"À tous les airs" de Stéphane Vanderhaeghe

Publié le par Emmanuelle Caminade

"À tous les airs" de Stéphane Vanderhaeghe

Après Charognards en septembre 2015, Quidam vient de publier le second roman de  Stephane Vanderhaeghe, qui s’avère en fait son premier...
Si l’ébauche de l’héroïne et l’idée du "roman qui lui donnerait corps" remonte aux années 2006/2008 durant lesquelles l’auteur croisa dans les rues de son quartier une énigmatique vieille dame à l’accoutrement incongru semblant se rendre au cimetière, le manuscrit ne fut entamé qu’en août 2011 et, quoique bouclé en 2013, son écriture se prolongea, de pauses en nouvelles versions, jusqu’en juillet 2017.
Entre temps, une nouvelle qui devint vite un roman avait vu le jour et l’éditeur en jugea le texte plus propice à une introduction sur la scène littéraire. Le cimetière de la dame aux mystère, intitulé ensuite A tous les airs en référence à Départ, un poème des Illuminations de  Rimbaud
(1), était en effet un texte ambitieux d’un abord plus difficile, plutôt culotté pour une entrée en écriture romanesque.

1) http://abardel.free.fr/petite_anthologie/depart.htm

 

Refusant dans ce roman toutes les conventions du genre, l'auteur réussit en effet la gageure de se passer d’intrigue et d’élan narratif, le parcours de son héroïne entrée dans la danse de la fiction à la date fatidique de ses dix-sept ans (second clin d’oeil au poète (2) ) s’y enroulant inlassablement tandis que, se démultipliant, la vieille dame peine à se dessiner nettement.

Il s’offre même la fantaisie d’y introduire un improbable gendarme semblant «débarqué d’un roman policier poussiéreux» qui mène minutieusement l’enquête sur cette mystérieuse «affaire du cimetière» - «théâtre d’agissements étranges» dont aucun n’acquiert de matérialité.
Et le lecteur est ainsi convié au spectacle d’un théâtre d’ombres où l’action, comme les journées, se répète avec quelques «variations de surface», le récit, englué dans le temps, n’arrivant pas vraiment à s’orienter vers un dénouement et semblant se régénérer une fois tombé le rideau de la nuit.

2) cf le célèbre vers de Rimbaud qui commence et termine son poème Roman (Le cahier de Douai) http://rimbaudexplique.free.fr/poemes/roman.html

Cette dame à l‘âge incertain que débauche la rumeur, qui courtise le mystère comme on court l’intrigue, aucuns y verraient une caricature chevauchant les chimères que profilent de lointaines et timides divagations. C’est à peine si on ose encore, mais déjà la rumeur d’une marge à l’autre rapièce ces récits en lambeaux dont on la pare, ces trames décousues, escamotées, vite tues, qu’elle traîne derrière elle à son insu et qui la poursuivent jusque dans les allées les plus reculées de son cimetière. 

Dès les premières pages nous sommes avertis de l’étrangeté de ce roman tout en circonvolutions, tournant comme une roue dont le centre de gravité est un  cimetière où tout commence et tout converge, la dame qui le hante étant mise en branle par une incessante musique qu’elle semble seule à entendre. Elle se laisse déporter «dans  une ritournelle sans fond d’une marge à l’autre au gré des visions » - semblant ainsi essentiellement mue par la poésie  (3) -, et elle nous entraîne à galoper les chimères (4) à sa suite. A nous perdre dans les dédales de ses pérégrinations.

