"Le livre que je ne voulais pas écrire" de Erwan Larher

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

 

 

 

 

 

 

 

 

«L'époque exige l'autofiction», «les temps sont au voyeurisme» mais le sujet de ce livre écrit «d'après une histoire vraie» - et qui plus est vécue par l'auteur - ne doit pas pour autant dissuader les lecteurs qui tentent de résister à ce dictat.
Erwan Larher aime le rock et les mots. C’est un romancier qui invente des histoires, des héros, et surtout une écriture pour tenter de changer, ou du moins d'interroger le monde et l'humain. Rescapé de l'attentat du Bataclan où il a été blessé, il a longtemps refusé de témoigner, ne voulant pas «apporter son écot de larmoyance à l'océan émotionnel sur lequel surfent les media». Mais cette «tragédie intime» est un «drame national» qui dépasse le fait divers que certains transforment «en prix littéraire»  car c'est tout le corps social qui a été attaqué. Elle nous «atteint par ricochet», elle fait partie de notre histoire. Et des amis 
(1) finirent, semble-t-il,  par le convaincre de son devoir d'écrire, lui «le seul écrivain présent ce soir-là au Bataclan», notamment en employant «le mot magique» : «tu dois partager».

1)  Manuel Candré et Alice Zeniter qui, semble-t-il, l'y décidèrent, Jérôme Ferrari et Oliver Rohe qui l’encouragèrent

 

Un roman polyphonique mêlant de nombreuses histoires

 

Cette histoire est donc au départ la sienne. Elle est advenue et il en est (au sens littéraire du terme) le héros sans avoir «rien fait qui puisse être montré en exemple». Elle comporte malheureusement bien d'autres héros qui n'ont pas tous eu sa chance : ces nombreux «coreligionnaires» inconnus réunis ce soir de novembre 2015 pour écouter un concert des Eagles Of Death Metal et devenus ses «frères de misère et de peur», ses «semblables en douleur». Et bien qu’il ressente jusque dans sa chair une profonde empathie pour eux, il serait pour lui indécent de parler à leur place, chacun restant seul dans sa souffrance.

C'est également l'histoire de ses proches et de ses nombreux amis, de ces héros indirects qui dans une douloureuse angoisse ont tenté cette nuit-là de repousser l’image de sa mort, et c'est aussi celle des terroristes, de ces héros maléfiques se prenant pour des dieux qu’il va doter de prénoms symboliques, se donnant droit, pour tenter de comprendre, d'imaginer brièvement leur parcours, leurs motivations, leur ressenti. Toutes choses que la narration arrive à traduire de manière remarquable en entremêlant deux fils.

Le fil principal (comptant trente chapitres), celui, intime, d'un auteur-narrateur mettant à nu l'homme comme l'écrivain, fait également entendre la voix du terroriste Iblis, tout en intégrant d'autres voix dans des dialogues, Erwan Larher y inscrivant de plus en creux la présence de ses compagnons de misère. Ce fil est scandé par les seize chapitres d’un fil secondaire «Vu du dehors» où l'auteur cède la parole à tour de rôle à ses proches et à ses amis - écrivains pour une bonne part -, l’accumulation de ces textes (2) balisant une sorte de cercle protecteur autour de lui, une chaîne d’amour et d’amitié. Et pas plus que ceux qui ont vécu l’horreur à ses côtés, il n’oublie les autres héros indirects inconnus, les réunissant de même, avec beaucoup de délicatesse, dans un chapitre fantôme (3). Voix silencieuses lovées dans le corps-même du livre, liées à jamais à son histoire.

