"Confiture russe" de Ludmila Oulitskaïa

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Confiture russe" de Ludmila Oulitskaïa

Troisième pièce de théâtre de Ludmila Oulitskaïa – que l'on connaît mieux comme romancière ou nouvelliste, Confiture russe fut écrite en 2003, cent ans après la mort de Tchekhov. Et cette comédie amère parodique s'amorçant la veille du jour de Pâques à l'aube du XXIème siècle puise essentiellement ses ingrédients dans La Cerisaie  (1) et Les trois soeurs (2).

1) https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Cerisaie

2)https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Trois_S%C5%93urs

L'auteure y développe ainsi une sorte de "conversation intime avec le grand écrivain" en ajoutant un regard personnel sur les thèmes développés dans ses célèbres pièces - comme ceux du passage du temps, du rapport au passé et à l'avenir, du travail... -, et elle nous livre une satire de la Russie actuelle, évoquant ironiquement le «nouveau Russe, dans toute son horreur».

 

Datcha de Tchekhov à Melikhovo (musée)

 

Ludmila Oulitskaïa emprunte son cadre à La Cerisaie, y faisant évoluer des personnages contemporains s'exprimant dans la langue orale d'aujourd'hui qui semblent assez familiers aux amateurs de Tchekhov. Les propriétaires de la vieille datcha familiale sont en effet un frère et une soeur, Andreï, dit Diouda (professeur à la retraite) et Natalia, qui en ont hérité de leur père, l'académicien Lépiokhine - patronyme dérivant de Lopakhine, ce marchand et petit-fils de serfs qui avait acheté le domaine chez Tchekhov, et dont ils semblent les descendants (3). Ils y vivent avec les trois filles de Natalia, qui renvoient à l'évidence (4) aux Trois soeurs , ainsi qu'avec Maria, la soeur de son défunt mari qui fut un «vrai communiste».

3) Une descendance à la fois floue et précise évoquant un «arrière-grand-père, celui qui était serf» comme Lopakhine (lui-même ancien serf et fils de serf) qui acheta la Cerisaie, ou une grand-mère «ayant vécu en France avec un Français qui l'a complètement plumé» évoquant le passé de Lioubov son ancienne propriétaire ...

4) Les filles de Natalia ayant autrefois vécu à Moscou, précisément «rue Vieille-Basmannaïa» comme les trois héroïnes des Trois soeurs

 

Les cerisiers sont morts et la maison, «complètement pourrie», «est en train de tomber en petits morceaux». Il devient de plus en plus difficile de faire face aux dépenses car la vie a considérablement augmenté. L'aînée des filles, Varvara, confite en dévotion, est inactive, la seconde, Elena (dite Liolia) - dont le mari musicien «en huit ans n'a pas travaillé un seul jour» -, met bien peu d'énergie à chercher du travail et la dernière, Lisa, poursuit ses études en dilettante (5). C'est donc Natalia qui se fatigue à entretenir la famille en traduisant en anglais les livres de sa belle-fille Evdokia (surnommée Alla), des romans qui en Russie se vendent par milliers, «dans toutes les librairies, dans tous les kiosques, toutes les gares, les aéroports, partout» :

«Je suis morte de fatigue. J'ai dormi deux heures aujourd'hui, je travaille... Je suis la seule à travailler dans cette famille...»

5) Contrairement à sa mère qui lorsqu'elle était à l'Université était «rivée à [sa] table»

Mais cela ne suffit pas. Aussi Rostislav, son fils aîné, incite-t-il à échanger ou vendre le domaine - comme l'ont fait la plupart de leurs voisins - pour s'installer dans une datcha neuve dans la banlieue de Moscou. Une proposition qui ne séduit ni les trois soeurs - qui rêvent moins de Moscou que d'Amsterdam ou Paris, ou même de Chine ou d'Inde -, ni leurs parents et leur tante qui, comme Gaïev et Lioubov chez Tchekhov, restent profondément attachés à la maison familiale. Jusqu'à ce qu'Andreï, ayant retrouvé une danseuse qui fut autrefois son amante, se laisse convaincre ...

 

 

Confiture russe étant une pièce d'essence tchekhovienne, ceux qui connaissent bien ce théâtre auront grand plaisir à retrouver les nombreuses citations cachées et les multiples clins d'oeil (6) émaillant le texte (qui excèdent largement ceux qui sont signalés en note). Ludmila Oulitskaïa décline bien le thème de la fuite du temps (7) et des vies gâchées, de la disparition d'une civilisation, qui hante les pièces de Tchekhov et elle restitue toute la dimension quotidienne de ces dernières, tous ces petits moments ordinaires et répétitifs qui sont la vie, ne perdant pas de vue qu'elles se voulaient des comédies. Elle tire ainsi des effets comiques autant des décalages des conversations qui se mêlent que de leur contenu, et de certains jeux de scènes - comme par exemple cette valse des chaises destinées à signaler les dangers potentiels...

