"Il contagio / La contagion" de Walter Siti

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Il contagio / La contagion" de Walter Siti

Sorti en 2008 en Italie, ce roman omnivore polyphonique et bouillonnant qui navigue entre provocation et réflexion embrasse les transformations de l'Italie et de l'Europe actuelle au travers du particularisme des "borgate" romaines, ces bourgades que Mussolini avait créées à la périphérie de la ville, en pleine campagne, pour accueillir les habitants pauvres expulsés du centre de Rome dont la rénovation devait servir la gloire de l'Empire et du fascisme.

Walter Siti, essayiste et critique érudit spécialiste de l'oeuvre de Pasolini, observateur acéré de notre société mais aussi romancier au fabuleux talent de conteur, y allie le réalisme le plus cru à la démesure du grotesque le plus échevelé, poussant la vérité à ses limites pour mieux la faire ressortir et nous offrant ainsi une vision du monde décapante et déroutante, tout en ébranlant le terrain littéraire.

Je veux m'inoculer le présent, comprendre en moi la maladie du monde.

Ecrivain anticapitaliste amoureux des mots et des corps ne faisant pas mystère de son homosexualité, il s'implique de plus comme toujours personnellement dans son roman, car c'est pour lui une conviction politique. Dire que certains sont mauvais ne lui suffit pas, il veut "être impliqué dans les mauvaises choses" qu'il raconte en devenant un cobaye. Et ce parti-pris donne plus de profondeur et d'humanité à sa critique sociale.

 

 

 

«Godere tutto e subito»

 

Les habitants des burgate semblent régis par une "sagesse très ancienne totalement indifférente à la morale". "Jouir de tout et tout de suite" sans s'interdire aucune expérience semble l'unique code en vigueur dans ce territoire dépourvu de repères comme de perspectives. Un territoire livré à l'insouciance et l'indifférence, à l'indolence et à l'indétermination, au fatalisme, où les "niveaux de désirs se mêlent comme un petit vin pétillant". Dans cette société de l'instant individualisée à outrance, société malade de la consommation et imprégné de cocaïne comme l'est d'eau un étang, le bien ne se distingue plus du mal. "La richesse y est l'unique morale, l'audace et la chance la seule vertu".

 

Le mal des borgate est un mal contagieux en passe de devenir la maladie du monde. Et, pour Walter Siti, ce lent glissement vers la déliquescence morale proposant à tous comme seule nourriture "une bouillie informe de maïs", se répand dangereusement. Les habitants des borgate ne portent plus de rêve d'élévation, d'embourgeoisement, comme du temps de Pasolini. C'est désormais au contraire toute la société, toute l'Italie qui est en train d'adopter le mode de vie des borgate, qui est "en train de s'emborgater", pourrait-on dire pour traduire le néologisme de l'auteur («imborgatando») ! Une contagion semblant inéluctable aux yeux de l'auteur, l'idéal d'une société juste s'éloignant toujours plus.

 

 

Pasolini con dei bambini nelle borgate romane/ Henri Cartier-Bresson, 1959

 

Lire Il Contagio, c'est appareiller pour une planète infernale et s'immerger dans une "jungle amazonienne" fourmillant d'une faune bruyante aux couleurs criardes, où la vie semble "une orgie velléitaire et aléatoire". C'est pénétrer "une terre archaïque encore peuplée de monstres", un "territoire mythologique" où chacun "dans son petit domaine s'illusionne d'avoir commerce avec un dieu", l'illégalité semblant "une sorte de magie, une manipulation pour plier la rigidité du monde à ses propres désirs". C'est découvrir non le chaos mais "la configuration la plus efficace pour l'animal névrotique qu'est l'homo sapiens".

