". (Sur la trace de Nives, p.41) http://aventuralpines.over-blog.com/article-7331885.html

 

 

En «réponse sauvage» à sa détresse, une femme a acheté «un îlot de 200 hectares de roche, de bois et de prés au coeur d'un massif montagneux de 23 km2» pour s'y retirer de la société des ingrats, des envieux et des imbéciles qui cherchent à vous dominer ou vous détruire. Elle s'installe dans un abri accroché à un éperon granitique à «la limite supérieure» de ce territoire, sorte de «tube de vie» intégrant toutes les techniques de pointe, en parfaite adéquation à cet environnement. Elle semble avoir mesuré tous les risques et calculé les conditions optimales pour mener une expérience d'autarcie et s'efforcer de vérifier son hypothèse. A la fois expérimentatrice et objet de l'expérience, elle tente en effet de montrer qu'on peut vivre et «atteindre sa propre cohérence» hors du jeu des hommes. Qu'on n'a pas besoin de «ce répondant » car il est enfoui en nous.

Etre «hors jeu, au-delà de l'impasse. Extatique ?»

Il lui faut ainsi «arrimer la marche de [sa]vie» tout en travaillant son détachement en construisant sa «maison autonome», en trouvant sa propre forme : «la forme particulière de sa présence au monde» lui permettant d'atteindre «la paix de l'âme». Depuis le volume fuselé aux courbes rassurantes qui lui sert de refuge, elle rayonne alentour, empruntant plusieurs "vires" (6) pour vaquer à ses occupations, cultiver son jardin et effectuer les gestes simples de la survie, mais aussi explorer, s'approprier son territoire en variant les approches, car «plus il y a de chemins pour partir et pour rentrer chez soi mieux ça vaut».

Très vite cependant, s'aventurant à la limite du territoire voisin,  elle aperçoit une cabane puis une silhouette et se retrouve brutalement confrontée au risque de la rencontre, de «la menace» et de «la promesse» qui lui sont inhérentes, ce qu'elle n'avait pas envisagé :

«Il n'était pas prévu qu'un humain me dérange».

S'engage alors une sorte de jeu entre les deux protagonistes qui, remettant en cause ses hypothèses et ses calculs, enrichira la réflexion de l'héroïne et suscitera de nouvelles interrogations. Et ces circonstances différentes venant perturber son projet ne l'empêcheront pas de maintenir son cap sur ce chemin de montagne difficile. Accepter l'autre, accepter le risque, ne nuira pas à sa méthode. Semblant porteur d'«une Annonce», cet autre s'avèrera un «secours» lui apportant «la confiance» qui lui faisait défaut pour libérer la voie. Pour accueillir le monde et la vie. Pour y trouver humblement sa place.

6) Une vire, dans le vocabulaire de la montagne, désigne une zone plate ou de pente faible au milieu de falaises verticales

 

Et si c'était au milieu d'une multitude de formes de vie différentes qu'on pouvait obtenir la sienne propre ? La plus complexe, la plus libre, la plus désintéressée.

Exercice de vie et exercice littéraire semblant se confondre chez Céline Minard, cette interrogation nous éclaire sur le style de cette auteure. Un style qui trouve sa singularité, son unité, dans la diversité des espaces explorés auxquels il cherche à s'adapter intimement.

Le roman se présente sous la forme d'un journal de bord dans lequel l'héroïne note tout ce qu'elle observe et saisit tant par le corps que par l'esprit. Elle y relate la mise en place et le déroulement de cette expérience de manière exhaustive, avec sobriété et précision (chiffrée et lexicale), n'hésitant pas à recourir au vocabulaire spécialisé et aux inventaires, mais sans excès. Elle y décrit les paysages sur lesquels porte son regard et les animaux qu'elle croise, comme ses moindres faits et gestes quotidiens, au plus près de ses sensations visuelles, auditives, tactiles ou olfactives.