6) Comme la chatte oubliée quand ils quittent la maison, rappelant le vieux serviteur Firs qui s'y fait enfermer dans La Cerisaie, Elena qui ne va «quand même pas devenir postière», à l'instar d'Irina devenue télégraphiste dans Les trois soeurs , ou qui se vaporise de parfum comme Saliony dans la même pièce ......

7) «Il n'y a pas si longtemps, on était des enfants» / «Dire que c'était Noël il n'y a pas longtemps et qu'on est déjà à Pâques»...

 

L'auteure, à l'instar du grand maître, donne également à la musique une extrême importance, mais moins dans la matérialité instrumentale participant au décor (témoignant ainsi d'une certaine décadence musicale, même si Andreï se met au piano pour jouer Beethoven - ce qui renforce ironiquement la tonalité pathétique) que dans les didascalies sonores orchestrant la présence plus ou moins lointaine de certains bruits (mais des sons surtout mécaniques et prosaïques, désagréables), notamment dans les intermèdes séparant les trois actes où se mêlent voix du présent et du passé (de sa pièce et de celles de Tchekhov). Et cette vibration souterraine mystérieuse qui se fait entendre de manière récurrente renvoie à sa manière au mystérieux bruit de l'ultime pièce du grand dramaturge russe.

 

 

Au coeur de Confiture russe comme de La Cerisaie, l'écroulement de la Russie. Les propriétaires terriens ont ainsi été balayés sans laisser place à l'avenir radieux promis, et c'est maintenant au tour de l'intelligentsia bourgeoise et des valeurs culturelles qui ont fait la Russie au cours des siècles de s'effondrer totalement.

«Cette famille de timbrés représente l'intelligentsia russe en voie d'extinction» et Ludmila Oulitskaïa pointe l'accélération du phénomène avec une dérision cinglante au travers des générations qui se succèdent. Sa pièce illustre, notamment par la voix de la plus jeune des filles, la «dégénérescence» et l'abêtissement du peuple russe, la disparition progressive de son sens spirituel et de son intelligence : une évolution dont témoigne la perte de sa grande littérature (8) qui (reprenant une réplique de Gaïev dans La Cerisaie) avait «éduqué chez des générations le courage et la foi en un avenir meilleur, les idéaux du bien et de la conscience sociale». Les livres d'Evdokia, cet écrivain populaire considéré comme remarquable, sont ainsi qualifiés de «mièvres» et «vulgaires» et au mieux «d'un bon niveau moyen» !

8) Propos rappelant celui du critique de théâtre Alexandre Minkine dans son essai sur Tchekhov, Une âme douce

Le travail n'est plus cette valeur refuge vers laquelle se tournaient les oisifs pour retrouver dignité mais une manière de gagner le plus d'argent possible. La société communiste a ainsi débouché sur une recherche maximale de profit, s'alignant finalement sur le capitalisme occidental (notamment américain) et en important tous les méfaits : «On a vendu la Russie, mal vendue».

Si l'on a toujours calculé dans les pièces de Tchekhov, l'argent - que l'on compte maintenant en dollars ! -, devenu la seule valeur, est omniprésent dans Confiture russe. Natalia exalte ainsi avec nostalgie la mémoire de son père académicien qui ne s'intéressait pas à l'argent mais uniquement à son travail : «Quand papa reçut le prix Staline, il ne savait pas que cela donnait droit à trois cents mille roubles». Mais alors que sa famille ne peut faire face aux dépenses nécessaires, sa fille Elena refuse un travail trop peu payé à son goût : «Je ne vais quand même pas travailler pour cinq cents dollars» !

Quant aux magnifiques paysages russes, on les remodèle en «Dysneyland», espérant que tout le monde y viendra «avec des millions plein les poches».

 

Le vieux Firs oublié (Jean-Paul Roussillon, Théâtre de La Colline)

 

L'avenir s'annonce donc bien sombre dans cette comédie car les Russes «naturellement enclins au sublime», pour reprendre la citation de Verchinine dans Les trois soeurs, sont devenus «de farouches matérialistes». Aucune amélioration, aucune renaissance ne se profile à l'horizon. Les réparations de Sémyone - le - bricoleur ne tiennent que quelques jours, les oeufs ont été cassés et les «Koulitchs» confectionnés pour le jour de Pâques sont fichus !

Il ne s'agit plus dans cette pièce de regretter, comme le vieux serviteur Firs dans La Cerisaie, d'avoir oublié la recette des délicieuses confitures de cerises faites autrefois au domaine, mais d'acheter des cerises pour faire de la confiture destinée uniquement à la vente, et de la vendre sans vergogne, même quand une souris s'y est fait cuire par mégarde !

