"Le otto montagne / Les huit montagnes" de Paolo Cognetti

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Même s'il se déroule dans cette même montagne où, après une crise personnelle et d'inspiration, Paolo Cognetti s'était retiré avec des livres dans la solitude – ce qui avait donné lieu à la publication du Garçon sauvage (1), carnet de montagne intime racontant cette expérience -, ce livre en forme de quête initiatique ne se veut pas un roman autobiographique (2). C'est plutôt une tentative de transposition dans un langage romanesque de cette expérience qui lui apprit à observer et écouter, à sentir, à lire un paysage de montagne dans tout ce qu'il recèle de vie présente ou passée, à trouver le juste mot pour nommer les choses et leur donner sens. Une façon de contribuer aussi à donner à la vie en montagne la place qu'elle mérite en littérature car, si l'on trouve en abondance des récits d'ascension, les livres de montagne sont globalement restés en marge de cette dernière.

1) Il ragazzo selvatico, quaderno di montagna  (Terre di Mezzo, 2013), Le garçon sauvage, carnet de montagne, traduction de Anita Rochedy (Zoé, janvier 2016, 10/18, 08/2017)

2) Cf l'intéressante interview en italien de Paolo Cognetti : ICI

 

 

Dans une sorte de prologue, le narrateur, fils unique menant une vie citadine à Milan avec ses parents, pose la montagne comme mythe fondateur familial. Son père et sa mère partageaient en effet, quoique de manière différente, une même nostalgie pour cette montagne originelle des Dolomites qui avait vu naître leur amour, tout comme ils partageaient ce dialecte vénitien venu de cette "vie précédente et mystérieuse", qui résonnait aux oreilles du jeune héros comme un "langage secret".

Mais c'est dans une autre montagne aux confins du Piemont et du Val d'Aoste, surplombant le village imaginaire moribond de Grana où ils se rendront régulièrement en vacances, que l'enfant découvrira le monde qui rendait si heureux ses parents : celui de la forêt et des alpages que ne dépasse pas sa mère ainsi que l'âpre monde de roches, de cimes et de glaciers dans lequel l'entraîne son père. Le monde de Grana, ainsi que le désignent les vieux montagnards qui ne différencient pas le village de son environnement ni des sommets qui le surplombent, car la montagne forme un tout.

Une montagne où Piero nouera une profonde amitié avec le seul enfant du village, Bruno, un petit vacher qui l'initiera à ce monde merveilleux de nature sauvage et de ruines abandonnées qui servira de cadre à leurs jeux. De terrain d'aventures.

Après avoir refusé à l'adolescence de suivre son père Gianni sur ses sentiers d'altitude et s'être éloigné de cette "montagne d'enfance" pour tenter de s'inventer sa propre vie en s'écartant du chemin qu'il lui avait tracé - abandonnant ses études de mathématiques à l'université pour devenir documentariste - le héros revient à Grana après sa mort car il lui a légué un morceau de terrain qu'il venait d'acheter à 2000 m d'altitude : une ruine adossée à une roche blanche sur une sorte d'aplat surplombant un petit lac de montagne, de palier souvent balayé par les avalanches, par ces avalanches qui parfois précipitent notre hiver.

Il y retrouve son ami d'enfance devenu maçon, qui l'aidera à reconstruire cette maison, ce refuge d'altitude, comme son père - avec lequel il fut très proche après sa défection, comblant le vide laissé par son absence - le lui avait fait promettre. Et il devra "réfléchir au sens de cet étrange héritage". Quel message, quelle devinette - dont il était coutumier - ce père plutôt taiseux dont il ignore le passé a-t-il donc voulu lui envoyer ?

C'est seul, malgré l'aide de son ami, que comme toujours Piero devra le déchiffrer et y trouver une réponse. Car "personne ne peut s'occuper des autres. S'occuper de soi-même, c'est déjà toute une affaire".

 

Le otto montagne / Les huit montagnes est une histoire de solitude et d'amitié entretenant les énigmes, ce qui lui insuffle une certaine tension. Une histoire qui s'élargit à une autre dimension car ces deux amis, si différents par leur culture et leur caractère, incarnent également deux tendances que le narrateur porte en lui comme on porte les traits différents d'un père et d'une mère (3) tout en constituant un individu à part entière. Bruno, le "deuxième fils", "le fils de montagne" de Gianni, et Piero semblent ainsi en quelque sorte l'incarnation de ces tendances contraires et complémentaires que nous pouvons tous abriter, et qui rendent l'harmonie avec soi-même et avec le monde plus difficile à trouver.

