"Rapatriés" de Néhémy Pierre-Dahomey

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Rapatriés" de Néhémy Pierre-Dahomey

Servi par une magnifique écriture, ce premier roman empli de lucidité et d'humanité du jeune Haïtien Néhémy Pierre-Dahomey nous conte le tumultueux périple d'une intrépide et vaillante héroïne grevée d'un passé brumeux, qui tente de «tailler dans le monde un espace à elle» et qu'anime un souffle puissant la poussant sans cesse «devant son destin».

Et au travers de cette très belle héroïne, attachante et complexe, dont l'odyssée avortée croise une galerie de personnages hauts en couleurs, c'est toute l'âme d'un peuple qu'exalte Rapatriés en éclairant le sort de cette Haïti «tamponnée à la face du monde des années quatre-vingts comme le coin le plus pauvre, le plus crasseux et le plus misérable de l'Amérique entière». Un pays ravagé en 2010 par «des monstres de magnitude qui tambourinaient la terre» et devenu un «sol international [entassant] pêle-mêle, généreux, vautours, missionnaires, hommes d'affaires, chiens dressés, Jésus-Christ, journalistes et touristes de l'horreur», qui nous renvoie en miroir l'ordre insensé du monde.

 

 

Port-au-Prince, quelques semaines après le séisme de janvier 2010, (J. Galeano/AP/SIPA)

 

Dix ans après avoir voulu tendre les bras vers le paradis américain et avoir jeté en haute mer son fils Nathan lors d'une traversée tempétueuse inaboutie, Belliqueuse Louissaint, dite Belli, se remet en route sur «ce sentier aussi simple qu'un calvaire». «Déterminée à aller mieux dans le meilleur des mondes avec l'homme de sa vie», Sobner Saint-Juste alias Nènè, elle quitte le toit parental pour tenter de s'installer en famille avec leurs enfants dans ce «no man's land» périurbain où les rescapés de ce «prénaufrage» se sont vu attribuer un lopin de terre. Un quartier baptisé "Rapatriés" car peuplé de tous les sinistrés de ces migrations clandestines avortées.

 

Belli entretient difficilement la famille en vendant courageusement ses «quincailles» au marché Radotage mais il est difficile de retenir «un homme que le déplacement [démange] comme une fièvre» et dont le fort penchant pour les femmes et l'alcool ne se calme pas ! Nènè délaisse le foyer tandis que le voisin Diogène devient amoureux de sa compagne esseulée. Et le baptême protestant des deux dernières-nées consommera la rupture, Belli se laissant alors séduire par la religion du pasteur.

La vie est dure pour cette femme qui va devoir se résoudre à l'adoption. Luciole, deux ans, la plus jeune de ses filles sera ainsi adoptée par «un couple de papi-mamie canadiens» tandis que sa soeur, la tendre et sensible Bélial, sera donnée à cinq ans à Pauline, une Française ayant arpenté «la géo-pauvreté mondiale» et «pris le monde dans ses bras dans une étreinte humanitaire de plus de vingt ans», avant de se découvrir un désir d'enfant.

 

Devenue «presque une veuve sans enfants» (1), Belli culpabilise et se montre enfin curieuse de son propre passé. Livrant cette fois un combat avec elle-même, elle cherche «sous elle avec quelle jambe entamer ce qu'il lui [reste] de destin». Et le terrible séisme frappant surtout la capitale voisine de Port-au-Prince, s'affirmera comme une apocalypse, un chaos révélateur qui la mettra à nouveau en branle, ses échecs la conduisant à une folie proche de la sagesse (2) et la faisant «remonter vers cette source d'elle-même»...

 

1) Sa fille Marline étant morte auparavant de tuberculose et son aîné Fedner ayant rejoint le «monde d'horreur et de puissance» de la criminalité

 

2) "Belli-folle" sera ainsi baptisée "Manzè Filo"

 

Un roman allégorique

 

Tout comme Le voyage d'Octavio dont le héros, incarnant "un pays entier de mangues et de batailles" comme "la résistance et la servitude" d'un peuple, quitte son bidonville natal pour parcourir le Vénézuela, Rapatriés est un roman allégorique. Et, de renaissance en métamorphose, son héroïne achève de même son cycle de vie en revenant à l'origine, disparaissant et fédérant les siens partis à sa recherche...

