"GEnove, villes épuisées" de Benoît Vincent

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

 

 

 

 

 

 

Partir, «se rendre à l'ailleurs», se glisser dans une ville et «accepter de se perdre », vivre et visionner «un espace qui sans cesse brouille ses limites», se laisser habiter pour habiter pleinement le monde, c'est ce que nous propose Benoît Vincent en nous entraînant avec lui à Gênes dans «une balade plus ou moins éclatée, aussi vécue que fantasmée, réelle qu'imaginaire».

GEnove - pluriel inexistant de Genova (Gênes en italien), abrégé en GE 9 (1) - s'avère une tentative d'écriture de la ville italienne par extraction de toutes ses substances, par épuisement de la diversité de ses espaces, de ses paysages extérieurs et intérieurs, de toutes les villes qui la composent de vertigineuse façon. Une fascinante tentative de saisissement d'un ensemble complexe et mouvant.

C'est une prolifération opulente d'écrits s'enchâssant et s'empilant à l'image de cette ville gigogne et palimpseste (2), bigarrée et discontinue «qui ne parvient pas à se fixer dans une forme définie», d'une ville-dédale tout en déclivité, à la fois aérienne et souterraine qui, loin d'être un piège, a toujours un «double-fond» dissimulant des chemins en toutes directions comme un exaltant labyrinthe des possibles. Une «déambulation textuelle» démultipliant les points de vue et les échelles, dépliant cette ville secrète et surprenante pour découvrir sans cesse de nouvelles perspectives. Et l'auteur, qui ne se satisfait pas seulement de «belles pages littéraires», y entremêle une grande variété de «matières», de genres (3) et de thèmes, faisant résonner ainsi «chaque part avec une autre, avec toutes les autres, tout l'ensemble».

1) Clin d'oeil, de plus, à ce fameux G8 dédoublé avec un contre-sommet, qui marqua Gênes de sa violence

2) Ce qui s'incarne jusque dans la présentation typographique jouant de la surimpression (noir sur gris clair) dans de nombreux chapitres ...

3) Fiction, prose poétique, récit de voyage, texte autobiographique, géographique ou historique, essai architectural et urbanistique, guide touristique ou culinaire, sans compter les cartes postales adressée semble-t-il à la femme dédicataire et bien sûr les innombrables listes ...

 

 

Ecrit «sur le long temps lors de plusieurs séjours sur place», sans cesse réécrit en parcourant la ville par un auteur dont le regard étonné jamais ne s'habitue, conçu comme «toujours en suspens», cet hypertexte numérique mis en ligne en 2012 n'avait rien d'accompli. Pour sa publication papier, il a été remanié, amendé et émondé mais c'est toujours un texte (étymologiquement "un tissu") qui respire et se transforme au rythme d'une ville excédant «le cadre-même du livre imprimé», «un assemblage de neuf trames et neuf chaînes qui forme quatre-vingt-un instantanés de la ville». Et, entre «le corps» de Gênes et «le vêtement» du texte, dans «le soupçon de souffle qui fait le lien», se tient sans doute l'essence de cette ville.

Ces quatre-vingt-un fragments peuvent se lire indépendamment, et leur libre agencement traduit le refus de Benoît Vincent de les figer définitivement dans une forme «car la ville est comme la vie, et renâcle à se laisser arrêter dans son mouvement comme la fourmi du passé dans le miel de l'ambre». Bien que numérotés de 1 à 81 (si l'on feuillette traditionnellement le livre), ces courts chapitres «mélangés comme un jeu de cartes, se suivent de manière aléatoire», tout comme les clichés noir et blanc pris par l'auteur qui les accompagnent, les annoncent, mais n'en illustrent aucunement le titre (4).

Tout est ainsi fait pour multiplier à l'infini les possibilités de circulation, qu'on saute d'un texte à l'autre en empruntant le chemin conseillé dans le mode d'emploi (cf la reproduction ci-dessus), trace son propre chemin ou respecte l'ordre des pages, la discontinuité-même de ces chapitres creusant entre eux des espaces à investir librement et de nombreuses notes internes vous renvoyant, si vous le désirez, à d'autres chapitres.

4) Démarche traduisant ce même souci de compenser l'instantané, l'arrêt sur un moment, par l'aléatoire. On note ainsi par exemple que ce n'est pas le chapitre évoquant une main de cuivre jaillissant d'une colonne dans le cimetière de Staglieno qui est illustré par ce cliché mais un autre chapitre sans rapport avec lui (58 La curiosité )...
 