3) La sociabilité, l'écoute et le regard pénétrant de sa mère ("qui avait un talent spécial pour voir les asperges encore sous terre"), l'immense besoin de liberté, le refus de l'enfermement de son père mais aussi l'appel de quelque chose qui vous dépasse

 

Une montagne mémoire et miroir révélateur, qui apprend à vivre

"Il n'y a rien de comparable à la montagne pour se souvenir."

 

Cette montagne première d'où tout vient, d'où coule l'eau de la vie, s'avère d'abord la mémoire du monde et des hommes. L'eau ruisselant sur la moraine du glacier vers un petit lac en contre-bas "ne vient pas de la neige de cet hiver" mais peut-être "d'un hiver d'il y a cent ans" : c'est "le souvenir des hivers passés que la montagne nous réserve". Quant aux ruines qui la parsèment comme "les signes d'une langue morte" et aux pierres usées des chemins, elles rappellent la présence et les activités des anciens montagnards qui autrefois la firent vivre.

Elle semble aussi conserver intactes les histoires individuelles. Les refuges et les sommets y gardent dans leurs livres d'or ou leurs cahiers les traces du passage des alpinistes et de ces randonneurs pour lesquels "refaire une course" permet de "remonter le cours de [leur] propre mémoire". Et les vieilles odeurs d'humidité et de fumée qui accueillent Piero à son retour au village font affluer les souvenirs de son enfance, comme si ce lieu avait gardé  son histoire.

C'est une montagne comportant sa part de mystère et d'inconnu, où se déroule toute une vie souterraine que l'on peut capter en portant un oeil attentif aux "reflets argentés du fond" du torrent qui en révèlent la vie secrète, ou en tendant l'oreille vers sa voix sourde quand il coule sous la neige. Une montagne s'avérant un miroir révélateur d'intériorité.

Dans ce monde âpre et pur qui réduit la vie à ses composants les plus élémentaires et va directement à l'essentiel, à l'absolu, notamment en haute altitude, il n'y a place en effet pour les artifices ni les faux-semblants. On ne peut tricher avec soi-même. Et la montagne a ainsi capacité à révéler non seulement les corps mais les âmes de ceux qui s'y aventurent.

La montagne apprend ainsi à vivre et il faut se tourner dans sa direction car c'est d'elle que vient notre nourriture, c'est d'elle que dépend notre futur : "Toutes les choses pour un poisson viennent de la montagne" et c'est pour cela qu'ils "regardent vers le haut en attente de ce qui doit arriver".

 

Le otto montagne/ Les huits montagnes, ce roman initiatique se déroulant sur une trentaine d'années (1984/2014) se divise en trois parties (4) de quatre chapitres, la partie centrale semblant une sorte "de pause ... entre deux âges" : celui de l'enfance et de cette vie estivale dans la montagne de Grana et celui de l'âge adulte où chacun des héros vivra sa vie, l'un s'élevant et restant au plus haut du pays qui l'a vu naître et l'autre vagabondant par le monde et découvrant d'autres montagnes. Une pause pendant laquelle les deux héros restaurant ensemble la ruine reçue en héritage de Gianni vivrons comme "dans le songe" de ce père, Piero remontant en mémoire le cours du temps pour se réconcilier avec lui, et mieux avancer. Pour trouver sa propre voie :

"Certaines fois pour aller de l'avant il faut faire un pas en arrière."

4) Montagna d'infanzia / Montagne d'enfance, La casa della riconciliazione / La maison de la réconciliation, Inverno di un amico / Hiver d'un ami

Et le titre qui résonne un peu mystérieusement résume la teneur philosophique, voire métaphysique du roman. Il renvoie en effet à une histoire racontée par un vieux Népalais traçant un dessin pour Piero dans la vallée de l'Everest. Un dessin en forme de mandala (5) représentant une roue dont les huit rayons séparant les mers, à l'extrémité desquels se trouve une montagne, convergent en un centre occupé par le plus haut sommet, celui du Sumeru. Une représentation asiatique du monde et du choix s'offrant à l'homme pour y inscrire sa vie, et dans laquelle s'inscrira le destin différent des deux héros.

