"Et au-dessus dansent les oiseaux" de Lamia Berrada-Berca

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Et au-dessus dansent les oiseaux" de Lamia Berrada-Berca

La neige est là.

On ne sait pas quand elle est tombée, elle est là quand Noé se lève.

Immensément là.

C’est une nouvelle page blanche que Lamia Berrada-Berca vient marquer de ses mots, inventant une nouvelle histoire déployant les trajectoires de «personnages de papier», tout en faisant ressurgir les thèmes enfouis de ses précédents livres, notamment celui de l’enfermement et de l’émancipation, de l’oubli et de la mémoire...

La métaphore de la feuille blanche n’est certes pas neuve, mais elle a le mérite de charrier d’autres imaginaires, d’autres livres, évoquant notamment le premier des Récits de la Kolyma  de Chalamov comme le début du Château de Kafka, mais aussi la chronique  Retour dans la neige de Robert Walser.

Et l’auteure plonge ainsi d’emblée le lecteur dans une riche et complexe atmosphère onirique, à la fois sombre et lumineuse, mystérieuse et chaleureuse. Dans un entre-deux de neige reliant monde visible et invisible où tout semble possible, où, retrouvant une sorte d’innocence première, il peut s’abandonner à ses mots et sonder ses silences pour tracer son propre chemin.

Faire que le temps se cristallise.
Equeuter les cerises, effeuiller les pages, énoncer les mots.
Prendre le temps de séparer les choses du tout auquel elles appartiennent. De regarder le monde à partir d’un de ses fragments et donner un sens à chacun d’entre eux.

Et au-dessus dansent les oiseaux est un récit fragmenté en douze chapitres numérotés et sous-titrés introduits chacun par une page tirée d’un carnet intime, voix secrète d’un père disparu dont elle perpétue la mémoire. Des chapitres eux-mêmes morcelés, troués d’une abondance de blancs typographiques propices à l'écho, à l'envol, et permettant au lecteur de peser le sens des mots, de mesurer leur part d'ombre et de vérité.

La langue de l'auteure, toujours très poétique, y saisit des images spontanées, des instants vécus «comme un bout d’éternité». Et elle joue sur trois couleurs symboliques ambivalentes : le blanc de la lumière, absolu de pureté confinant au néant, à l’effacement ; le noir, couleur de la nuit et du deuil comme de l’encre de l’écriture, et le rouge du désir, du sang de la vie et de la mort.

Le roman se déroule dans un espace intemporel et universel en proie à la «dernière guerre», dans un lieu jamais nommé quadrillé de murs et de frontières. Un lieu dévasté par des «diables noirs» sanguinaires qui nous renvoient  à une actualité vieille comme le monde.

C’est une histoire d’amour, vécue ou rêvée, qui transgresse ces frontières et met en mouvement ses deux héros de part et d’autre d’un mur séparant artificiellement deux territoires. Une histoire qui les porte au bout d’eux-mêmes, des ténèbres de leur solitude vers une fragile lumière.

 


 

Elle l’aime.
Elle lit en lui.
Comme si la lecture et l’amour avaient en commun de célébrer l’invisible.

Depuis la mort du père, «un point incrusté dans la mécanique du temps», la mère n’attend plus rien de la vie et pleure de tout son coeur le disparu mais aussi ses rêves brisés, tandis que sa fille Aëla, grande lectrice «bâtissant des images que le vent emporte» espère  «se sauver du temps dans lequel elles sont enlisées. Du paysage dans lequel on les a attachées». Frémissant de désir, elle attend de tout son corps la venue de Noé qui réussit à traverser le mur pour la rejoindre, car leur amour  «est plus haut que les nuages».

A ces personnages s'ajoutent aussi un mystérieux Arpenteur, figure du rêve et de la liberté que la mère n’a pas pu, n’a pas su saisir, et un enfant-poète, voix de l’innocence perdue, qui veille sur les deux amants. Une sorte de "petit Noé" apparaissant dans les rêves d’Aëla comme pour la révéler à elle-même, pour lui indiquer la voie.
Aëla en effet semble, comme ce Petit Garçon, alliée à l’invisible. Elle possède ces langages supérieurs que sont l’amour, cet au-delà des mots qui lit sur les visages et écrit sa tendresse dans des caresses, et la poésie qui ignore la frontière «entre la parole du dedans et celle du dehors».
Tout comme l’enfant racontait des histoires aux chiens enfermés pour qu’ils ne deviennent pas fous, elle libérera Noé des chaînes de son passé en lui offrant son amour mais aussi des livres. Elle apparaît ainsi comme une sorte d’ange sortant Noé de son enfer, lui ouvrant l’horizon d’un paradis inaccessible en lui permettant d’affronter la mémoire et de réinventer un ailleurs. L'entraînant dans «la trajectoire irrépressible de la fuite qu’est la vie».

Et la force du désir qui anime Aëla fera sans doute aussi (on le suppose) s’envoler les mots de la cage de ses rêves pour qu'ils s'inscrivent sur les pages d’un livre, intégrant alors ce patrimoine précieux qu’il faut perpétuer.

 

Dans  Et au-dessus dansent les oiseaux, Lamia Berrada-Berca explore ainsi à nouveau les territoires de l’imaginaire, arpentant la noirceur du monde et éclairant «la poésie des êtres». Et ses deux héros de papier, irrigués par la sève de ses mots, deviennent des êtres de chair osant exister, avancer, et  se confronter au «vertige de vivre».

Plus encore que dans ses précédents romans, elle y célèbre l’amour et ces livres qui aident à prendre son élan. Qui apprennent à rêver et à être soi, à surplomber les frontières de l’espace et du  temps - même si ce denier finit toujours par avoir «le dernier mot».

Un livre exaltant ainsi «la langue verticale des oiseaux».

 

 

 

 

 

 

 

 

Et au-dessus dansent les oiseaux, Lamia Berrada-Berca, éditions du Sirocco, 2017, 204 p.

A propos de l'auteure :

https://www.babelio.com/auteur/Lamia-Berrada-Berca/117035


On peut consulter aussi les critiques de trois de ses précédents livres sur ce blog : ICI

 

EXTRAIT :

 

On peut consulter le premier chapitre, p.13/16 : ICI

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Publié dans Fiction, Poésie

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