"Le livre errant" de Jean-Marie Kerwich

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Le livre errant" de Jean-Marie Kerwich

Je vous le redis, ce livre n'a pas d'auteur, il s'écrit tout seul. Il fait des haltes sur un banc, sur une poubelle, un trottoir. J'observe mon prochain pour voir s'il a quelque chose à dire et ses paroles s'inscrivent sur mes pages.

Le livre errant  est un livre nomade offrant ses pages à tout ce que Jean-Marie Kerwich a observé et entendu de poétique lors de ses pérégrinations. Ce gitan ayant reçu à ses dires le don d'écriture y «trempe [son] coeur dans l'encre noire» pour décrire «les humbles choses», «la vie banale», et transmettre «les propos des rejetés», de ses frères souffrants que le monde moderne, dans son injustice et son inhumanité, ne regarde pas.

 

 

 

Ce recueil réunit ainsi quatre-vingt-deux courtes proses poétiques sans prétention, noyées dans le blanc de la page dont elles occupent modestement le tiers ou la moitié, ce qui nous laisse «admirer l'horizon du paysage enneigé du papier». Et Jean-Marie Kerwich - qui ne se prétend pas écrivain ni ne recherche une quelconque gloire personnelle – en revendique avant tout la «sincérité»».

Ses mots en effet n'ont pas «la droiture de [la] sainte grammaire», ses phrases ne portent pas de «porte-jarretelles» et il ne désire nullement transformer son âme «en une dictée sans fautes». Il écrit simplement des textes «à l'état brut, comme un pied de vigne ou une fleur sauvage», des textes libres et vivants, des poèmes gitans qui s'envolent :

«Ecris tes poèmes puis jette-les au vent. Laisse-les partir, épargne leur la poussière des bibliothèques. Laisse les poèmes gitans en toute liberté, ne les abandonne pas au premier intellectuel enchemisé de blanc.»

 

Election divine, simplicité et modestie

 

En toute humilité, Jean-Marie Kerwich a le sentiment d'avoir été «choisi par le ciel». Son âme «le force à prendre la plume», comme si quelque chose était entré en lui le poussant, lui l'«illettré», à écrire tout ce qui se passe dans sa tête. Et il se considère comme un de ces «choisis d'en bas» pour lesquels Dieu compose :

«Je ne suis pas un écrivain, juste le secrétaire de Dieu qui dicta sa pensée ».

Ne possédant pas l'art d'employer les mots comme les «faiseurs officiels de livres», il ne peut donc écrire qu'avec son coeur, avec sa chair : «j'ai fait de mes viscères des phrases». Il écrit ainsi «en toute simplicité, avec cette naïveté propre à un choisi».

Il s'efface de plus totalement derrière ce livre qui s'écrit en lui : «tout vient d'une sorte de source intérieure qui jaillit et qui vient tenir ta plume de ses propres doigts».

Deux êtres semblent ainsi cohabiter en lui, le gitan et le poète et, se dédoublant, il ne s'appartient plus  :

« Moi Jean-Marie Kerwich, en mon être le plus misérable, j'ai bâti un refuge pour les pensées infortunées. Je les reçois dans mon esprit et j'écris leurs messages. Puis je m'endors sous la couverture du livre errant. »

 

Le Christ et le peintre, Marc Chagall

Souffrance et poésie

 

«Combien faut-il de souffrance pour mettre au monde un poète ?»

S'il n'a pas la foi comme Christian Bobin qui préfaça son précédent livre L'Evangile du gitan, et dont la poésie présente une parenté manifeste avec la sienne, Jean-Marie Kerwich est néanmoins un écrivain mystique. Il se reconnaît une "christicité" profonde sans se définir pour autant comme un croyant mais comme «un souffrant», se sentant très proche de Jésus :

«Je ne connais que Jésus, un enfant battu comme je l'étais ».

C'est cette souffrance, cette sorte de «fusion entre mort et vie» qui, à son sens, lui a permis de recevoir le don d'écriture. Les «tourments» vous font en effet «grimper jusqu'à la croix du Crucifié», la poésie «[élevant] la souffrance».  

Le livre errant  fut à ses dires écrit «pour le Crucifié», pour Jésus qu'il considère comme "le premier poète". Seule la souffrance permet ainsi d'appréhender la vérité du monde, cette «vérité ardente», la poésie s'affirmant comme "parole de vérité", «lambeau de chair divine ».

 

On apprécie la fraîcheur du verbe de Jean-Marie Kerwich, ses fulgurances et son authenticité compensant la confusion, l'obscurité de certaines formulations rendant parfois ses propos un peu contradictoires.

Craignant de se répéter et nomade avant tout, cet auteur inclassable que l'on peut considérer comme un "vrai poète" a déjà annoncé n'avoir plus, après ce quatrième livre, qu'un dernier projet d'écriture. Et, une fois la tâche accomplie, il redeviendra un gitan solitaire avec sa guitare.

 

 

 

 

 

Le livre errant, Jean-Marie Kerwich, Mercure de France, avril 2017, 92 p.

 

A propos de l'auteur :

Jean-Marie Kerwich est né à Paris en 1952 dans une famille de gitans piémontais. Il s'exile au Canada en 1963, sa famille y fondant un petit cirque ambulant. De retour au début des années 1980 il est contraint de renoncer à la vie nomade, travaillant à contre-coeur dans des cabarets et écrivant des poèmes.

 

EXTRAIT :

 

On peut lire les premières pages du livre sur le site de l'éditeur : ICI

 

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Publié dans Poésie, Recueil, Micro-fiction

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