Et, s'il n'est pas sûr qu'on apprenne davantage en gravissant la cime du Sumeru qu'en faisant le tour de ces huit montagnes, il semble que "dans certaines vies, (...) on ne peut plus retourner à la montagne qui se trouve au centre de toutes les autres, au début de sa propre histoire" et "qu'il ne reste plus alors qu'à vagabonder par les huit montagnes".

5) Cf le dessin qui en est fait sur le blog "Fine stagione" en illustration de la critique du livre : ICI

 

Photo tirée de l'intéressant article "En chair et en os" sur le blog En bourlingue

Une écriture poétique d'une grande puissance évocatrice

Paolo Cognetti s'attaque à cette langue italienne "neutre" qui prévaut en Italie sur de multiples dialectes encore largement parlés, tentant de lui donner l'incarnation propre à ces derniers. Il use ainsi d'une écriture très sensuelle rendant notamment la variété des odeurs et des sons, et utilise une palette de termes concrets et précis extrêmement riche pour désigner les choses de leur juste nom. Explorant tout le vocabulaire montagnard de la nature, le vocabulaire géographique comme celui de la flore et de la faune, de l'architecture et de toutes les activités liées à la vie en montagne.

En ville, le mot "nature" est une pure abstraction, "ici, nous disons bosco, pascolo, torrente, roccia, des choses que chacun peut indiquer du doigt. Des choses qu'on peut utiliser", dit ainsi Bruno à son ami. Et en effet à Milan dans le quartier des ormes où la mère de ce dernier travaillait, il y avait bien peu de ces arbres ! "Toute la toponymie du quartier avec ses rues des Aulnes, des Sapins, des Pins Larico, des Bouleaux, sonnait de manière moqueuse".

Et il y a dans cette manière de donner son poids à chaque parole quelque chose de proche de la poésie.

Tout est de plus symbole dans la prose de Paolo Gognetti, tout peut se lire à deux niveaux. Ce torrent, cet eau courant à travers la montagne qui d'emblée enchante le narrateur et lui semble un fleuve entier c'est bien sûr la vie qui s'écoule, tandis que poissons ou plantes renvoient au destin des hommes ou d'un homme. Ainsi comment ne pas voir Bruno, qui "aurait haï Milan et que Milan aurait ruiné" dans ce petit pin cimbro qui a réussi à pousser à l'abri de la ruine léguée par le père et que Piero tente de replanter devant la maison restaurée : "une plante étrange que celle-là. Forte pour pousser où elle pousse et faible dès que tu la mets ailleurs". Une façon aussi d'unir tous les êtres vivants peuplant le monde en un même destin.

Tout le roman est par ailleurs habilement tissé de motifs repris dans des contextes différents, et de sortes d'échos à rebours anticipant la fin. Le plus beau et le plus puissant étant celui concernant les sépultures. Piero raconte ainsi à Bruno que sur les hauts plateaux du Népal il n'y a pas assez de bois pour brûler les cadavres et que le mort y est abandonné aux vautours, ses os étant ensuite écrasés et mélangés à du beurre et de la farine pour servir de nourriture aux oiseaux.  Et une trentaine de pages plus loin, ce sont des truites projetées par une avalanche hors du torrent qui, sur leur lit de neige,  deviennent la proie des corbeaux :

"Sur la neige désormais, il ne restait qu'une bouillie rose.

- Sépulture céleste, dit Bruno." ...

 

Grâce à une prose poétique simple et riche d'une grande puissance évocatrice Paolo Cognetti réussit ainsi dans ce roman à rendre présent et vivant ce monde montagnard en partie oublié et à l'élever à une dimension universelle, lui donnant toute sa dignité littéraire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le otto montagne, Paolo Cognetti, Einaudi, 2016, 206 p.

 

 

 

 

 

 

 

Les huit montagnes, traduction de Anita Rochedy, Stock, août 2017, 304 p.