2) Soit 14 textes dont le dernier a un statut un peu à part, plus une copie d’écran d’une conversation sur Facebook

3) On passe ainsi du chapitre XIII à XV dans le fil secondaire, comme du chapitre  28 à 30 dans le fil principal

 

Un objet littéraire

 

Pas question pour Erwan Larher de nous livrer un témoignage (d’ailleurs, couché contre le sol de cette salle funeste dès les premières détonations, il n’a rien vu, juste perçu, senti et ressenti). Ni un récit car on ne peut raconter, ni décrire «l’hyper horreur», les hurlements, l’odeur, la peur ni la douleur. Cela ne peut pour lui se partager car on se situe «au-delà des mots. Au-delà de l'imagination».

Il lui fallait donc, non romancer ces événements, mais s’emparer de son vécu et de celui exprimé par ses amis et ses proches, comme des précisions recueillies en consultant la documentation disponible, et organiser ensuite toute cette matière. Inventer un «objet littéraire» «autour du Bataclan» puisqu’il ne pouvait ni ne voulait écrire «dessus». Autour du Bataclan et forcément autour de lui, non par narcissisme mais simplement parce qu’il se tenait «à la jonction d’une épreuve individuelle et du choc collectif», une féroce autodérision lui permettant de plus d’éradiquer toute velléité d’ostentation. Mais comment écrire un roman quand il n’y a pas vraiment d’intrigue, quand tout le monde sait que le héros s'en sort ? Trouver un fil conducteur, construire une progression narrative s’avérait une tâche difficile.

L’auteur, déjouant les pièges et contournant les obstacles, réussit pourtant à exploiter toutes les ressources de la littérature pour inventer une forme qui fait sens. Dedans et dehors, mais aussi avant et après, tu et je, ces oppositions vont ainsi déterminer tant les points de vue narratifs que la structure et la progression de ce roman polyphonique fragmenté dont le coeur infernal apparaît comme une sorte d’«enclave», de «faille spatio-temporelle» où le réel sombre dans l’irréalité. Un roman qui semble se diviser en deux volets (antérieur/postérieur) venant encadrer ce lieu fatal du Bataclan lui-même dédoublé (intérieur de la salle/extérieur), tandis qu’un mouvement du "tu" au "je" et à son anéantissement, puis du "tu" à la conquête d’un nouveau "je" accompagne la descente aux enfers du héros puis sa remontée. Une lente métamorphose.

Et en intégrant dans cette histoire celle de son écriture, de la difficile genèse de cet objet littéraire, en évoquant l'avancement de son "Projet B", ses questionnements, ses doutes et ses tâtonnements, ses évidences aussi, Erwan Larher nous fait réaliser combien l'extrême violence résiste à la représentation. Il nous fait saisir l'importance, moins des mots, de ces «mots pour l’extérieur» ne pouvant «habiller» certaines situations, que de leur agencement, de la construction et du rythme, du mouvement... De cette musique littéraire que nous percevons d'abord par le corps.

Autour de l'enfer du Bataclan

 

«Tu écoutes du rock.»
Le roman démarre au présent sur un incipit d’une évidente simplicité et l’auteur va d’abord remonter en amont de ce point de départ. Il convoque ainsi ses souvenirs d’enfance : son amour précoce du rock, son premier concert des EODM, mais aussi son premier contact avec la violence et la peur dans un collège périurbain et cet amour des mots qui fera de lui un écrivain.  Il rembobine et re-visionne le film de son arrivée au Bataclan à la recherche d’un signe annonciateur inconsciemment enregistré et, semblant appréhender le moment fatal, il temporise, diffère sans cesse son entrée.

Quant au choix de ce "tu" ambivalent, à la fois proche et lointain, qui interpelle aussi le lecteur, il lui permet de parler de celui qu’il n’est plus : de  ce soi-enfant, de ce soi léger et joyeux s'approchant du Bataclan, ou de se soi disloqué, détruit. Mais aussi de s’adresser aux terroristes (vous), et surtout à l’un d’entre eux dans les pensées, les sensations duquel il se glisse. Et quand le narrateur reprend soudainement  son "je" pour entrer enfin dans la salle, les pronoms narratifs vont assez vite s’entrechoquer et s'affoler, Iblis, cette incarnation du diable, passant alors d’un "il" encore lointain à un "tu" directement menaçant tandis que le "je" de l’auteur, n'ayant plus rien de personnel (4), va se dissoudre dans un chaos vertigineux, illustrant cette «expérience de dépersonnalisation» où le héros devient «caillou, minéral, extérieur, a-réel».