 

Icare I, de Jean-Claude Meynard

Comme nous l'indique Benoît Vincent dans son "Avant-propos", cette «déambulation textuelle» dans Genova est, plus largement encore, une «autoGEographie» (une "écriture de la terre", de Gênes et de "soi-même"). C'est une écriture de la ville et du monde, comme de son «être-au monde», une quête infinie de l'ailleurs et de l'étranger qui est en soi, une tentative de rassemblement de tous les fragments de soi, passés, présents et à venir.

«Marcher dans Gênes, c'est se confronter à son propre pas, c'est avancer sur la corniche de sa vie propre». Gênes, une ville qui «te parle, elle te questionne, elle te le répète : Qu'est-ce que tu fais là ? Pourquoi es-tu venu ? Qui es-tu ?». Une ville qui serait «le lieu-même de ton destin», l'«échiquier» où il se joue.

 

«La rencontre fortuite de l'un et de l'autre, toi et moi, tu et je, un peu comme si les lieux précipitaient cette rencontre, le vertige du diamant, les fleurs du fumier. »

Ce jeu entre soi et son destin dans le «décor» d'une ville qui est peut-être «l'unique personnage» se répercute ainsi dans l'ambivalence et l'ambiguïté de la narration, une narration dont le statut est pourtant précisé dans un Avertissement faisant suite à l'avant-propos : deux personnages en visite l'un chez l'autre font vivre ce texte et leur relation est «intime». L'un vient découvrir la ville de Gênes et l'autre y habite - on apprendra plus tard qu'il n'est pas un «natif» non plus -. Comme si celui qui vient de loin avait besoin pour comprendre de celui qui est le plus près, l'inverse se révélant encore plus vrai.

«Le "visiteur" note les paroles du "résident" (tu).

 Du temps a passé, depuis.»

Mais ce n'est pas si simple ...

Gênes, vers 1770

Entre celui qui écrit et celui qui parle, entre l'auteur et le narrateur, la confusion s'installe et on ne sait pas toujours bien à qui s'adresse ce narrateur, l'auteur s'employant à brouiller les pistes (5) et jouant à plaisir des temps et surtout des pronoms, notamment de l'ambivalence et de l'ambiguïté du "tu".

5)Si le visiteur est bien présenté comme celui qui note, qui écrit, on apprend au cours de ses pérégrinations que le résident a lui aussi écrit de longues notes dans les premières années de son installation ...

Si le "je" au présent se distingue bien du "tu" au passé qui semble lui dicter son texte et auquel il s'adresse («tu disais» ...), ce "tu", associé au présent, résonne aussi bien comme un dialogue, comme les conseils du résident au visiteur, que comme une adresse de ce dernier au lecteur («tu peux aussi / tu t'y engages/ tu montes/ il est pour toi le piéton»... ) ou même une sorte de soliloque («tu n'as vraiment pas pris la mesure de ce qui t'attend» ...). Et le "je" et le "tu" sont parfois mis en abyme : «toi tu es loin, tu regardes la mer, et moi je t'observe observer le large». Tandis que les "tu" semblent, non pas vraiment se dédoubler («sois plus malin qu'un miroir, toi»),  mais faire glisser un narrateur à la fois familier et étranger à soi dans cet «interstice étroit entre toi et toi, usurpant la personne que tu n'es plus, ou ne sera pas encore».

Un "je" et un "tu" ou deux "tu" qui savent se retrouver et se rejoindre :

«Nous marchons à présent tous les deux dans les rues». 

«Nous nous retrouvons afin d'essayer de lire et d'écrire une ville, une seule ville au visage multiple, ou l'unique visage d'une quantité de villes».

Et ce visiteur-écrivain se laisse envahir par la ville, investir par ses habitants, baigner par sa langue ;  il semble se métamorphoser, devenir la ville. C'est elle «le personnage principal», «c'est elle qui parle», «n'importe qui» ou «personne»,  dans ce voyageur qui écrit moins la ville qu'elle ne s'écrit en lui.

 

 

Toi qui parles, tu n'es pas sans poésie. Moi qui t'écoute, je nourris le désir d'en savoir plus. Ce sont nos mille et une nuits, les aventures d'une ville.