Mais, sans doute en raison de la différence du contexte, Néhémy Pierre-Dahomey y célèbre bien moins sa terre que le peuple qu'il semble porter en lui. Car de cette terre plus proche de l'enfer que de l'éden - qui n'est pas celle de ses lointains ancêtres africains - il évoque plus les maux qu'elle impose à ses habitants, notamment au travers du sort des cinq enfants de Belli qui sont une partie d'elle-même. Des maux dérivant de ce grand désordre mondial orchestré depuis des siècles par la domination des puissants, auxquels s'ajoute le bouleversement d'une terre dont «les montagnes chancellent au coeur des mers».

 

Sur la route des esclaves, du Bénin à Haïti

 

Singularité et identité

 

De cette Haïti lointaine et de ses habitants, nous retenons souvent d'abord les statistiques accablantes divulguées dans nos media et le bilan chiffré affolant du dernier séisme (3). Et ce récit, sans oublier tous ces cadavres, sans oublier non plus tous ces morts de tuberculose, de fièvre jaune ou de malnutrition ni le «flot de jeunes hommes troués lors des innombrables guerres de quartier pour le monopole de la misère et de la douleur», a le mérite de libérer un peuple en lui donnant chair, d'incarner sa variété et sa vitalité, son humanité. Il rend en effet à chaque individu sa singularité et sa complexité, voire ses paradoxes, sa capacité à changer, à évoluer au cours de sa modeste vie. Le roman grouille ainsi de personnages que l'auteur s'attache à nommer de manière très évocatrice, des personnages qui souvent renaissent et changent de prénom, de surnom ou de patronyme au cours de leurs parcours...

Rapatriés s'affirme plus largement comme une errance et un exil intérieur, ses héros semblant chercher à rompre la fatalité d'une malédiction. Le thème central de l'adoption, de cet envol d'enfants haïtiens vers de riches contrées et de leur perte d'identité, vient y faire écho au pillage de l'Afrique, à ces milliers d'esclaves qui, avant qu'ils ne se révoltent, firent de la colonie française de Saint-Domingue une des plus prospères (4). Et le roman s'avère une quête d'identité hantée par la négritude.

On ne choisit pas plus son adoption que sa naissance et Luciole - que ses nouveaux parents ont renommée "Afrique" - aurait pu oublier son origine «si sa couleur de peau ne la suivait jusque sous ses draps la nuit». Quant à Bélial au regard si perçant, qui s'était choisi ce prénom «démoniaque» (5), elle devra réussir à transcender cette damnation :

«C'est qu'il est terrible d'être aussi sombre que la nuit quand la nuit feint de pleurer, de porter sur sa peau, par sa peau, la marque du diable, de se sentir l'incarnation des sept péchés capitaux, quand tout autour de soi se répandent la lumière et l'éblouissante clarté du paradis» (p.119).

La longue route vers soi n'est pas rectiligne et multiplie parfois les allers et retours, les «arrivages» et les «partances» et, dans ce «nouvel ordre des choses» engendré par le carnage apocalyptique du séisme, chacun - et surtout chacune - trouvera sa voie.

3)https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9isme_de_2010_%C3%A0_Ha%C3%AFti

4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint-Domingue_(colonie_fran%C3%A7aise)

5) Bélial étant «l'autre nom du diable mentionné dans le manuscrit de la mer Morte » et repris par V. Hugo dans Les contemplations

 

Adoption d'enfants haïtiens

Un souffle, un ton, une écriture

 

Toute la dynamique de Rapatriés semble portée par trois femmes volontaires admirables. L'héroïne, bien sûr, et Pauline, sorte de miroir inversé de la première qui, dans son désir de s'opposer à la marche insensée du monde, fut folle avant d'être mère : une résistante, une combattante, comme Belliqueuse. Mais aussi la toute jeune Bélial, cette «fille aux deux mères» partagée entre deux rives, dont l'extrême sensibilité trouvera à s'exprimer dans la danse et sur laquelle semble reposer l'avenir. Trois femmes réunies par une «passerelle» à la faveur de cette catastrophe qui leur permettra d'être elles-mêmes. Trois femmes libres qui ont tracé ou continueront de tracer leur route avec courage.