Et ce patchwork dément agglutinant avec humour une prolifération de matériaux hétéroclites est moins un roman qu'une sorte de montage où s'imbriquent et se côtoient une profusion de témoignages et de bribes d'histoires, d'anecdotes banales et extravagantes, pathétiques et ridicules, sordides et scabreuses, violentes et cruelles mais non dénuées pour autant de tendresse. Où s'entremêlent aussi les genres et les styles, la narration intégrant des nouvelles déjà publiées en revue, auxquelles s'ajoutent notes ou lettre et diverses analyses historiques ou sociologiques ainsi que des commentaires tenant parfois du pamphlet politique ou de l'autofiction ...

 

La première partie du livre - qui en représente environ la moitié - s'attache au constat du mode de vie et des valeurs, ou du moins de la philosophie des borgate au travers de cet sorte de ruche bourdonnante qu'est cet immeuble populaire de trois étages présenté en coupe, Walter Siti s'y inspirant de La vie mode d'emploi (1) même si la "casa" de la rue Vermeer s'inscrit aux antipodes de l'immeuble bourgeois de Georges Pérec.

Sept familles s'y partagent neuf appartements et tout s'avère excessif chez cette quinzaine d'habitants au verbe haut et aux instincts basiques que l'auteur nous campe : des personnages uniquement préoccupés de "manger, baiser [et] acheter", de trouver l'argent pour la cocaïne en volant, se prostituant ou plus rarement en travaillant.

Le narrateur  - qui se confond souvent avec l'auteur - raconte et décrit par le menu leur quotidien au sein de leur foyer comme avec leurs voisins ou à l'extérieur, tout en participant de l'histoire via un double littéraire travaillé par ses obsessions érotiques. Le vieux et bedonnant professeur Walter, amoureux fou du corps de Marcello, ancien culturiste à la sexualité incertaine, entretient ainsi le mari de Chiara, lequel lui préfère pourtant Mauro. Et Marcello constitue le point d'ancrage autour duquel semble tourner le roman.

1)https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Vie_mode_d%27emploi

 

 

"Le style c'est la voix", disait Alberto Moravia qui nous avait fait entendre le petit peuple romain dans ses Racconti romani. Et c'est une véritable claque sonore que nous recevons avec Il Contagio, car le narrateur qui rend compte de ce monde bruyant avec la force de la langue parlée populaire et même vulgaire donne souvent et longuement la parole à ses personnages, prêtant aux borgate leur véritable voix : ce savoureux dialecte romanesco (2) plein de chaleur et de sensualité et sonnant comme un accent très prononcé – dont le grain, la couleur, me semble intraduisible. Un dialecte qui vient ainsi contaminer l'italien de l'auteur, la contagion dont traite ce roman s'avérant aussi une contagion linguistique.

2) https://it.wikipedia.org/wiki/Dialetto_romanesco

 

Après cette première partie très chorale brossant le portrait d'un monde à l'individualité marquée, l'immeuble de la rue Vermeer semble se désagréger, ses habitants le quittant peu à peu pour des raisons diverses. Et le narrateur prend du recul, de la hauteur, analysant, théorisant avec pertinence mais non sans dérision dans une seconde partie virant souvent à l'essai, et traitant notamment de l'histoire et de la sociologie des borgate ou de l'économie de la cocaïne - qui loin d'exclure comme autrefois constitue un véritable "ciment social".

A la mort, on répond avec la vérité.

Le temps continue de passer et l'immeuble du début n'est plus. Ses habitants disparus ont été remplacés par d'autres (notés en italique sur le plan initial), les borgate semblent en voie de gentrification, ses nouveaux habitants s'adaptant désormais aux valeurs bourgeoises, tandis que plus largement la bourgeoisie prend les caractéristiques qui furent celles des borgate. Et la troisième partie nous transporte avec une certaine nostalgie après la mort de Marcello, Walter vieillissant, conscient de sa propre mort qui se rapproche, y supplantant le narrateur pour se livrer à un lucide et sincère examen de conscience dans une langue souvent touchante et poétique.