Cette étrange façon de raconter la ville évoque bien sûr Marco Polo, ce voyageur étranger décrivant les propres villes de son empire au grand Khan dans Les villes invisibles (6), et surtout le grand oeuvre de ce marchand et explorateur vénitien dont s'est inspiré Italo Calvino : deux textes qui, entre autres, irriguent fortement GEnove, car «les pages des livres se mélangent. Sans quoi on ne raconte rien, on n'écrit pas des histoires». Du fond de sa prison de Gênes, Marco Polo (7) dicta en effet à son voisin de cellule, l'écrivain Rustichello de Pise, son Livre des Merveilles, ce prolifique Devisement du monde qu'on nomme aussi Il Milione (Le Million) :

«Les textes sur les villes sont dictées par des auteurs analphabètes. Au mieux les textes sur les villes ne nécessitent pas d'auteurs : la ville se suffit à elle-même, elle est son propre narrateur. »

6) Italo Calvino y recensant ses cités imaginaires, ces villes mémoire et désir relevant de son « parcours personnel entre songe et mémoire »

7) https://fr.wikipedia.org/wiki/Marco_Polo

 

 

Détail du plafond peint de Waltham Abbey

Le mouvement de la vie

 

«Parce que le monde est grand et la vie est courte ».

Sans doute est-ce cette disproportion évidente entre l'espace et le temps d'une «petite existence personnelle» qui explique le mouvement de la vie : cette curiosité, cette appétence à explorer de nouveaux territoires réels ou imaginaires, mais aussi ce besoin de se raccrocher aux souvenirs et aux fantômes, ce besoin d'ancrage dans un territoire. Ancrage et élan - avancée ou projection. Dynamique tendue entre mémoire et désir, mélancolie et exaltation, passé et avenir, dedans et dehors ...

«Fruit de la rencontre de la montagne et de la mer», tendue entre «ligne verte» et «ligne bleue», Gênes - étymologiquement "Genua" – s'apparente à ce dieu romain Janus bifrons : c'est un entre-deux, une porte, un passage. Tendue entre «des réalités diverses et parfois divergentes», elle semble chercher sans cesse son équilibre en marchant sur un fil invisible. Et dans sa vitalité, cette «ville organique» s'avère une image de la complexité du monde que l'on ne peut appréhender en profondeur que dans cette «mécanique du mouvement». Une image du mouvement de la vie.

 

Cette curiosité, cette boulimie hétéroclite, cette dynamique, semblent une constante de l'écriture de Benoît Vincent dont les héros se mettent toujours en marche. Dans son dernier roman Local héros, son jeune héros s'arrachait ainsi à sa terre d'Ecosse pour "aller voir ailleurs" dans le dessein de bâtir une nouvelle ville pour fonder sa présence au monde. Un livre dont l'écriture impulsait au texte un mouvement rock, oscillant entre l'élan qui pousse en avant et l'ancrage millénaire dans une terre mythique.

Quant à son premier roman papier (8) s'attachant à "la geste" de Farigoule Bastard, berger vieillissant quittant sa maison pour se rendre à Paris et "déshabiter" ce monde qu'il avait pleinement habité, il retraçait rétrospectivement, dans un récit sans fil au contenu hétéroclite, tout le remuement d'une vie. S'inscrivant dans le prolongement de GEnove, ce dernier voyage en forme de retour au pays, dans le dépouillement, l'épurement d'un rapport cosmique et solitaire au monde, nous faisait traverser la terre natale de son héros, cette zone "où la ville n'a pas atteint", ces montagnes au "temps accumulé" et cette "mer fossilisée" témoignant de temps immémoriaux. Et il existe bien à mon sens «une affinité entre les marnes noires et les villes oranges».

8) Ecrit et mis en ligne semble-t-il après l'hypertexte GEnove

 

 

Inventaire de la terre au ciel, Guillaume Reynard

La «noria des noms»

    «Le territoire est ce qui possède un nom. Nommer c'est lui donner des jalons ou des limites, le géographe avec sa carte, le botaniste avec sa flore».

    Au-delà de l'amour des mots, cette propension de l'auteur - qui est aussi botaniste - aux énumérations, aux listes et aux inventaires semble épouser ce mouvement d'ancrage dans une terre et d'appropriation d'un ailleurs permettant d'englober territoire d'adoption et territoire natal. Epouser aussi ce désir d'exhaustivité et d'épuisement de l'inépuisable. Et cette profusion de mots reflétant des réalités locales, et de noms locaux pittoresques, exotiques, donne le vertige.

