"L'hirondelle rouge" de Jean-Michel Maulpoix

Publié le par Emmanuelle Caminade

"L'hirondelle rouge" de Jean-Michel Maulpoix

Ce fut sans doute la mort de sa mère en mai 2016 qui amena Jean-Michel Maulpoix à écrire L'hirondelle rouge pour accompagner dans «leur puits de nuit» ce père qu'il avait «laissé partir» et entendit alors «gémir sous la terre», comme cette femme qui somnola longtemps dans l'antichambre de la mort avant de s'éteindre. A écrire «juste des paroles pour notre ici-bas : la mémoire de ceux qui s'en vont et la consolation de ceux qui restent». Pour «offrir à l'absence un bouquet de fleurs d'encre».

Mais ces proses poétiques dressant un tombeau à ses parents désormais «confondus dans le même silence», l'entraînent dans un mouvement inéluctable vers un abîme de tristesse, de douleur et de colère. Elles le renvoient à sa propre finitude, le plongeant dans «le trou noir de ce rien» qu'il portait déjà en lui, et qui «bat comme un deuxième coeur : coeur noir, coeur d'encre à côté de la pompe à sang».

Et ce «carnet de deuil» semble aussi sonner le glas d'une poésie exsangue prospérant sur «un fond de désolation», d'une langue où somnole «l'idée de la mort» :

«Tout s'en va en pluie et en poussière. Aucune encre n'y résiste. Aucun poème. Aucune autre promesse que de disparaître.»

Comment alors réveiller cette poésie «près de s'éteindre» ? Comment retrouver goût à la vie ?

 

Il y faudrait un coeur d'hirondelle et de longues ailes coupantes pour cisailler le bleu. Un chant capable de tirer le jour de la nuit

Ce réveil, ce «retournement», s'opère progressivement, le poète réinvestissant d'abord les lieux de l'enfance pour retrouver les bribes de souvenirs perdus, pour recueillir «sur la nappe de coton rouge» les «miettes et le son» des voix de ses parents, poursuivant avec amour l'entretien dans des pages ranimées par ce dialogue. «Afin que se réveille le petit tas de cendre que font les mots sur le papier» : des mots tassés, serrés en haut de page et laissant vide sa moitié inférieure, comme un espace marquant l'absence qui peut toujours s'ouvrir à un nouvel envol.

«Ecrire, comme écouter le coeur de cet oiseau au vol aigu» portant sur ses ailes la «vertu d'espérance», de cette hirondelle piégée dans la neige de l'hiver, petit corps noir et blanc comme un carnet d'écriture, dont la gorge rouge-désir palpite. Qu'opposer d'autre à la nuit que le corps qui sauve, que ce désir se vivant au présent dont on ne peut conserver la trace ?

Et la «phrase du désir» s'élève alors dans ce ciel plombé évoquant le tableau de Miró où, dans l'élan d'une mince écriture aérienne, ont été tracés les mots "hirondelle amour". Des mots venant mêler étroitement la vie à la mort.

Orphée revient ainsi orphelin des enfers mais les cordes de son luth grevée par "le soleil noir de la mélancolie" peuvent à nouveau se tendre pour chanter la vie. Car si on ne guérit pas de la mélancolie on peut apprendre à disparaître en aimant le monde jusqu'au bout.

 

L'hirondelle rouge  est porté par la belle écriture économe et pudique de Jean-Michel Maulpoix, par une langue claire et précise qui frappe toujours juste en serrant au plus près les réalités familières. Et on ne peut qu'admirer la présentation et la structuration * si signifiantes de ces proses dont les fragments dessinent un touchant tombeau poétique en épousant étroitement la crise de l'homme et du poète et le retournement de sa trajectoire une fois touché le fond.

«Un livre à tire-d'aile. Echappé du fond du puits.»

* Cf le plan de l'ouvrage dans les extraits ci-dessous

(Article paru également sur La Cause littéraire)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'hirondelle rouge, Jean-Michel Maulpoix, Mercure de France, 9 février 2017, 128 p.

A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Michel_Maulpoix

 

EXTRAITS :

On peut lire les premières pages du livre, (Le sommeil de la terre, p.1/19) sur le site de l'éditeur : ici

 

Plan de l'ouvrage :

 

Deux volets, descendant et ascendant, dont les quatre étapes constituées de neuf fragments s'enchaînent (leur dernier fragment n'étant jamais numéroté, comme pour mieux enjamber la suivante) encadrent ce "coeur noir" enfoui au fond du tombeau : une cinquième étape centrale (à la composition interne similaire) que l'auteur a tenu à mettre en lumière, en nous exposant son plan en fin d'ouvrage :

 

Le sommeil de la terre

Comme un voleur de nuit

Fleurs de cimetière

La tristesse des choses

 

Coeur noir

 

Sur une nappe de coton

Le rouge des hirondelles

La phrase du désir

Pas d'oiseaux dans le ciel

 

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Publié dans Poésie

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