"Le garçon" de Marcus Malte

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Le garçon" de Marcus Malte

Il ne possède ni nom ni langage, ayant vécu à l'écart de la société des hommes, dans un monde sans père, avec pour seule compagnie une mère dont les rares et obscures paroles ne s'adressaient pas à lui mais sonnaient à ses oreilles comme une étrange musique céleste, une précieuse litanie.

Le dernier roman de Marcus Malte intitulé Le garçon commence à la mort de cette mère, quand la soif de vivre mais aussi de connaître pousse son héros éponyme à renaître des cendres de son enfance et à se mettre en marche au-delà des frontières de son maigre royaume. «Emergeant tout juste, dirait-on, de l'océan originel», il va partir à la découverte du vaste univers, à la rencontre de l'autre, traçant sa route sur une page vierge. D'abord «bête parmi les bêtes» dans une nature sauvage enchanteresse, il ralliera peu à peu ses «congénères» et ce qu'on appelle à raison et à tort la "civilisation". Regardant, imitant, et même surpassant, il s'étoffera au fil de ses étapes, et par des mues successives, des différentes pelures de l'oignon humain.

Et nous observons attentivement ce garçon avec le narrateur, au plus près de ses gestes et de ses attitudes, de ses sensations et de ses sentiments naissants, suivant avec empathie l'évolution de sa représentation et de sa compréhension du monde, comme son accès progressif à la conscience. Nous l'accompagnons sur ce chemin s'inscrivant dans trente ans d'histoire mouvementée (de 1908 à 1938). Un parcours qui lui – et nous – dévoile la face lumineuse et toute la face sombre de l'humain.

 

La bataille de Champagne (1915),  par François Flameng

Le héros découvre ces rapports de domination qui sous-tendent nos sociétés constituées «de valets et de maîtres» mais aussi l'affection, l'amitié, et atteint au paroxysme de l'amour et de la guerre, son contraire : «l'apanage de notre espèce – Homo sapiens». Il rencontre divers substituts de père semblant rendre possible une Sainte Trinité (1), et surtout Emma, une femme successivement «soeur, amante et mère».

Baptisé "Félix" (2) par sa belle puis enregistré à l'armée sous le nom de "Mazeppa" (3) - par elle suggéré -, il est envoyé comme chair à canon sur les champs de bataille : «un immense brasier dévastateur» où, ivre de sang, il fera «du rab». Et, ne pouvant «remonter la pente : de l'enfer au ciel», il délaie ensuite «la dernière strophe (...) de sa chanson d'automne», jusqu'à ce qu'il «s'enfonce dans les entrailles de la forêt mère »...

1) Avec Joseph aux «paraboles crépusculaires» et son Gazou dont la bave s'apparente au Saint Chrême, avec cet Ogre des Carpates, Quasimodo au grand coeur, et son hongre (le garçon tombant « à genoux devant le cadavre de l'animal – Bénédiction ou sacrement ...»), comme avec Gustave (!) et sa fille Emma : «Père, fille et simple d'esprit», puis avec ce caporal, l'esprit saint semblant s'incarner de manière bicéphale dans une lutte entre l'encre et le sang...

2) Comme Félix Mendelsohn qu'elle chérissait, et dont les Romances sans paroles bouleversaient le garçon

3) cf le poème Mazeppa de Hugo, répondant à celui de Byron et à la peinture de Louis Boulanger :

http://www.poesie-francaise.fr/victor-hugo/poeme-mazeppa.php#fCv98orrPma3PQrG.99

 

Le garçon retrace le  parcours d'une vie composée de «nombre de ravages et quelques ravissements» qui s'achève par un retour à l'origine, son héros se défaisant de son humanité pour retourner au néant, se dénudant «jusquà l'os» (4) tel Peer Gynt parvenu au sommet de la pyramide de ses rêves. Et il ne restera plus rien de cette vie : disparue cette femme aimante, disparus, oubliés tous ces hommes croisés, et personne dans le ciel, si ce n'est les quelques condors qui y tournoient.

C'est ainsi la «vaste comédie, tragique et grotesque de la vie» que Marcus Malte nous présente sous la forme d'une tragédie en cinq actes dont le narrateur annonce dès le prologue le cours inéluctable :

L’amour et son contraire l’auront baptisé chacun à sa façon. Mais il n’en reste rien. Ces succédanés aussi seront voués à disparaître à la suite de cette femme et de cette guerre et de l’ensemble du monde déjà ancien auquel elles avaient pris part. Qui le sait ?
Pour peu qu’on daigne y croire, l’unique trace de son passage qui subsiste est celle-ci.