Et l'auteur, emboîtant le pas à ses trois héroïnes, a su donner à cette histoire le souffle nécessaire, un souffle qui ne s'éteint pas quand le roman s'achève. Il réussit à soulever et emporter le lecteur, le faisant avancer tranquillement et résolument - en ménageant néanmoins quelques flashes-back - pour lui faire accomplir, dans une grande fluidité de mouvements, quasiment tout le cycle de vie de Belli. Une vie énergique et plutôt douloureuse, mais s'ouvrant sur une vie d'adulte à construire plus prometteuse : celle de sa fille Bélial que l'on suit en France et qui, revenue dans son pays natal où elle peut puiser dans les racines lointaines de son art, trouvera un nouvel élan à la fin du roman.

Et ce n'est peut-être pas un hasard si la narration à la troisième personne unifiant ce récit aux multiples personnages se divise en sept parties, ce nombre magique et sacré par excellence (6) étant un symbole d'achèvement et de totalité - d'une totalité en mouvement. Pas un hasard non plus s'il comporte vingt et un chapitres, 21 symbolisant la perfection selon la Bible mais aussi dans la numérologie vaudoue dont il constitue le nombre ultime...

6) De même, la terrible catastrophe interviendra «sept ans jour pour jour après l'envol de Bélial», achevant un cycle pour en ouvrir un nouveau

Le roman trouve aussi son unité dans cette tonalité ironique déclinée avec légèreté et puissance sous de multiples facettes (amère ou bienveillante, sarcastique ou macabre, insolente et même blasphématoire...) qui l'irrigue constamment. Une ironie qui permet à l'auteur d'éviter tout misérabilisme et de rendre audible sa sourde colère.

Et c'est surtout la beauté de l'écriture poétique de Néhémy Pierre-Dahomey qui nous touche et nous transporte. Une langue très métaphorique d'une virtuose simplicité, à la fois d'un pur classicisme et d'une invention rafraîchissante. Une langue singulière, riche de personnifications, qui mêle savoureusement le concret et l'abstrait, et qui s'ancre souvent dans les Ecritures bibliques tout en recourant à quelques termes créoles.

 

Un premier roman qui donne d'emblée à son auteur l'identité d'un écrivain grâce au souffle poétique d'un verbe imagé animant ses personnages et éclairant les malheurs et les contradictions de sa terre natale.

 

 

 

 

 

 

Rapatriés, Néhémy Pierre-Dahomey, Seuil, janvier 2017, 192 p.

 

A propos de l'auteur :

Fils d'un pasteur, Néhémy Pierre-Dahomey est né à Port-au-Prince (Haïti) en 1986. Il vit depuis quelques années à Paris où il étudie la philosophie.

 

EXTRAITS :

I- Arrivages

1

p.9/10

Belli marchait, vaillante et décidée, sur ce sentier aussi simple qu'un calvaire. Le soir arrivait. Il portait avec lui une lune bien ronde et un air en mouvement qui jetait des bourrasques sur les quartiers amoncelés. On distinguait la route étroite en terre battue traversant comme une lame deux rangées de toits délabrés, des tôles rouillées, du bois pourri, des clous béants et, de temps en temps, comme seule en générait la vie périurbaine sous les tropiques, une mare boueuse concoctant de nouvelles sortes de bactéries. On distinguait également, à plus petite échelle, la serviette dans les bras de Belli, la taie d'oreiller sur son épaule et le passé dans ses yeux. La serviette hébergeait sa dernière enfant, tandis que la suivait, hésitant, un jeune homme pâle et chétif, appelez cela un freluquet à peine pubère, triste et boutonneux, son fils aîné. Elle avait la sensation d'être spectatrice de sa propre errance, comme si chaque particule d'elle-même avait déjà vécu cette route, condamnée à la vivre toujours. Sans le secours de sa crampe dorsale, déflagration impitoyable qui frappait dans les moments cruciaux, Belli aurait pu croire cette errance irréelle.

(...)

III- Un refuge et un appui

7

p.75/76

(...)

Sobner se saoula le jour du baptême, assez pour vendre à tous ses humeurs et pour dégarnir l'ambiance, par sa seule goujaterie. Il fit à la même occasion des propositions fort déplacées à la marraine de Luciole. Cette dame, Guerdy L'Espérance, maîtresse à l'école du soir, avait un corps tellement sexuel, avec ses grandes fesses et ses yeux cernés, qu'elle aurait déchaîné Eros, Himéros ou Baron La Croix, même vêtue comme la dernière des nonnes. A vrai dire, c'était une dame qui avait la bonne vertu de ne jamais refuser les avances sexuelles quand bien même elles étaient faites par le dernier des gueux dans les circonstances les plus inappropriées. Savoir qu'elle excitait quelqu'un suffisait à la conditionner. Elle guettait la moindre opportunité, tout en se gardant de faire le premier pas. A en croire son air impavide et désintéressé, aucun homme ne lui aurait fait d'avances. Nul ne pouvait songer qu'avec une telle femme c'était l'Evangile selon saint Matthieu : quiconque demande reçoit.