4) Iblis s'emparant soudain de ce "je" tandis que celui du héros devient autre

 

Le second volet s’amorce après l’interminable et chaotique attente une fois sorti de la salle, le héros blessé étant enfin sauvé par un «ange». Commence alors le roman de la réparation et de la reconquête de la verticalité jusqu’à l’effacement total des séquelles. Une lente mue consacrée par l’extraction d’un "je" renaissant de l’«exuvie» du "tu". Une métamorphose (5) qui, bien au-delà d'une simple résilience après un événement destructeur, semble rejoindre le mouvement perpétuel de la vie.

5) Thème déjà très prégnant dans le précédent roman de l'auteur, Marguerite n'aime pas ses fesses

Energie vitale, humour et bienveillance imprègnent cette partie qui nous concerne plus directement, plus personnellement, car elle nous  amène à nous interroger sur nos comportements post-Bataclan, nous incite à résister à la paranoïa ou du moins à la méfiance et au repli sur soi. L'auteur, entre quelques  coups de griffes  bien mérités, y remercie tous ceux qui se sont occupés de lui avec tant de chaleur et d’humanité sans craindre d'indisposer les «allergiques à la guimauve», développant aussi des réflexions, moins politiques et sociales que philosophiques, sur l’homme, sur le destin (hasard et fatalité), ainsi que sur la mémoire - notamment celle du corps. Et il s'y achemine vers une «happy end» romantique et facétieuse. Une fin à première vue un peu «faible» (ce dont il n'a cure !) ou du moins déroutante mais certainement pas incohérente.
 

La dynamique de la langue

 

Quant au travail de la langue dans le fil principal, en osmose avec les différentes phases du roman, il se porte moins sur le lexique que sur la tonalité (où domine l’humour - l’ironie et l’autodérision) et sur le rythme, le balancement et le tempo, l’auteur semblant suivre en cela le conseil récolté sur le blogue de Claro : "motoriser des sensations".
Erwan Larher ne cherche pas à esthétiser et adopte dès le départ le ton juste, et souvent un parler "jeune" parsemé d’anglicismes. Sa langue, précise quand il est possible de raconter, de décrire, de faire surgir des images - et même technique (termes musicaux, balistiques, médicaux) -, toujours friande de quelques mots rares, se réduit soudain à des onomatopées quand on ne peut plus articuler de mots pour dire.
Dans le premier volet du roman, le rythme, tout en élan, en reprises et en modulations, mais aussi en arrêts et en retraits, semble épouser les manoeuvres dilatoires du héros tandis qu’il se fait incisif et percutant quand le narrateur s’adresse aux terroristes, semblant absorber sa colère. Puis il devient haletant, staccato, criant
(6) au coeur de l’enfer jusqu’à s’éteindre dans le blanc de la page dans un temps suspendu. Comme si on ne pouvait que restituer la bande-son d’un film privé d’images. Et il faut attendre le deuxième volet pour que les phrases se délient et nous portent sur leur houle.

6) Avec des caractères majuscules et moult points d’exclamation

 

On sait gré à l’auteur d’avoir vaincu ses réticences à s’emparer de ce sujet et de la décence qu’il manifeste dans son traitement, de son respect des victimes comme du lecteur. Il ne cherche jamais en effet à réveiller le voyeur qui peut-être sommeille en ce dernier. Echappant au piège du sensationnalisme et du pathos grâce à sa sincérité et sa sobriété, et au recul donné par l'humour et la littérature, Erwan Larher apporte «sa petite geste» pour questionner notre rapport au monde et à l'autre, tentant modestement de le faire évoluer.