4) «La pierre épluchée jusqu'à l'os se dénude. Et de même le garçon. Ce sont ses souvenirs qui viennent un à un et puis s'en vont. Un à un, couche après couche, strate après strate ils surgissent puis s'évanouissent. Les images, les sons, les sentiments. Que retenir ? Rien. Place ! Place ! Place au vide. A mesure qu'il s'élève tout se détache de lui. Ou est-ce lui qui s'en détache ?» (p. 534)

 

L'enfant sauvage, film de François Truffaut

 

Cette histoire s'ouvre sur l'image d'une curieuse silhouette à deux têtes d'allure monstrueuse, celle de l'enfant portant la mère, de la vie portant la mort. Puis l'entité se scinde en deux, «le mystère s'éclaircit quant à la nature de l'apparition, mais curieusement on n’en est pas soulagé pour autant». Le garçon repose ainsi d'emblée sur cette dualité intrinsèque, s'articulant sur une lutte entre «la beauté éblouissante» et la «sidérante horreur, l'horreur dans tout son éclat ».

Le choix judicieux d'un héros mutique, d'une sorte d'enfant sauvage proche de l'état de nature, permet à Marcus Malte, comme il le permit à Jean-Yves Acquaviva dans Cent'anni, centu mesi (5), de faire de cet enfant une métaphore de l'homme en sa solitude foncière et d'appréhender son parcours comme celui de l'humanité entière en s'interrogeant sur le monde, sur la nature et la condition humaines. Et c'est l'homme face à son miroir, reflet du ciel ou de l'enfer, qui s'illustre dans la figure de ce garçon innocent et candide soudain mué en «ange de la mort». La mutité du garçon, outre quelle «contribue au mystère», conduit de plus l'auteur à réduire la part des dialogues et à accentuer l'importance des perceptions tactiles et olfactives, visuelles et auditives. La narration, très évocatrice, fait ainsi surgir nombre d'images et de visions et s'avère d'une facture profondément musicale.

5) Cent'anni, centu mesi (Colonna edizioni , janvier 2014) : un roman en langue corse de taille plus modeste dont la traduction n'a malheureusement pas encore été publiée, et dont l'argument de départ et la démarche sont en partie similaires

 

Une variation stylistique éblouissante

 

Marcus Malte orchestre en effet une riche partition variant les tonalités et les timbres, les rythmes et les tempos, annonçant et reprenant en écho moult motifs et soutenant l'élan de son récit par des reprises ou des refrains. Une variation stylistique d'une belle envergure qui nous emporte sans faiblir pendant plus de cinq cent pages - l'auteur soignant particulièrement ses enchaînement (6) –, et qui module à l'infini le même thème principal, soulevant toujours les mêmes essentielles questions : qu'est-ce qu'être un homme ? Qu'est-ce que la vie d'un homme ? «Qu'y-a-t-il de précieux en ce monde ? Qu'y a-t-il de sacré ?»

Le garçon s'avère une fantaisie d'une grande liberté résonnant comme une ample rêverie poétique peuplée d'apparitions monstrueuses ou féériques et de revenants, de tout un bestiaire fabuleux. Une rêverie qui transcende parfois le réalisme le plus brutal de manière stupéfiante, et souligne le mystère et la violence du monde, le miracle de la beauté comme la liberté et la servitude humaine. L'auteur, adoptant une distance souvent comique, y distille un humour léger ou flamboyant, ironique ou sarcastique, insolent et dénonciateur et volontiers parodique, déployant  toute une gamme de registres et d'atmosphères.

Tragédie et comédie, roman naturaliste, pastoral, érotique ou lyrique, roman épique, mythique, et même épistolaire, roman d'aventure et d'initiation ou conte philosophique, Le garçon éclaire autant l'impuissance des mots dans «l'inexorable manège du temps» que leur immense pouvoir. Marcus Malte y célèbre en effet leur sublime musique jusque dans la forme, la texture même de son récit. Un récit qui inclut et entremêle une multitude de citations littéraires, poétiques et musicales, de pastiches, d'allusions et de clins d'oeil (7).

6) Ses courts chapitres s'imbriquant ou se répondant et rebondissant parfois après d'étonnantes "chutes"

7) On y trouve par exemple Victor Hugo, omniprésent, Blaise Cendrars revenant sous les traits d'un caporal au quatrième acte, lors de la bataille de Champagne, puis encore au dernier acte avec sa Guerre au Luxembourg, mais aussi les Tristes tropiques  de Lévi-Strauss dont certains passages finaux sont directement inspirés, ainsi que Goethe, Verlaine, Musset et Georges Sand, Rimbaud ou Apollinaire, Lafontaine, Alain ou Virgile ... Litzt et Mendelsohn mais aussi Verdi et Chopin...