Lü Dongbin

Et cet ancrage physique dans la matérialité du monde terrestre, l'attention et la concentration qu'elle y déploie, la fait paradoxalement décoller vers un monde flottant et mystérieux. Surgissent en effet en parallèle une foule de pensées contradictoires, de questions aux réponses incertaines, tandis que la solitude et le silence, la lumière comme l'obscurité dans cette âpre nature sauvage semblent générer des hallucinations visuelles (cf le beau passage du laveur de vitres new yorkais, cité dans le deuxième extrait en fin d'article) ou auditives (ce gong oppressant retentissant dans la nuit comme nos propres battements de coeur dans son silence angoissant (7) ?...). La deuxième protagoniste de l'histoire, cet insaisissable et attachant personnage au comportement fantaisiste, apparaît même comme le produit indéterminé de l'imagination d'une héroïne en manque de compagnie : «un moine, disons une nonne», une vieille hippie ou une stylite - ou pas, une sorte de bon djinn sorti de sa bouteille ? Et, répondant au nom de Dongbin (8), peut-être un Immortel...

Malgré le sérieux de l'entreprise, la narratrice mène son récit avec beaucoup de simplicité et une pointe de dérision, sans rechercher d'effets, dans un style épuré et apaisé, limpide. Et ce roman avançant patiemment dans sa recherche d'équillibre pour nous mener d'un monde à l'autre, et dont l'écriture peu à peu s'élève et s'abandonne, passant du constat matériel prédominant aux visions et aux révélations de l'ivresse mystique, sonne toujours juste.

7) A l'instar du petit berger du film Padre Padrone des frères Taviani

8) Lü Dongbin  est le plus célèbre des huit Immortels, ces divinités du Taoïsme : https://fr.wikipedia.org/wiki/Huit_immortels

 

Cette réflexion philosophique s'incarnant dans une histoire débarrassée des scories de notre monde moderne urbain et n'abordant ni sa violence économique ou sociale ni les grands thèmes politiques d'actualité ne fait pas l'unanimité chez les critiques et ce roman exigeant a été malheureusement boudé par un certain nombre de jurys des grands prix littéraires (9). Si, déroutés ou déçus, certains préfèrent ne pas en parler, d'autres reprochent à l'auteure d'être "dans la posture littéraire"(10) ou de faire preuve de vanité (11), de prétention ou de froideur. J'y ressens pour ma part beaucoup d'authenticité et n'y vois nul "grand je" mais un grand jeu qui a le mérite de faire vibrer des cordes enfouies et retentir nos graves en profondeur. Un grand jeu qui nous renvoie opportunément à ces tuyaus d'orgues, à ces flûtes de registre grave qu'on ne tire que dans les grandes occasions. Et cette évocation de l'orgue (non seulement dans le titre mais tout au long du récit), d'un instrument à vent dont la puissance du souffle s'appuie sur une très grande diversité de timbres, s'avère une splendide métaphore instrumentale du jeu de la vie et de l'écriture.

Ce livre qui accorde place à la réflexion et à la contemplation écrit ainsi «un seul grand poème» où chacun possède sa touche. C'est une bouffée d'air pur revivifiante, une profonde respiration faisant résonner de cosmiques harmonies, qui nous fait entendre la musique du monde et de la vie et notre propre musique.

9) Il a certes été retenu dans la première sélection du Fémina et du Médicis  mais son absence, notamment dans celle du Goncourt, paraît surprenante...

10)http://www.lexpress.fr/culture/livre/le-grand-jeu-de-celine-minard-le-pour-et-le-contre-de-la-redaction_1822110.html

11)https://assomusanostra.wordpress.com/2016/09/17/le-grand-jeu-de-celine-minard-une-critique-de-kevin-petroni/

 

Le grand jeu, Céline Minard, éditions Rivages, août 2016, 190 p.