3) Cf la deuxième épigraphe du livre «Ô Rumeurs et Visions !»  (tirée également du poème de Rimbaud  mentionné à propos du titre)
4) Animal fantastique qui permet l'évasion dans des rêveries. Les chimères sont le symbole de créations imaginaires issues des profondeurs de l’inconscient

 

Ce cimetière, lieu où se creusent et se fleurissent les tombes, où se croisent les morts et les vivants, est donc le  «point de départ de tous  les scénarios». Ses allées aux multiples embranchements évoquent un «petit labyrinthe» et sa topographie n’a rien à envier au «Dublin début de siècle» de Joyce, ni au London où déambule Mrs Dalloway. Et il apparaît non seulement comme un cadre mais comme le lieu-même de l’écriture. Comme une sorte de métaphore du roman ou d’allégorie de la gestation romanesque, d'une fiction en train de s’écrire faisant miroiter des embryons de personnages et des esquisses d’histoires qui s’étoffent, s’emballent et s’étiolent jusqu’à épuisement.
Tirant les fils et les entremêlant, explorant avec délectation les pistes multiples s’offrant à lui, s’abandonnant avec un plaisir communicatif à ces «amorces qui ne mènent nulle part» sans vouloir se résigner au choix réducteur d’une destination programmée, l’auteur y sollicite tous les pouvoirs de son imagination, d’«une imagination tout en débords, courant follement d’une marge à l’autre». Et il va jusqu’à modeler la plastique de son objet littéraire en lui donnant une structure "cémétériale", écartant toute linéarité au profit de moult courtes séquences séparées par des croix et inscrivant ainsi ces lambeaux de récits et ces trames décousues dans ses marges/allées.
Des lambeaux, des trames de vies escamotées qui ne s’emboîtent nullement comme dans un puzzle faisant progressivement sens, mais se coupent et se recoupent, se superposent et s’effacent de manière vertigineuse  comme dans une sorte de "flux de conscience"
 (4)   - une sorte  de discours interne fragmenté et dispersé dispensant une myriade d’images et d’idées, de souvenirs et de réflexions, d’observations et  de sensations se chevauchant - qui libère le récit du temps et fait de l’écriture un processus infini toujours en gestation, toujours sur le seuil, ouvrant la porte à toutes les potentialités  poétiques du langage.

4) S’inscrivant dans la lignée du roman moderne "antiréaliste" tel que le définit il y a près d’un siècle Virginia Woolf dans son essai L’art du roman

Cette entrée fracassante, vertigineuse et facétieuse en littérature - même reportée - n’est pas  sans rappeler celle de Pierre Senges avec ses Veuves au maquillage qui faisait de l’entrée en littérature son objet en étant à lui-même son propre théâtre et en mettant en scène une anatomie de la fiction et son infini recyclage. Son héros s’y dépossédait ainsi de lui-même aidé en cela par six veuves muses et miroir de l’écrivain à venir.
Des veuves muses auxquelles nous renvoient les neuf déclinaisons de la dame du cimetière de Stéphane Vanderhaeghe - qu’on «l’appelle Solange ou Léonore, Rosa ou Angèle , Anne ou Agnès», Léona, Elsa  ou Olga. L’une d’entre elle, la «copiste» Agnès étant même chargée de faire enfin émerger le grand oeuvre posthume de son mentor, un universitaire érudit qui voulait «réinventer la littérature moderne de fond en comble», sachant parfaitement que «tous les "chef-d’oeuvres actuels"» ne sont que de «sombres plagiats ou, à défaut - puisqu’ils auraient été anticipés par l’oeuvre d’un autre -»  manquent «cruellement d’originalité»!

 

 

Le labyrinthe du cimetière évoque aussi les circonvolutions cérébrales et nous pénétrons bien "à l’intérieur du crâne" (5) d’un écrivain qui a justement donné ce titre à son site car "tout en matière d’écriture se passe à l’intérieur du crâne".
A tous les airs est ainsi «un voyage initiatique dans les entrailles de la littérature» qui nous fait circuler dans le cerveau d’un écrivain et nous berce du ressassement de ses pensées, qui nous fait épouser le mouvement-même de son esprit et suivre  les méandres de son bouillonnement créatif. Partager les effets de cette ivresse grâce à «la magie du langage».

