"Histoires désobligeantes" de Léon Bloy

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Histoires désobligeantes" de Léon Bloy

Les Histoires désobligeantes de Léon Bloy s'inscrivent dans le courant des contes cruels qui prit son essor au milieu du XIXème siècle. Publié en 1894, ce recueil de trente courtes fictions avait été réédité vingt ans plus tard (Mercure, 1914) augmenté d'une préface de l'auteur et de deux textes extraits de son roman La Femme pauvre (1897). Et c'est cette seconde édition qui nous est proposée, annotée et préfacée par Sandrine Fillipetti et enrichie de deux textes critiques de Rémy de Gourmont et Octave Mirbeau, ainsi que d'un portrait de l'auteur dressé par Catulle Mendes dans un de ses romans.

Pour ce désespéré qui fit «son noviciat dans les odyssées de la famine et du chienlit», Chrétien souverainement épris d'absolu égaré dans un siècle le pénétrant de dégoût - dont les «générations avortées» saccagent «l'Idéal» -, l'ennemi à désobliger qui suscite sa colère c'est cette bourgeoisie florissante régnant à son époque et dont il fait la satire féroce.

Tout comme les Contes cruels de Villiers de L'Isles-Adam (1883), ces histoires prennent donc pour cible les bourgeois, «ces hommes qui ont l'air d'être pluriels» et «font semblant d'être vivants», ces esprits «aux idées médiocres et rétractiles à toute impression d'ordre supérieur» incapables de déceler la Beauté - la «Beauté Céleste» comme la beauté en art et en littérature -, et soumis au «Dieu Argent» : des hommes «ne vivant que pour se rincer les tripes» dont il fustige l'aveuglement, comme l'hypocrisie et la profonde bêtise. Et il semble difficile d'arracher une proie à ce «Démon de la Sottise», à ce «Captateur de la multitude».

Divulguant «l'universelle crapulerie des honnêtes gens» et nous plongeant dans un abîme de turpitudes «aux confins des tourbes humaines» d'où parfois émerge un joyau, cet écrivain "à la parole ardente des vieux prophètes"(1) qui se veut clairvoyant quand les hommes refusent de voir, ce «blasphémateur de la Racaille», nous offre aussi son rire en dévorant ses contemporains.

Et, pourfendant cette bourgeoisie en nous dévoilant son imaginaire, l'auteur semble également se délivrer de la violence tourmentée de son monde intérieur.

1) cf le texte d'Octave Mirbeau sur Léon Bloy en annexe 

 

Le jeune mendiant, Murillo

 

L'oeuvre prolifique de Léon Bloy est surtout celle d'un essayiste, d'un chroniqueur pamphlétaire et d'un diariste, à laquelle s'ajoutent deux romans largement autobiographiques ainsi qu'un recueil de nouvelles tiré de son expérience de la guerre de 1870. Histoires désobligeantes, un peu à part, s'avère sans doute son ouvrage le plus fictionnel. L'auteur emprunte néanmoins à la réalité la matière-même de ces récits situés dans un cadre spatio-temporel précis (2). Et ces histoires dédiées à des contemporains, ou dans les personnages desquelles on en reconnaît certains de manière plus ou moins déguisée (3), recèlent des allusions souvent très directes à «la littérature la plus accréditée» et à certains auteurs de son temps, voués le plus souvent aux gémonies (4). Et l'une d'entre elles (La plus belle trouvaille de Caïn) ainsi que sa préface mettent même en scène son double fictionnel Marchenoir, le héros de son premier roman Le désespéré.

Ces histoires qui se veulent des plus contrariantes – et dont certaines forcément datent un peu – résonnent comme des variations autour de quelques thèmes récurrents et décrivent, dénoncent, toute une gamme de crimes, notamment au coeur de la sacro-sainte famille, exaltant les souffrances des miséreux. Et si la mort, la pauvreté et la faim y sont constamment présentes, c'est qu'elles renvoient aussi symboliquement à la mort de Dieu, à la rédemption et à la foi. Car pour Léon Bloy «le Christ glorieux est le pain des pauvres (...) et il se mange dans la lumière».