 

A propos de l'auteure :

https://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%A9line_Minard

 

EXTRAITS :

p.28/29

(...)

Le bruit d'une cascade m'est brutalement parvenu en passant un mur. Enfoncée dans la montagne comme un grand clou vibrant, à la verticale absolue, elle sautait d'une hauteur que je n'avais pas assez de recul pour distinguer, rebondissait à mi-pente sur un bloc rouge qui la contrariait sans la ralentir, et se lançait durement sur une plaque lisse, brillante, laquée comme une patinoire. J'ai abordé ce profond repli avec attention, en cherchant du regard un endroit où traverser la chute d'eau vers l'aval. Au creux de cet immense ourlet de pierre, le bruit qui frappait l'air et la roche était assourdissant. J'ai dû me servir de mon bâton pour descendre. Au pied de la plaque, la cascade avait creusé une vasque profonde qu'elle avait élargie au cours des millénaires, la roche alentour avait pris des formes rondes de glissière et de galet.

(...) La pente était raide, j'ai fait plusieurs virages pour l'aborder sans brutalité et changer de main au bâton. L'air était doux, odorant. Le silence baignait mon effort. Il devenait mental, aérien. La ligne claire s'élargissait au fur et à mesure de ma progression. Elle était bleue. Un ruisseau a croisé mon chemin, j'ai décidé d'en remonter le cours. Il m'a conduite à la lisière de la forêt, dans un val tendre, ouvert de tous côtés.

(...)

 

p.42/43

(...)

Quand le sol chez moi a été sec, j'ai sorti mon torchon pour les vitres, et j'ai nettoyé au vinaigre d'alcool le grand carreau divisé en quatre de l'oeil-de-boeuf. A l'extérieur, je me tenais sur le rebord de cinquante centimètres qui protège la vitre du vent direct, au-dessus du vide, et j'ai eu tout à coup l'impression d'être un de ces cordistes laveurs de carreaux pendus à un gratte-ciel en pleine ville - sans prise de main. Perdue au milieu de la paroi courbe d'un building sur une passerelle étroite accrochée par des ventouses glissantes à la surface lisse du verre, loin au-dessus des fourmis, des taxis jaunes, des avenues frémissantes, des bouchons, en plein air. L'Empire State devant moi et la masse des constructions humaines, nombreuses et ordonnées, trouées d'yeux carrés, pleines de vide, agencées. Loin au-dessus de la plaine de Central Park, rase et nue comme la main, loin au-dessus du miroir des eaux, nez à nez avec la couronne du Chrysler, le dos contre l'espace creusé dans le ciel par les millions de pierres, de briques, d'efforts, de vies brûlées à reconstruire des montagnes effacées depuis le pliocène, fichée debout, fragile, au coeur d'une géologie humaine, les oreilles pleines de bruit, les jambes secouées de tremblements, le souffle coupé. J'ai fermé les yeux. (...)

 

p.116/117

(...)

Je ne peux pas, personne ne le peut, ne pas prêter attention à la présence humaine. D'une coccinelle, d'un geai, d'un isard, d'une souris, oui, mais pas d'un humain. C'est un fait. Dès que je vois un humain, j'ai l'idée d'une relation entre lui et moi. Je m'en rends compte. Je ne peux pas faire comme s'il n'existait pas. Encore moins dans la position isolée dans laquelle je me trouve. Que j'ai choisie. Dans laquelle je m'exerce et cherche à savoir si on peut vivre hors jeu, en ayant supposé qu'on le peut et que c'est une des conditions requises pour obtenir la paix de l'âme. C'est une hypothèse que j'ai faite et que je m'efforce de vérifier. Et tout à coup il y a un moine, enfin une nonne, disons. Qui ne ressent pas la menace. Qui plonge son regard dans le mien comme elle le plonge dans le lac. Est-ce un contact visuel ? Est-ce qu'elle a un contact visuel avec le lac aussi ? Tout à coup, il y a une nonne qui vous chie au nez.