    «Ces listes de noms de rues, de collines, de torrents (...) de tous ces tunnels et ponts, qui sont baptisés, comme s'il fallait encore donner du relief à tout ce que la main de l'homme transforme, détruit, ou possède» résonnent aussi comme des «incantations». Des incantations pour conjurer la mort, dérisoires car tout s'estompera, s'effacera peu à peu - ce que semble matérialiser typographiquement cette encre noire passant à un gris de plus en plus clair jusqu'à se perdre dans le blanc de la page. Et les «listes de noms perdus» inscrits sur les tombes deviennent des fantômes, ouvrant «les portes des légendes et des poèmes».

     

    Se prêtant à de nombreuses relectures car permettant une redistribution des cartes pour changer la donne à l'infini, offrant ainsi au lecteur mille et un chemins pour affiner sa perception de cette ville symbolique à la fois visible, invisible et imprévisible, GEnove est un livre foisonnant et vertigineux totalement atypique. Une expérience de lecture(s) exigeante et exaltante que je conseille vivement.

     

     

     

     

     

     

     

     

    GEnove, villes épuisées, Le nouvel Attila, mars 2017, 306 p.

    A propos de l'auteur :

    Benoît Vincent est botaniste. Il a publié Farigoule Bastard (prix Jean Follain 2016) au Nouvel Attila, ainsi que Local héros (2016) chez Publie.net. Il écrit régulièrement sur son site Ambo(i)lati. Membre actif du collectif Général Instin, il est également coresponsable de la revue en ligne Hors-Sol. Il vit sur les bords de la Méditerranée.

    EXTRAITS :

     

    16. La Casana

     

    Au fil de nos discussions, tu m'appris que tu avais écrit de très longues notes sur la ville, depuis ton arrivée et dans les premières années de ton installation, quand celle-ci n'était encore qu'hésitante. Tu avais rédigé la plus grande partie de ces notes dans un petit studio au coeur du centre historique *. Aucune lumière ne pénétrait au premier étage. Eté comme hiver, il fallait allumer toutes les ampoules. Les sols étaient recouverts de tomettes des XVe et XVIe siècles. Il n'y avait pas de connexion internet, mais tu avais pris soin d'emporter la radio. Branchée continuellement sur la langue même, et toi tu vaquais.

    Sans ressource, sans contact ou peu, cette résidence devenait retraite. Tu écrivais et tu lisais les journaux. Tu écrivais et tu rêvassais. Tu écrivais et tu dormais beaucoup aussi. Le lit où tu dormais était sous l'escalier de l'immeuble qui menait aux étages supérieurs. Tout le jour, toute la nuit, les habitants ne cessaient de monter ou descendre, va-et-vient continu, vacarme permanent dans la tête. Une nuit, sous l'escalier, en pleine nuit, tu as cru que la ville entière tombait en toi, que toutes les rues et toutes les pierres glissaient des montagnes et te poussaient dans la mer.

    Tu te rappelles : il n'y avait pas d'eau pour la douche, un maigre filet tantôt bouillant, tantôt glacé. Les tuyauteries étaient trop longues, trop hautes ? Dans les tuyaux, on percevait distinctement les conversations de la rue. On avait l'impression que des voix parlaient dans le studio, que quelqu'un était déjà là.

    (...)

    * Vico del Fieno, à deux pas de la piazza Campetto et de la piazza Soziglia

     

    36. Mémoire d'une ville

     

    La mémoire est une pièce qui s'ouvre, une odeur, un geste, une lumière, un objet qui sert de passage, un traducteur*.

    On rencontre un bord de soi qu'on avait plié dans le revers de son pardessus. Qu'on avait laissé dans une poche. On mesure l'épreuve de toutes les terres traversées.

    Parce qu'elle est fragmentée en mille réalités, la ville te porte de souvenir en souvenir, et il y en a bien un qui colle à ce que tu étais, où à ce que tu es.
    Antérograde : tu ne peux fixer le souvenir, rien ne surnage dans la mémoire, à peine un nom, une lumière, une brise, une dentelle d'écume. Ce n'est pas une ville de mémoire, ce n'est pas une ville célébrée comme le sont d'autres villes. Alors tu notes, tu notes, non pas la ville, qui est figée dans les photographies, les livres, les cartes, les guides même, mais comment la ville dépose en toi. Comment se retourne le souvenir, comme on retourne une trousse, un pochon. Comme le panier d'oursins sur un chariot. C'est refuser de s'inscrire, soi, dans les déplacements de la ville. C'est refuser de mimer les écritures de la ville 24. C'est écrire la ville, comme si la ville s'écrivait en soi.

