"Le dernier amour d'Attila Kiss" de Julia Kerninon

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Le dernier amour d'Attila Kiss" de Julia Kerninon

Filant une métaphore guerrière tout au long de ce deuxième roman très maîtrisé dont le héros porte un nom résumant à lui seul son ambition (1), Julia Kerninon explore le rapport amoureux avec beaucoup d'acuité, de sensibilité et de poésie, mais aussi d'humour, en mêlant la petite histoire à la grande.

Elle y raconte «l'histoire d'un amour», d'une guerre sans vainqueur ni vaincu. Celle de la rencontre de deux êtres aussi différents qu'un «lion d'Afrique» et «un sanglier européen» qui vont faire «l'expérience confondante de l'intimité partagée avec l'altérité», et de la confiance qui permet d'accepter de «déposer les armes» la tête haute.

 

L'histoire se déroule en 2007/2008 dans la ville de Budapest, seule survivance des splendeurs passées de la Hongrie  devenue «une oasis pour touristes occidentaux». Un jour d'automne, Theodora (2), jeune et riche Viennoise gérant l'héritage musical de son père, un célèbre chanteur et compositeur d'opéras, investit le territoire d'Attila Kiss, un Hongrois démuni de vingt-cinq ans son aîné qui peint le jour et travaille la nuit comme «trieur de poussins» (3) dans une fabrique de foie gras de la grande banlieue.

Et la belle guerrière «entrée dans [son]lit comme [ses] ancêtres dans son pays» vient, comme dans un conte, arracher à son sommeil cet homme perdu et solitaire qui «à part la peinture n'aimait plus rien et que personne n'aimait». Un homme qui, «n'ayant pas combattu depuis des années», se fera prendre par surprise par l'ennemi ancestral (4), bouleversé par la présence soudaine de la jeune femme :

«C'était comme s'il avait poussé la porte et trouvé un chevreuil dans la cuisine.»

1) Le dernier amour d'Attila Kiss traite de l'amour et de la guerre, Attila (prénom très courant en Hongrie) nous renvoyant bien sûr au guerrier hun, figure mythique exaltée par le nationalisme hongrois, et Kiss (même si on prononce "kich" en hongrois) nous évoquant forcément l'amour...

2) Theodora de même, nous renvoyant à cette danseuse nue épousée par le futur empereur Justinien est liée à l'amour et à l'Empire. Elle nous évoque aussi l'une des villes invisibles, des villes rêvées d'Italo Calvino...

3) L'auteure nous décrivant avec une précision documentaire la cruelle chaîne de fabrication du foie gras

4) Cette Autriche dont toute l'histoire «n'est qu'un acte ininterrompu de haute trahison» , cette ancienne alliée «qui avait abandonné la Hongrie à son sort sans un regard en arrière»

 

 

Theo parle beaucoup, Attila l'écoute mais n'en pense pas moins. Terrassé par la guerrière et séduit par l'amante, il va découvrir chez cette orpheline à la stupéfiante érudition lyrique d'autres facettes pour lui détestables que cette Autrichienne lui avaient tues. Il soulèvera ainsi «une à une les couches sédimentaires qui la recouvraient et la protégeaient» jusqu'à ce qu'il puisse lire en elle, apercevoir le «panorama qui lui avait échappé depuis le début, le territoire immense qui était elle». Jusqu'à ce que, se mettant enfin à parler de sa vie antérieure, de toutes ces choses perdues mais enfouies au fond de lui, elle puisse à son tour le déchiffrer.

 

Attila, le Hun, par Eugène Delacroix (détail)

Raconté à la troisième personne, ce qui permet notamment au narrateur omniscient d'anticiper et d'avoir également son mot à dire, Le dernier amour d'Attila Kiss est un livre court, dense et bien construit d'une belle écriture imagée, vive et précise qui n'hésite pas à recourir à de longues phrases et à de fréquentes énumérations.

Julia Kerninon sait y entretenir le mystère de Theodora - et celui d'Attila pour elle - en creusant cet important entre-deux entre ces paroles et ces silences habilement matérialisés par l'usage de caractères italiques (5). Et elle explore de manière parcellaire «le terrain de sa personnalité», amenant le lecteur à «lire» cette dernière comme le fait le héros. Un lecteur qui peut, grâce à la complicité du narrateur, s'identifier totalement à Attila puisqu'il connaît quasiment tout de lui bien avant que ce dernier n'ose le révéler à sa compagne à la fin du livre.

5) Où s'expriment paroles et pensées tues des héros, ces "je" qui ne correspondent pas forcément car il est difficile de poser des mots «pour expliquer qui nous sommes» sans construire une fable

 

Petra Lang (Isolde) and Stephen Gould (Tristan) © Wiener Staatsoper

Après un prologue où l'auteure se confond avec le narrateur pour présenter magistralement son livre, deux volets de huit chapitres viennent encadrer la partie centrale qui en comporte le double. Une partie consacrée au mouvement de cette guerre amoureuse, à cette «rivalité entre (...) l'amour et la terre». Attila a ainsi l'impression de déserter son pays en aimant Theodora et se réfugie dans les conflits de l'histoire faute de pouvoir envisager l'avenir. Et cette rivalité est aussi, surtout, celle qui oppose l'amour et le territoire intime, ce «domaine le plus privé» de nos vies qui se pénètre plus lentement et difficilement que l'intimité sauvage des corps.

Dans une succession de flashes-back, la première partie nous avait entraîné auparavant dans la vie dure, intense et chaotique d'Attila depuis ses dix-sept ans jusqu'à ses cinquante et un ans – âge de sa rencontre avec Theodora -, tout en dressant un portrait colorée de la Hongrie durant cette période. Quant à la dernière partie, elle est celle où les deux héros parviendront enfin à se connaître, à comprendre qu'elle est la vraie nature de l'autre et à pouvoir se rejoindre.

Le véritable amour s'affirme alors moins comme un art guerrier que comme un art presque littéraire, plus rare et pacifique : celui d'une lecture mutuelle seulement accessible aux «bons lecteurs», à ceux qui réussissent à lire entre les lignes, car «la vérité ne se répartit pas exclusivement entre la parole et le silence, entre ce qui est dit et ce qui est tu, mais (...) elle occupe d'abord et surtout les territoires immenses et sans nom qui les séparent.»

 

 

 

 

 

 

 

 

Le dernier amour d'Attila Kiss, Julia Kerninon, Editions du Rouergue, 2016, 128 p.

 

A propos de l'auteure :

Julia Kerninon est née en 1987. Thésarde en littérature anglaise, elle a publié deux livres sous le nom de Julia Kino, Adieu la chair (2007) et Stiletto (2009).
Sous son vrai nom, elle a publié deux romans  : Buvard en 2014 qui reçoit de nombreux prix dont le prix Françoise Sagan, et Le dernier amour d'Attila Kiss en 2016 (prix de la Closerie des Lilas). Elle vient de publier un récit autobiographique, Une activité respectable, en 2017.

(d'après Babelio)

EXTRAIT :

On peut lire les premières pages du livre (le prologue p.9/10, suivi du premier chapitre de la première partie p.15/16) : ICI

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Publié dans Fiction

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