Chacun chez soi et les poules seront bien gardées, c'est le début d'une société, d'une règle sociale. Il n'y a pas de non-relation entre humains.

Le type qui siffle dans le jardin à côté du vôtre en faisant cuire ses saucisses vous signale qu'il existe, que vous respirez tous les deux le même air et qu'il est chez lui dans votre espace sonore. Vous êtes sur le même plan. C'est très archaïque. Les comportements humains pour la plupart sont passablement archaïques, et très agressifs.

(...)

p. 158/159

(...) Boire, jouter sur un nombre restreint de syllabes, exécuter des ronds de manche étudiés, boire, attraper la lune, boire. Ils ne sont pas causants, c'est agréable. Hier quand elle a été visible, blafarde, une pointe de vent s'est levée pour l'accueillir, les bambous ont pris du volume et j'ai participé à leur réception silencieuse, pleine de monde, de mouvements d'étoffe, de paroles essentielles prononcées légèrement. On m'a frôlée, j'ai senti la poudre de riz passer dans l'air, l'odeur blanche du saké. La soie portée en société ne fait pas d'autre bruit que les bambous froissés par un soir d'été. Je ne vois rien parmi eux, je ne vois pas la vallée, ni la pelouse, ni le jardin, j'entends à peine le lac, je suis tranquille. Mon regard ne porte pas, je n'ai aucune perspective, je suis là, posée à côté d'une caisse de rhum, au milieu de leurs corps durs, élancés, élégants, sans profondeur, pourvus de mille bras flottants. Je m'allège avec eux. Leur conversation de papier, leur droiture télescopique, leur coeur creux infusent dans mon quart d'alu et passent dans mes pensées.
«Ivres, nous prenons chacun notre chemin,

Avec des non-humains, je me suis liée d'amitié ;

Rendez-vous au loin dans la Voie lactée!»

Tout à coup il faudrait devenir une flûte, laisser passer la colonne d'air par la bouche sans décider du chant, être jouée comme ils le sont et produire le son impersonnel et fade qui ne prouve que l'être. L'alcool m'aide à ça, à m'éclaircir, à l'entendre autour de moi, à le laisser se former dans mon oreille et dans ma voix.

(...)

 

p.177/178

(...)

Peu à peu, je compris que ces jeux de répons n'avaient d'autre but que d'écrire dans l'eau un seul et grand poème. Chacun sa touche, le ruisseau pour fond et pour voix. A la fin, ils écrivaient directement dans les flots, je ne lisais plus, le son et l'image s'étaient confondus, le sens était sans importance, tout était clair, le support était inclus dans les vers. L'eau n'avait même plus besoin de couler, elle coulait. Le poème coulait au-dessus d'elle, avec elle, en elle, hors d'elle. C'était ainsi. Très simple.

Quand je suis sortie de ma lecture, un des petits échansons du ponte de l'aval me tendait la coupe vide de son maître. Il restait une goutte d'eau-de-vie dans le fond, je l'ai mise d'un coup sec dans ma bouche et elle a pris ses aises. Mon palais s'est développé dans des proportions de hall de gare, les murs étaient tapissés de lianes et de joyaux tressés, le plafond en coupole était peint à fresque, blanc l'instant suivant, taillé dans un bloc de marbre finement veiné, le sol était comme un tapis, un trampoline, un matelas de duvet, le ventre d'un escargot. Les parfums circulaient dans la grotte palace dans des flacons de porcelaine accordée aux teintes changeantes du plafond. Ils entraient par la porte de service, envahissaient la coupole et sortaient par la cheminée. Avant de disparaître, ils laissaient flotter derrière eux comme une traîne de cerf-volant. Et puis l'alcool est descendu dans mon corps et j'ai fait de la spéléologie sur une planche de surf à toute épreuve.

(...)

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Publié dans Fiction

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