Et en  écrivant ce livre revigorant qui nous parle moins de mort et de haine que de vie et d'amour, moins de barbarie que d'humanité, il renverse la portée de cette tragédie en nous incitant à mieux vivre ensemble, ôtant ainsi aux terroristes leur victoire.

(Article publié sur La Cause Littéraire)

 

 

 

 

 

 

Le livre que je ne voulais pas écrire, Erwan Larher, Quidam 20 août , 268 p., 20 €

A propos de l'auteur :

 

http://www.quidamediteur.com/auteurs/larher

http://www.erwanlarher.com/

EXTRAITS :

1
p. 11

Tu écoutes du rock. Du rock barbelé de guitares et de colère. Depuis la préadolescence. Môme, il te fallait une autorisation paternelle avant de te servir de la chaîne stéréo. Inépuisable enchantement : le petit levier à pousser pour faire décoller le bras, qui porte en son extrémité la tête de lecture, tête que tu places, en fermant un oeil pour plus de précision, au-dessus du bord du vinyle - le plateau s’est mis à tourner -, puis fais descendre, toujours à l’aide du petit levier, il s’agit de ne pas rater son coup, jusqu’à ce que le saphir se pose en craquotant sur le 33 tours. Quelques secondes et le salon vibre d’une énergie magique, qui t’enlace comme si la musique t’était immanente et que les grandes enceintes fabriquées par ton père se contentaient de la révéler.
La cassette de Léonard Cohen, le double rouge et le double bleu des Beatles, le Köln concert un peu usé aux coins, objets sacrés. A la même période te happe le vaudou des mots, livres dévorés, partout, tout le temps, avide. Mais avec la musique, l’ensorcellement est plus immédiat, plus spontané. Plus naturel ? physique. Elle s’empare, investit, sans apprentissage, sans doigts qui suivent les lignes, sans sourcils froncés aux syllabes délicates. (…)

5

p. 45/46

Voir sur le site de l’éditeur : ICI


26
p.228/229

(…)
Rappel : le terrorisme a pour  but d’instiller la terreur. Et ça marche.
« Même moi, en plein milieu e la campagne poitevine, j’y pense, t’avoue ton adorable kiné. Alors je comprends que vous soyez un peu parano. »
Parano ?
Garer ta moto près d’un camion de traiteur et la voir exploser.
Remarquer un Arabe barbu (tu te détestes) en survêtement et bombers portant un sac de sport et te plaquer hors de portée de tir, derrière un pilier en béton de la gare Montparnasse.

Voir dans le TGV un grand Black (tu te détestes) farfouiller dans sa valise pendant cinq bonnes minutes; ne pas quitter son manège des yeux au cas où il essaierait de remonter une arme planquée en morceaux au milieu de ses affaires.
Repérer le moustachu de type moyen-oriental (tu te détestes) à l’air hagard assis quelques sièges plus loin, qui ne cesse de se lever pour aller aux toilettes; noter qu'il y retourne pendant que  le contrôleur lui met une amende (tiens il n'avait pas de billet, comme par hasard (tu te détestes)); t'attendre à ce qu'il ressorte avec une arme pour buter ledit contrôleur. Voir très nettement la tête de celui-ci exploser contre la porte coulissante. Respirer un grand coup.

Parano ?
Le terrorisme a pour but d’instiller la terreur. Ta réalité est modifiée par ce possible dont ta chair porte les cicatrices. «Vous allez peut-être trouver ça ridicule, commence ta si dévouée petite kiné, en rosissant, les yeux baissés. Ne vous moquez pas de moi, hein, mais à chaque fois que je constate les progrès que vous faites, je me dis que moi aussi je les combats, Daech et compagnie. C’est mon défi, comme si en vous retapant, je leur criais qu’ils ne gagneront pas. »
(…)

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Publié dans Fiction, Autobiographie

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