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A propos de l'auteur:

https://fr.wikipedia.org/wiki/Paolo_Cognetti#Essais.2C_carnets

 

EXTRAITS :

Parte prima

Montagna d'infanzia

Uno

(... )Pensai al torrente : alla pozza, alla cascatella, alle trotte che muovevano la coda per restare immobili, alle foglie e ai rametti che correvano oltre. E poi alle trotte che scattavano incontro alle loro prede. Comincai a capire un fatto, e cioè che tutte le cose, per un pesce di fiume, vengono da monte : insetti, rami, foglie, qualsiasi cosa. Per questo guarda verso l'alto, in attesa di ciò che deve arrivare. Se il punto in cui ti immergi in fiume è il presente, pensai, allora il passato è l'acqua che ti ha superato, quella che va verso il basso e dove non c'è più niente per te, mentre il futuro è l'acqua che scende dall'alto, portando pericoli e sorprese. Il passato è a valle, il futuro a monte. Ecco come avrei dovuto rispondere a mio padre. Qualunque cosa sia il destino, abita nelle montagne che abbiamo sopra la testa.

(...)

Parte terza

Inverno di un amico

Nove

p. 137/138

(...)

L'uomo raccolse un bastoncino con cui traccìo un cerchio nella terra. Gli venne perfetto, si vedeva che era abituato a disegnare. Poi, dentro al cerchio, traccìo un diametro, e poi un secondo perpendicolare al primo, e poi un terzo e un quarto lungo le bisettrici, ottenendo una ruota con otto raggi. Io pensai che, dovendo arrivare a quella figura, sarei partito da una croce, ma era tipico di un asiatico partire dal cerchio.

-L'hai mai visto un disegno cosi ? - mi chiese.

- Si, risposi. - Nei mandala.

-Giusto, -disse lui. - Noi diciamo che al centro del mondo c'è un monte altissimo, il Sumeru. Intorno al Sumeru ci sono otto montagne e otto mari. Questo è il mondo per noi.

Nel dirlo, traccìo, fuori dalla ruota, una piccola punta per ogni raggio, e poi una piccola onda tra una punta e l'altra. Otto montagne e otto mari. In fine fece una corona intorno al centro della ruota, che poteva essere, pensai, la cima innevata del Sumeru.(...)

 

Undici

p. 168/169

(...)

Allora spiegai che sugli altipiani non c'èra abbastanza legna per cremare i cadaveri : il morto veniva scuoiato e lasciato in cima a una collina, perché lo divorassero gli avvoltoi. Dopo qualche giorno si tornava su, e c'erano solo le ossa. Teschio e scheletto venivano frantumati e impastati con burro e farina, così anche quelli diventano cibo per ucelli.

-Che orrore, - disse Lara.

- Perché ? - chiese Bruno.

- Ma te lo immagini ? Il morto lì per terra e gli avvoltoi che se lo sbranano un pezzo alla volta.

- Be', ma stare in un buco non è mica tanto diverso, - dissi. - Qualcuno ti mangia in ogni caso.

- Si, ma almeno non lo vedi, - disse Lara.

- Invece è bello, - disse Bruno, - Cibo per ucelli.

(...)

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laure 19/01/2018 22:52

bonsoir,
Je découvre votre blog littéraire avec grand plaisir.
j'ai lu le livre en français . J'apprécie votre critique, elle est au plus proche de la langue.
je n'avais pas relevé la lecture à 2 niveaux :)
l'écriture poétique de l'auteur donne au livre une légèreté et une profondeur . Cette histoire de famille liée à la montagne est un bel hommage à la "vraie vie" rude, sans concession mais décrite avec tendresse.
les personnages sont de belles âmes que la ville étouffe et le montagnard Bruno est le souffle de la montagne.
En vous lisant j'ai compris la force du livre : un pacte d'amitié au delà des mots et l'amour filial qui perdure .
Un livre émouvant.
Je vais me promener dans votre blog et lire vos autres critiques .

Cordialement

Emmanuelle Caminade 20/01/2018 10:51

Merci pour ce commentaire.

Emmanuel F. 05/01/2018 08:44

Merci pour cette très intéressante critique. Vous avez comme moi lu le roman en italien, mais je me demandai comment était la traduction française qui est parue aux éditions Stock : la connaissez vous ?

A propos du "Ragazzo selvatico", je vous signale qu'une très jolie édition augmentée du livre vient de paraître en Italie avec de belles illustrations d'Alessandro Sanna (Edizioni Terre di Mezzo).

Emmanuelle Caminade 05/01/2018 11:09

Merci de votre commentaire. Je n'ai pas lu non plus la traduction française et ne peux vous renseigner sur sa qualité.