2) On s'amusera, de voir évoquer dans Tout ce que tu voudras les quartiers mal famés de Paris proches de l'Ecole militaire. La rue Dupleix  et la ruelle du même nom (devenue rue de Pondichéry) peuplée de prostituées et de souteneurs à l'époque de Léon Bloy appartiennent en effet aujourd'hui à un XVème  arrondissement de bonne réputation  !

3) Henry de Groux (un artiste belge déjà deux fois dédicataire) apparaît sous son nom dans Le torchon brûle et sous celui de Mr Fourmi dans Les captifs de Longjumeau, Barbey d'Aurévilly sous celui de Damascène Chabrol dans Le parloir des tarentules ...

 

4) L'auteur met ainsi dans la bouche d'un "blanchisseur de cercueil" cette réplique dans La dernière cuite : "Qui pense, disait-il, aux douleurs des riches ? Moi, seul peut-être, avec le divin Bourget dont ma clientèle raffolle"

 

Otto Dix, Portrait de groupe

 

Très resserrés et remarquablement construits, ces petits récits de trois quatre pages en moyenne témoignent d'un art consommé de la nouvelle, chaque anecdote révélant des faits horribles et tragiques venant rompre de manière surprenante le quotidien. Et on entre tout de suite dans le vif du sujet tandis que les personnages sont très vite brossés, la narration linéaire adoptant un rythme rapide jusqu'à la chute brutale. Le point de vue narratif y est en général unique, et le plus souvent le narrateur se confond avec l'auteur à qui on a rapporté l'histoire ou qui en a été le témoin, ce qui rend le récit d'autant plus proche et vivant.

Et c'est surtout le styliste que l'on admire chez Léon Bloy dont la puissance de la coulée verbale mariant le sordide au sublime vous submerge d'un flot d'imprécations et de vociférations vomissant «la clique humaine». Sa langue inventive et contrastée, gouailleuse et superbe, mêle ainsi un vibrant "argot populacier" à une belle syntaxe classique et de très érudites citations. Déroulant ses phrases somptueuses, riches de sonorités et de rythmes, il laboure avec volupté la terre métaphorique en maniant constamment l'hyperbole, l'exagération, avec un sens foudroyant de l'image qui éclaire en profondeur et de la formule qui fait mouche. Dédaignant «les chloroses de l'aquarelle», il peint «à la gouache en pleine pâte, en exaspérant la violence de ses reliefs de couleurs», la rehaussant d'un vernis d'ironie. Et il n'a pas son pareil pour croquer ses personnages :

Extérieurement, il tenait à la fois du blaireau et de l'estimateur d'une succursale de mont de piété dans un quartier pauvre..."

"Florimond Duputois avait le nez en pied de marmite, les yeux en cuillers à pot, la bouche en suçoir de lépidoptère..."

"C'était une de ces vierges au cordeau telles que le commerce des tissus ou le monopole des salaisons nous en conditionne..."

Ou pour finir, à propos d'un doux vieillard :

"On avait, en le regardant, la sensation de manger de la moëlle de veau ...

Une écriture tenant tant de Rabelais que parfois de Baudelaire dont la magnificence irradie ces histoires où «la matière noire surabonde». L'immense cri d'indignation et de révolte d'une âme affamée cherchant la rédemption dans la souffrance, celui d'un «orageux» qui ne s'encanaille «qu'avec les constellations».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Histoires désobligeantes, Léon Bloy, Mercure de France (Le temps retrouvé), 16 mars 2017, 304 p.

 

A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9on_Bloy

EXTRAITS :

II
LE VIEUX DE LA MAISON

à Charles Cain.

p. 35/36

Ah ! elle pouvait se vanter d’en avoir de la vertu, Madame Alexandre ! Songez donc ! Depuis trois ans qu’elle le supportait, ce vieux fricoteur, cette vieille ficelle à pot-au-feu qui déshonorait sa maison, vous pensez bien que si ce n’était pas son père, il y avait longtemps qu’elle lui aurait collé son billet de retour pour le poussier des invalos de la Publique !