 

La musique et les mots

 

 

Les hommes marchent, les hommes passent et les mots sont impuissants à les retenir : oubliés les longues dynasties des puissants comme tous ces simples soldats dont les noms et les dates mortuaires s'alignent sur nos monuments (8)! Des mots qui s'avèrent tout aussi impuissants à traduire l'extase amoureuse en nommant les choses, les essais licencieux d'Emma sombrant dans une accumulation d'images les plus convenues ! Mais il semble que lorsqu'ils chantent et dansent, lorsqu'ils s'écoulent et deviennent musique, ces mots alors réussissent à nous toucher, l'émotion nous étreignant «devant la beauté d'un chant, d'un récit, d'un vers» sans qu'on ne sache vraiment pourquoi.

8) L'auteur intègre ainsi dans son récit une liste de plus de 4 pages de têtes couronnées, et de 7 pages de noms de soldats assortis d'une simple date: des listes fastidieuses que bien sûr on ne lit pas, ce qui montre leur incapacité à retenir notre attention

 

 

Le roman de Marcus Malte célèbre la musique, celle du piano sur lequel les doigts scintillent «comme les reflets du soleil dans le cours d'un torrent» et celle de la voix : «le plaisir du son». C'est dans cette musique que lui fait entendre Emma que les deux âmes des amants se rencontrent, avant même les corps. Ce sont ces "Romances sans paroles" qui instaurent «une étroite connivence entre le coeur du garçon et l'oeuvre de Mendelsohn», et indirectement avec celui d'Emma. Tout comme ce furent la «mystérieuse alchimie sonore» des paroles de sa mère qui éveilla le garçon et «la sobre mélodie» de celles de Joseph qui ouvrit son coeur. Alors même que ces paroles restaient inintelligibles pour son esprit.

Et Le garçon semble aussi un hommage rendu à la musique des mots, à la poésie et à la littérature, et particulièrement à Hugo. Que l'auteur fasse sonner ces noms de plantes dont nous n'avons qu'une idée imprécise, et nous tombons sous le charme de cette nature où abondent «l'obione» et «la salicorne», «la morgeline» et «la bardane», «la térébinthe» ou «l'amarante» ! Qu'Emma joue Litzt, cette étude dédiée par le compositeur à Hugo et directement inspirée des vers du poète, et «c'est la cavalcade des mots jaillis sous la plume de Victor le Magnifique» qui fait apparaître Mazeppa !

 

                             Blaise Cendrars, J'ai tué , illustrations de F. Léger

Pourtant, dans ce combat entre l'encre et le sang qui culmine à l'acte IV, les lettres d'amour d'Emma n'ont pas le dessus. Elles épargnent peut-être de leur bouclier le corps du garçon mais Mazeppa ne se relève pas roi. La sainte trinité d'Emma («l'Amour, l'Art et Paris») dans ces jours heureux où elle arpentait avec lui le jardin du Luxembourg, ce «panthéon» abritant tant de poètes, d'écrivains et de musiciens, semble devenue bien dérisoire. Car les poètes sont aussi des hommes. (Cendrars qui perdit son bras droit lors de la seconde bataille de Champagne n'avouera-t-il pas : "J'ai agi, j'ai tué. Comme celui qui veut vivre." ?). Mais les livres renaissent comme le phénix de ses cendres (9). Et, «pour peu qu’on daigne y croire», ils impriment la trace du passage des hommes, tout en témoignant de leur liberté créatrice.

9) On assiste ainsi à deux "autodafés" avec les livres de l'Ogre des Carpates, puis ceux d'Emma

Avec Le garçon, Marcus Malte nous offre ainsi un roman au souffle puissant d'une magnifique écriture (10), un roman capable de toucher tous les coeurs. De la belle, de la grande littérature !

10) On signalera néanmoins, tant cela choque dans une si belle écriture, cet horrible tic langagier qui a échappé par trois fois (p. 59/78/334) à l'auteur et à son éditeur. Car il ne faudrait pas que cette ravageuse expression "au final" qui a envahi les conversations de nos contemporains et la prose des journalistes vienne maintenant contaminer à son insu la littérature, la langue littéraire étant l'ennemi du cliché.

 

 

 

 

Le garçon, Marcus Malte, Zulma, août 2016, 540 p.

A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marcus_Malte

 

EXTRAIT :

 

On peut lire les premières pages (p.1/33) sur le site de l'éditeur : ici

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Publié dans Fiction

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