    Tu rassemblais ces fragments. Les voici.

    (...)

    * Parfois c'est un fantôme 43

    58 La curiosité
    p. 210/212
    (...)
    Il fallait que ça aille vite, il fallait y aller.
    Comme dans les tunnels, sur les viaducs 77, un geste, un seul geste, est c’est accident mémorable, enfin quelque chose qui reste, une trace, une cicatrice, un accident, en plein tunnel, 1800 mètres d’accident, dans la nuit, dans l’obscurité, une blessure, une marque, la mort est ce qui reste, la mort est ce qui jamais ne survient mais pourtant reste.
    Mais quand on descend (parce qu’on descend), c’est plutôt la vie. alors il fallait la rendre, non pas la rendre comme on la rendrait dans un tunnel parce qu’un geste.
    Mais la rendre avec les couleurs, la joie, la turpitude, la prostitution, les rats, la crasse, la violence des verres des couteaux des cris, y aller quoi ! et puis dire les odeurs, les goûts les parfums, les épices dans la pâte des encornets, la flaveur du vin lourd et noir dans le grand calice, et l’odeur de crème de sucre glace qui embaume le matin avec les journaux, et même l'encre des journaux, et les mosaïques, et les pavements, et les pavés, et les pierres et les briques, les murs, les caves, les voûtes, les coupoles, les ors, les étains et les bronzes, et encore le salpêtre, la couenne, le vin, les hommes et les femmes des ruelles, les cigarettes dans la bouche des vieilles décrépies, de jeunes fats prétentieux, et les couleurs des peaux, les peaux, les instruments de musique, les musiques, les poèmes, les cieux, la mer, le port, les arbres, les plantes, les oiseaux, les mots, les langues, les mots, les phrases débitées comme des filets de viande rouge ou comme des filets de poisson blanc, ou l'inverse, les poissons sanguignolents, les mollusques, les voitures, avec eux, les Ape, les Vespas, les mots, tout ça tout ça, il fallait y aller, et on ne savait vraiment pas par quel côté commencer, quel fil tirer en premier,
    alors
    on se pose, on s’endort, on laisse faire.
    Les étourneaux, qui sont comme une bête seule, comme le banc de poisson du fameux Guizzino de Leo Lionni, ou l'essaim d'abeilles de Luisella Caretta *, et se forme, se contorsionne, se défait, se délite, ils étaient là, les étourneaux, au départ, vers Vaison-la-Romaine, ils sont là, les mêmes ? A Gênes quand tu arrives, alors que la lune est pleine et fait une grosse boule qui équilibre le paysage des montagnes pelées par le feu, tandis qu’en bas, tout en bas, il y a des amoncellements minuscules et infiniment nombreux de villes, de stations balnéaires, de routes, de rues et de maisons, et la mer, partout, qui semble déborder le flanc droit, ces trois dieux figés, lune, monts et mer, et tout ce paysage cette maquette de ville qui semble minuscule au loin, qui semble si loin, si lointaine, toute cette ville tient à peine entière dans le flanc de la lune, pourquoi semble-t-elle si fragile tout à coup ? Serait-ce que notre position, en haut des ponts immenses ou sous les immenses tunnels, l’écrase ? serait-ce que nous pensons pouvoir écraser de notre poids de lune l’ensemble de ce corps qui se forme, se contorsionne et se défait jusque sur la mer, les monts et le ciel ?
    Voilà qu’on approche, il s’agit d’être prudent, attentif.
    (...)

    * Léo Lionni est un auteur naturalisé américain célèbre pour son oeuvre pour la jeunesse. Tout le monde a croisé dans sa jeunesse Petit-bleu et Petit-jaune (1962) ou sa Botanique parallèle imaginaire (1976). Il a passé son enfance à Gênes. Guizzino (Pilotin en français) est un petit poisson noir dans un banc de poissons rouges ; pour échapper aux grands poissons carnivores, il a l'idée de créer un poisson géant avec l'ensemble du banc de ses frères tandis que lui figurerait l'oeil noir de ce collectif. Luisella Caretta est une artiste génoise qui a notamment étudié les parcours dans le ciel des abeilles puis des gabians.

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