Mais quoi ! on est bien forcé de garder les convenances, de subvenir à ses auteurs quand on n’est pas des enfants de chiens et surtout quand on est dans le commerce.

Oh ! la famille ! Malheur de malheur ! Et il y en a qui disent qu’il y a un bon Dieu ! Il ne crèvera donc pas un de ces quatre matins, le chameau ?

La fréquence extrême de ce monologue filial en avait malheureusement altéré la fraîcheur. Il ne se passait pas de jour que madame Alexandre ne se plaignît en ces termes de la coriacité de son destin.

Quelquefois, pourtant, elle s’attendrissait lorsqu’il lui fallait divulguer son âme à des clients jeunes qui n’eussent qu’imparfaitement saisi la noblesse de ses jérémiades.

Bon et cher papa, roucoulait-elle, si vous saviez comme nous l’aimons ! Nous n’avons toutes qu’un cœur pour le chérir. Le métier n’y fait rien, voyez-vous ! On a beau être des déclassées, des malheureuses, si vous voulez, le cœur parle toujours. On se souvient de son enfance, des joies pures de la famille, et je me sens bien relevée à mes propres yeux, je vous le jure, quand je vois aller et venir, dans ma maison, ce vénérable vieillard couronné de cheveux blancs qui nous fait penser à la céleste patrie. Etc. etc.

L’inconscience professionnelle permettait sans doute à la drôlesse de fonctionner, avec une égale bonne foi, dans l’une ou l’autre posture, et l’hôte septuagénaire du grand 12, alternativement habillé de gloire et d’ignominie, croupissait au bord de sa fille, ― dans l’inaltérable sérénité du soir de sa vie, ― comme une guenille d’hôpital sur la rive du grand collecteur.

(...)

IX

TERRIBLE CHATIMENT D'UN DENTISTE

à Edouard d'Arbourg

p.91/92

Enfin, monsieur, me ferez-vous l'honneur de me dire ce que vous désirez ?

Le personnage à qui s'adressait l'imprimeur était un homme absolument quelconque, le premier venu d'entre les insignifiants ou les vacants, un de ces hommes qui ont l'air d'être au pluriel tant ils expriment l'ambiance, la collectivité, l'indivision. Il aurait pu dire Nous, comme le Pape, et ressemblait à une encyclique.

Sa figure, jetée à la pelle, appartenait à l'innumérable catégorie des faux mastocs du Midi que nul croisement ne peut affiner et chez qui, cependant, tout, jusqu'à la grossièreté même, n'est qu'apparence...

Il ne put répondre sur-le-champ, car il était hors de lui et faisait précisément, à cette minute, une tentative désespérée pour être quelqu'un. Ses gros yeux pleins d'incertitude roulaient, presque jaillissant de leurs orbites, comme ces billes de jeu de hasard qui semblent hésiter avant de choir dans l'alvéole numérotée où va s'accomplir le destin d'un imbécile.

(...)

XI

LE FRÔLEUR COMPATISSANT

à Remy de Gourmont

p.107/108

On le nommait le doux Thierry et ce n’était pas une antiphrase. Il était doux comme les plumules des colombes, doux comme les saintes huiles, doux comme la lune.

Qu’on ne me soupçonne pas ici d’exagération. Il était vraiment si doux qu’on ne pouvait imaginer un individu appartenant au sexe mâle et, par conséquent, appelé à la reproduction de l’espèce, qui le pût être davantage.

Il fondait dans la main comme du chocolat, lénifiait l’ambiance, faisait penser aux cocons des chenilles les plus soyeuses. Rien n’aurait pu le mettre en colère, exciter son indignation, et ce fut le désespoir d’un éducateur acharné à viriliser le néant, de ne jamais obtenir le plus pâle éclair, quelque furieusement qu’il attisât et qu’il fourgonnât cette conscience gélatineuse.