Revenu contaminé de cette "expédition ethnographique", de cette "traversée dégradante" qu'il s'est imposé, il a touché ses propres limites en se regardant dans les autres et, s'il n'y a plus rien à sauver, il condamne  cette tragique évolution tout en se reconnaissant  "de la tribu". Et l'on sent la fascination trouble de cet auteur un peu voyeur pour cette "étrange innocence" qu'il a pu côtoyer, vivre par procuration. D'un auteur ayant le mérite d'aborder les transformations de notre monde dans toute leur complexité, conscient  que "lucidité ne veut pas dire être aveugle à la réserve de mythe que chaque action humaine porte en soi".

 

 

 

 

 

 

 

 

Il contagio, Walter Siti, Mondadori Editore 2008, 336 p.

 

 

 

 

 

 

 

La contagion, traduit de l'italien par Françoise Antoine, Verdier 2015,

 

 

A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Walter_Siti

 

EXTRAITS :

 

PRIMA PARTE

Il brusio

La Casa-I

p. 32/33

(...)

Le ragazzine, nei casamenti lì intorno, restano incinte presto ; non sanno ove andare, si riuniscono sotto i piloni e fanno sesso – è in voga un gioco che chiamano « arcobaleno » : entrano in una cantina buia con dei rossetti vistosi e diversi l'una dall'altra, i ragazzi si calano le mutande e dopo, dai colori rimasti sul pene, devono indovinare quale delle ragazze gli ha fatto una pompa («scusa, ma mamma lo sa ?»; «tanto lei è di Rifondazione...»). A vent'anni hano già sperimentato tutto, due-tre anni dopo sono separate e hanno assagiato le botte, «me fanno una pena, venticinquenni col futuro alle spalle». (...)

 

Il tassista dei trans

p. 64

(...)

Fernanda è 'na professionista, ma ce so' dei momenti che sbotta a piagne senza un motivo, chiaramente er lavoro 'o fa ma je vié ogni tanto la nausea. Lei sa qualcosa delle mie storie coll'òmini, sua cugina j'ha detto che ho pure fatto diverse uscite nell'ambito del cinema e della prostituzione ; è quasi contenta che anch'io me so' prostituito, perché dice così me pòi capi che significa, nun me pòi giudicà... Mi' sòcera pure l'era venuto a sapé ch'avevo smarchettato pe' compramme 'na Honda e me trattava dall'alto in basso, stava in una baraccca però se sentiva superiore, la stronza. (...)

 

SECONDA PARTE

La deriva

Cocaina

p.178/179

 

(...)

La cocaina è una meravigliosa interprete della visione occidentale del mondo, per questo è uno dei prodotti cardine della nostra economia. Appartiene alla new economy esattamente come l'informazione e le microtecnologie ; se i cartelli internazionali della coca potessero quotarsi in Borsa, sarebbero tra i leader della finanza mondiale, nessun manufatto e nessuna materia prima assicurano così alti margini di profitto. Un prodotto di cui il cliente non può fare a meno è il sogno di qualunque pubblicitario. Come un circuito così coerente possa chiamarsi semplicamente un vizio, solo il dio dei conformisti lo sa. Si la cocaina è un vizio, allora lo sono anche il turismo patinato, il gossip, la moda del prêt-à-porter e degli accessori glamour («toglietemi tutto, ma non il moi Breil») Basta vedere come la cocaina funziona a livello neurologico.

(...)

 

TERZA PARTE

La verità

Addio

p. 289/290

(...)

Ogni mattina, prima di colazione, apro il computer e controllo sul sito di trenitalia.it gli orari dei treni per Milano (il salvaschermo è una foto di Marcello, una polaroid scattata in un albergo di Viareggio – un istantanea mentre dorme e la casacca leggera gli è salita su, lasciandolo scoperto fino alla cintura) ; il mondo a quell'ora è disordinato, intontito, e consente di fantatiscare qualsiasi cosa - poi anche il mondo fa colazione, le sue spore si chiudono e la giornata torna a essere un deserto da attraversare. Non so per quanto riuscirò a resistere. Cercando di orientarmi nei deserto, e non sapendo ancora rinunciare a Marcello come bussola carnale, mi limito a un obiettivo modesto : capire che cosa ho imparato da lui.

(...)

 

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Publié dans Fiction

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