(...)

V- Maman pièces machines

14

p.128/129

(...) Venait de s'ouvrir à Dijon une école d'expression corporelle sur de la méta-musique. Il s'agissait d'investir des formes inhabituelles par des gesticulations physiques, afin d'exprimer ou d'occasionner ses vibrations intérieures. Bélial se mit à travailler la souplesse de son corps et transforma peu à peu ses mots en mouvements. Les premières semaines, elle s'entraîna et appliqua avec une rigueur de lieutenant les moindres déplacements vus sur le plancher. Un bras levé ou une jambe raidie, un déhanchement ou une convulsion de poitrine, quelle qu'en soit la gesticulation, prenait en elle une tout autre dimension; dès lors, pas un seul de ses petits pas, qu'elle l'exécute ou l'improvise, qui ne dégageât une espèce de transe inconnue, contenue ou explosée. Sa chorégraphe, qui avait un oeil de maître en la matière, ne tarda pas à se rendre compte de cette disposition exceptionnelle que dissimulaient mal ses maladresses de débutante. Bélial était douée pour l'expression corporelle. Elle était dans son élément.

L'heure d'avant soir qui était celle de la méditation recluse était désormais réservée à la thérapie par le corps. Les pas rythmés, déconstruits et travaillés, parvenaient seuls à détacher Bélial de l'univers des machines. Elle hantait la maison, se faufilait entre les meubles et tout était prétexte à danse. Les pianotages improvisés où Agathe tentait de jouer ses mouvements plutôt que l'inverse, le cliquetis répété d'une porte fouettée par le vent, le ronchonnement du thermostat en marche, tout, jusqu'à la profondeur bouleversante du silence ou le grattement du jour qui passait sur les murs, tout occasionnait une tentative de mise en mouvements corporels.

(...)

VI- Partances

16

p.141/142

Comme surgi des entrailles de Belli torturées par l'absence, un terrible événements arriva. Sept ans jour pour jour après l'envol de Bélial, les écorces terrestres remuèrent pendant douze secondes. Un séisme fit des ravages dans la grande ville. Sur les murs et sur les corps. Les gens périrent par dizaines, centaines de milliers, et devinrent sans tarder des décomptes de statistiques. Rapatriés et Les-Miracles croisaient bras et pieds pour compter le non-retour des proches. Ils savouraient le médiocre avantage d'avoir toujours été peuplés de cases misérables. Avec peu de maisons hautes de plus de deux mètres, ces quartiers perdus en plaine, tels des roseaux ou des fantômes, avaient pu se cacher des monstres de magnitude qui tambourinaient la terre.

Le carnage se centrait alors sur d'autres points du chaos urbain moins perdu dans les catastrophes de toujours : les centres commerciaux en pleine ville, les petits marchands installés sur le trottoir des grands; même Dieu le Père était amputé de sa majestueuse cathédrale et le pouvoir central de ses sièges les plus nobles et mafieux. Ce qui rendait plus âcres les quelques morts qui longeaient la cité, c'étaient justement qu'ils partaient avec un visage, un nom, et ne se résignaient pas à combler les chiffres du décompte. Ce n'était pas un corps de plus, mais c'était Unetelle, la voisine d'à côté, sortie tôt ce matin chercher de quoi nourrir sa famille, qui n'allait plus revenir. C'était Untel, le frère de ce jeune homme accroupi dans le coin là-bas, ou Untel, le père de l'enfant juste en face, fils unique de Commère Unetelle. Les morts du cimetière des miraculés furent assez généreux pour ne pas exiger d'actes de décès des cargaisons du grand cimetière de la ville endeuillée. Moins de quatre jours après le cataclysme, un écriteau signalait là-bas que la fosse commune ne pouvait plus recevoir un seul orteil.

(...)

Retour Page d'Accueil

Publié dans Fiction

Commenter cet article