Plusieurs fois, j’entrepris de me rassurer en supposant une de ces natures que je demande la permission de nommer eucharistiques «trempées d’ambroisie et de miel», disait Chénier, dont la force consiste précisément à tout endurer et qui semblent placées aux confins des tourbes humaines pour amortir les collisions ou les bousculades.

Mais cet état n’est présumable qu’accompagné de la prédestination théologique, et, par malheur, ― je le reconnus trop tard, ― certaines appétences ou velléités obscures écartaient absolument l’hypothèse du «vase élu», où se complaisait ma jocrisserie de précepteur.

Le doux Thierry était simplement un petit cochon et appartenait à la race peu dominatrice des Frôleurs compatissants.

Quand commença-t-il à frôler et à compatir ? En quel avril de néfaste germination se développa tout à coup ce penchant bifide ? C’est Dieu qui le sait. Lui-même probablement n’aurait pu le dire, lorsqu’il paraissait capable encore de dire quelque chose et d’articuler des sons véritablement humains.

(...)

XIII

TOUT CE QUE TU VOUDRAS !…

au Prince Alexandre Ourousof.

p. 124/125

(...)

Tout ce que tu voudras ! je te ferai tout ce que tu voudras, mon trésor…

Non, vraiment, ce n’était pas tolérable. Sa mère était morte, brûlée vive dans un incendie. Il se souvenait d’une main carbonisée, la seule partie qu’on eût osé lui montrer du cadavre.

Sa sœur unique, son aînée de quinze ans, qui l’avait élevée avec tant de sollicitude et de laquelle il tenait ce qu’il y avait en lui de meilleur, avait fini d’une manière non moins tragique. L’océan l’avait avalée avec cinquante passagers ou passagères, dans un naufrage trop fameux, sur l’une des côtes les plus inhospitalières du golfe de Gascogne. Il n’avait pas été possible de retrouver son corps.

Et ces deux créatures douloureuses le possédaient chaque fois qu’il s’accoudait, en regardant couler sa propre vie, sur le parapet de sa mémoire.

Eh bien ! c’était horrible, c’était monstrueux, mais la gueuse qui le tenait là, sur ce trottoir, sur ce quai d’enfer, comme dit Mæterlinck, avait exactement la voix de sa sœur, de cette créature d’élection qui lui avait paru appartenir aux hiérarchies angéliques et dont les pieds, croyait-il, eussent purifié la boue de Sodome.

Oh ! sans doute, c’était sa voix inexprimablement dégradée, tombée du ciel, roulée dans les sales gouffres où meurt le tonnerre. Mais c’était sa voix tout de même, à ce point qu’il fut tenté de s’enfuir en criant et en sanglotant.

C’était donc vrai que les morts peuvent se glisser de la sorte parmi ceux qui vivent ou qui font semblant d’être des vivants !

Au moment même où la vieille prostituée lui promettait sa viande exécrable, et dans quel style, justes cieux ! il entendait sa sœur, mangée par les poissons depuis un quart de siècle, lui recommander l’amour de Dieu et l’amour des pauvres.

Si tu savais comme j’ai de belles cuisses ! disait la vampire.

Si tu savais comme Jésus est beau ! disait la sainte.

Viens donc chez moi, gros polisson, j’ai un bon feu et un bon lit. Tu verras que tu ne t’en repentiras pas, reprenait l’une.

Ne fais pas de peine à ton ange gardien, murmurait l’autre.

Involontairement, il prononça tout haut cette recommandation pieuse qui avait rempli son enfance.

La quémandeuse, à ces mots, reçut une secousse et se mit à trembler. Levant sur lui ses vieux yeux liquides, sanguinolents, ― miroirs éteints qui semblaient avoir reflété toutes les images de la débauche et toutes les images de la torture, ― elle le regarda avidement, de ce regard effroyable des noyés qui contemplent, une dernière fois, le ciel glauque, à travers la vitre d’eau qui les asphyxie…

Il y eut une minute de silence.

(...)

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Publié dans Micro-fiction, Recueil

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