Entretien avec Elisa Shua Dusapin, Montpellier (20/05/17)

Publié le par Emmanuelle Caminade

Entretien avec Elisa Shua Dusapin, Montpellier (20/05/17)

Hiver à Sokcho, publié chez Zoé en août 2016, fut unanimement loué par la critique et ce premier roman fut couronné en Suisse par le prestigieux prix Robert Walser et le prix de la SPG tandis qu'il reçut en France le prix révélation de la SGDL et le prix Régine Desforges à l'unanimité.
Invitée à la Comédie du livre pour un entretien littéraire, sa jeune auteure Elisa Shua Dusapin, tout juste âgée de 24 ans, y répondit aux questions de Jean-Antoine Loiseau sur son écriture avec simplicité et sincérité, faisant preuve de beaucoup de sensibilité et d'intelligence.

 

Sokcho en hiver

 

Le roman se déroule en hiver à Sokcho, une petite ville du nord de la Corée proche de la frontière avec la Corée du nord, une des rares régions où il neige en hiver - saison correspondant pour l'auteure à l'époque des vacances durant lesquelles elle peut se rendre dans ce pays.

Elle avait d'abord situé son action dans une autre ville mais ça ne fonctionnait pas. Elle se souvint alors être passée dans cette petite station balnéaire désertée et toutes ses impressions et ses sensations ont resurgi. Elle a toujours aimé ces lieux qui devraient être remplis de vie mais ne le sont pas, ces sortes d'entre-deux, et elle a compris que cette ville était celle qu'il lui fallait.

 

Une héroïne centrale

 

Son héroïne, une jeune métisse franco-coréenne comme elle, occupe une place centrale dans ce livre qui n'a rien pour autant d'autobiographique mais est un roman sur l'identité et sur la Corée du Sud.

Si l'auteure a pris pour narratrice cette héroïne dont, délibérément elle ne donnera jamais le nom, c'est que cette dernière est en quête d'identité et a du mal à exister dans son corps. Elle voulait ainsi illustrer cette absence de corps, faire entendre "une voix qui cherche un corps pour exister". D'où l'importance donnée aussi tout au long du roman à ce rapport au corps et à la nourriture. Et cette héroïne se cherche aussi beaucoup dans le regard des autres, dans celui de son petit ami et surtout de l'artiste Kerrand au travers de ses dessins.

 

On ne connaît pratiquement rien de ce Kerrand car c'est pour elle un personnage secondaire. Seul lui importait qu'il fasse de la BD et vienne de Normandie ! Elle avait en effet "besoin d'un homme qui puisse créer des femmes", d'un miroir pour son héroïne. (A l'occasion du tournage d'un film sur un auteur de BD auquel elle avait assisté, elle avait été fascinée en apercevant dans le viseur de la caméra sa main qui dessinait et créait à sa guise une femme...). Quand à la Normandie, elle possède comme la Corée un littoral guerrier, des plages encore marquées par la guerre.

 

Les relations de l'héroïne avec Kerrand, et avec sa mère

 

L'auteure voulait surtout éviter une romance plate entre son héroïne et Kerrand. Elle désirait qu'ils entrent en relation au travers de leur art, établissant un constant parallèle entre le dessin et la cuisine - fondamentale en Corée où offrir de la nourriture est un acte d'amour et la refuser une insulte. Elle voulait amener ainsi de la sensualité, réveiller les sens pour découvrir ce pays. Kerrand est de plus l'incarnation des obsessions et des doutes de l'héroïne et leur relation se construit sur des malentendus.

La relation mère/fille quoique sous-jacente est pour elle capitale. Traitée sans aucun psychologisme, elle dit en effet beaucoup de la Corée d'hier et d'aujourd'hui.
Le rapport mère/fille est assez fusionnel en Corée où les filles dorment souvent avec leur mère jusqu'à leur mariage. Et si dans la culture traditionnelle confucéenne la mère est révérée, elle est aussi totalement dépendante, la famille élargie subvenant aux besoins des vieux. Actuellement la situation de ces derniers est catastrophique car les jeunes repoussent le vieux modèle de culture communautaire et rien n'a été prévu dans la société pour la prise en charge de la vieillesse. Et si l'héroïne revient à Sokcho, c'est aussi parce qu'elle sait que sa mère aura bientôt besoin d'elle.

 

Le rapport à la langue

 

Dans ce roman, l'auteure a tenté d'"aller entre les mot" car elle se trouvait dans une situation inconfortable avec ces personnages s'exprimant en coréen ou en anglais dont elle rendait compte en français.
Si elle a appris le coréen avec sa mère et ses grands-parents, elle parle une langue un peu désuète dont on se moque en Corée. Elle ne maîtrise totalement que le français et, ayant grandi en Suisse alémanique, est aussi familière de l'allemand. Et en écrivant ce livre pour dire en français ce qu'elle ne pouvait pas dire sur la Corée du sud en coréen, elle avait peur de manquer de légitimité et de justesse, de donner un point de vue extérieur.

Hiver à Sokcho a été traduit en coréen et bien accueilli en Corée où ses lecteurs, contrairement aux lecteurs français, ne lui posent jamais de questions sur le rapport au corps et à l'apparence, à la nourriture et à la cuisine. Des lecteurs qui se disent étonnés de trouver un regard si juste sur leur pays de la part d'une étrangère !

Auparavant elle avait tendance à penser qu'une double culture c'était deux moitiés qui se réunissent et elle a réalisé que c'était plutôt "deux entités incomplètes qui s'entrechoquent". Et écrire est sans doute pour elle le moyen de construire un territoire où elle se sent légitime, de trouver sa propre langue.

 

Ses influences et ses modèles

 

Du côté coréen, il n'y a pas de tradition littéraire du fait de l'hégémonie chinoise au cours de l'histoire. Le roman coréen est quelque chose de très récent.

 

Beaucoup ont comparé son écriture à celle de Marguerite Duras ou parfois à celle de Patrick Modiano. Modiano, elle ne l'a lu qu'après avoir écrit son livre et a trouvé en effet quelque parenté. Par contre, elle a lu L'amant à 14 ans et ce fut pour elle un choc. Elle se sentit proche de son héroïne, de sa manière de raconter. Et c'est surtout le livre qui lui a fait comprendre que la littérature pouvait s'affranchir de la langue, de la grammaire, de ce français correct qu'on lui avait enseigné. Qu'on pouvait tout oser en littérature.

Mais, même si on retrouve chez elle ces silences qui révèlent l'étrangeté des personnages, elle était consciente qu'il lui fallait prendre de la distance par rapport à ce modèle. C'est un modèle parmi d'autres et l'image l'influence autant que la littérature.

S'il était très important pour elle que beaucoup de choses passent par les gestes et les intonations, c'est d'abord à cause de sa crainte de tomber dans le cliché et elle pensa qu'elle prendrait moins de risques en essayant de raconter comme du point de vue d'une caméra, en observant et en décrivant ces gestes.

De plus, en tant que lectrice, elle aime qu'il y ait place pour le lecteur dans un livre, que son imaginaire soit sollicité.

 

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Publié dans Interview - rencontre

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