5) http://stephanevanderhaeghe.net/

«Rien n’a d’existence que poétique.» Et c’est bien la langue qui fait exister ce roman sans points d’ancrage narratif semblant son propre objet, dont toute la tension dramatique s’inscrit dans une forme elliptique et fragmentée, instable et répétitive, s’enfonçant dans le rythme d’une ritournelle obsédante. Un roman qui s’impose surtout par «la musique des mots, la poésie».

Stéphane Vanderhaeghe fait circuler les points de vue, son narrateur, omniscient - même s’il ne sait pas grand chose de leur passé et se perd souvent en conjectures - s’attachant tour à tour à ses différents personnages et s’adressant même parfois à ses héroïnes. Tandis que régulièrement le "elle/il" se voit détrôné par le "on" d’un commentaire impersonnel surplombant. Et, avec beaucoup de malice,  l’auteur - qui n’a pas la vanité de se prendre au sérieux - intervient ironiquement dans la narration en se dédoublant dans ce prolixe gendarme un peu dépassé par les événements : un roi du cliché langagier s’avouant amateur de cinéma et surtout de poésie qui soliloque avec chacune de ses créations et relance sans cesse cette affaire dont on «ne saura jamais le fin mot». «Un flicaillon qui a cru pouvoir déjouer l’intrigue de cette sombre histoire, faire jeu égal avec son auteur» !
Il semble également se mettre en scène avec autodérision dans ce couple formé par René Lamoric, cet universitaire tentant de se muer en écrivain au travers d’une héritière  accumulant «palimptueusement» au cours de ses multiples relectures les corrections du premier jet de son chef d’oeuvre posthume, guidée pas les nombreuses notes manuscrites en dos et marge de pages que lui a laissées son ancien professeur. Un professeur plutôt enclin, lui, aux aphorismes péremptoires.

 

Et les bribes de ce roman gigogne un peu déroutant qui multiplie les incises et dont les motifs se font souvent écho, s’effacent souvent «dans des points de suspensions encrés au bout d’une phrase» et se raccordent parfois un peu brutalement avec force tirets au gré des association d’images, de mot ou d’idées, l’auteur (cédant à la mode ou voulant peut-être nous donner un peu de concret à moudre) y insérant aussi quelques documents consultés par ses personnages.
Variant les registres et les tonalités, et parfois les temps et les modes au sein d’un éternel présent, Stéphane Vanderhaeghe nous régale d’inventions lexicales ou de mots rares, de nombreux jeux sur les clichés et les sonorités des mots - sur les assonances et les allitérations -, aimant aussi jouer de la typographie (des polices et des tailles des caractères, des gras et des italiques) comme de la ponctuation.  
Toutes choses qui compensent la circularité forcément un peu statique de sa ritournelle et évitent que le lecteur ne décroche en ayant l'impression de faire du sur place.


A tous les airs  est un texte ludique plein d'imagination et de dérision qui fait du roman le théâtre d’un esprit aux prises avec le rêve et le néant (6). Un roman qui séduira ceux pour qui la forme, la musique et l’inventivité de la langue priment sur l’histoire.
6) Cf "Ô charme d’un néant follement attifé" (première épigraphe du livre tirée de La danse macabre de Baudelaire)

 

 

 

 

 

 

 

A tous les airs, Stéphane Vanderhaeghe, Quidam éditeur, octobre 2017, 210 p.

A propos de l'auteur :

http://www.quidamediteur.com/auteurs/vanderhaeghe

EXTRAIT :
 

On peut consulter le site de l’éditeur : ICI

Publié dans Fiction

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M
Un récit flou et fou. Aussi fou que le projet de la littérature elle-même.
http://filsdelectures.fr/blog/a-tous-les-airs-ritournelle/
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E
Merci pour cette autre lecture. Elle m'aura aussi permis de connaître votre blog, cher confrère de la Cause littéraire...