Une Confiture russe  qui, au-delà du rire, prend un goût bien amer.

 

 

 

 

 

Confiture russe, Ludmila Oulitskaïa, traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, 15 Février 2018, 198 p.

 

A propos de l'auteure :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lioudmila_Oulitska%C3%AFa

 

EXTRAITS :

Acte I

p. 60/61

(...)

 

LISA (En mangeant une tartine de saucisson)

Ce que je veux dire, Makania, c'est qu'il y a un processus de dégénérescence. Regardez! Andreï Ivanovitch, notre oncle, le doyen de la famille : c'est un professeur de mathématiques, un mélomane, un amateur de littérature espagnole, il s'y connaît en ballets, et au fond, c'est même un très bel homme. Ensuite, maman : grande, belle, pleine de talents, elle parle cinq langues étrangères les doigts dans le nez, un coeur d'or. Cette mère merveilleuse a d'abord eu un fils, Rostislav, un homme grand et beau, à l'esprit extraordinairement pratique, puis Varvara, elle aussi, elle est bien fichue, elle a un physique agréable et en plus, de nous tous, c'est celle qui a le plus grand sens spirituel, mais elle a déjà quelque chose qui cloche... Un déficit de forces vitales. Elle vit dans un état de désolation permanent. La troisième, Elena, c'est une beauté, mais d'une intelligence moyenne et totalement dépourvue de sens spirituel... Elle ne s'intéresse qu'à son corps. En revanche, elle a une excellente santé. C'est pas vrai, Liolia? Je n'ai pas raison?

ELENA

Cause toujours...

LISA

Et pour finir, moi! L'enfant de parents plus très jeunes. Taille : un mètre cinquante-deux. Grosse. Un physique é-pou-van-ta-ble. Vue : trois dixièmes. Du diabète et une insuffisance cardiaque ...

MARIA JAKOVLEVNA

Lisa! Mais elle est compensée, ton insuffisance! Elle est compensée!

LISA

Attends, Makania, laisse-moi finir mon petit laïus... Tout ce que j'ai reçu de la richesse de nos ancêtres, c'est un peu de matière grise! Il faut dire merci à nos parents de ne pas en avoir fait un cinquième ... Lui, il aurait certainement été débile mental!

(...)

 

Acte II

p. 111/112

 

(...)

ROSTISLAV (en reniflant)

Oui, oui... Bien sûr, cette datcha est très vétuste... Cela fait longtemps que je voulais vous en parler...

ALLA (à Rostislav)

Ne t'emballe pas, vas-y doucement...

ROSTISLAV

Il serait possible de l'échanger contre une villa complètement neuve, dans la proche banlieue autour de Moscou. Vous n'y perdrez rien, ni en surface, ni en confort... Je dirais même que c'est beaucoup mieux...

Les répliques suivantes fusent toutes en même temps.

NATALIA IVANOVNA

Mais qu'est-ce que tu racontes, Rostislav?

ANDREI IVANOVITCH

Partir d'ici? Quitter cette maison? Quelle drôle d'idée!

MARIA JAKOVLEVNA

Comment cela? Mais c'est la maison de votre grand-père! De votre arrière-grand-père!

VARVARA

Il est devenu fou! Complètement fou! Ma parole, mais c'est un nouveau Russe dans toute son horreur!

LISA

Alors là, frérot, tu ne manques pas d'air! Qui voudrait quitter un dépotoir aussi délicieux? Jamais de la vie! Uniquement pour aller à Amsterdam!

VARVARA

C'est le berceau de notre famille...

ANDREI IVANOVITCH

Mais calme-toi, Varia, personne n'a l'intention de quitter notre datcha. Ni pour l'échanger, ni pour la vendre.

Une pause, puis la conversation reprend.

(...)

 

Acte III

p.153/154

(...)

 

NATALIA IVANOVNA

Quelle idée bizarre! Cela me dépasse... Grand-mère Ania faisait des confitures. Mais à l'époque, on avait nos cerises à nous. Et puis il y avait des domestiques. On les faisait dans ces bassines en cuivre... Oui, oui... Dans celles-là! On écumait... Ah, cette écume! Il y en avait! Cela attirait les guêpes. Ca bourdonnait dans tout le jardin... Il n'y a plus de guêpes maintenant, je me demande bien pourquoi.

MARIA JAKOVLEVNA

Pourquoi une idée bizarre? C'est une excellente idée! Liolia a fait le calcul. Si on vend chaque bocal dix dollars...

LISA

Makania! Alors, j'y vais ou j'y vais pas? Si les bocaux ne sont pas prêts, j'y vais pas... Sinon, ça va faire comme la dernière fois, elles seront toutes à jeter.

MARIA JAKOVLEVNA

Alors, Liolia, les bocaux sont prêts?

ELENA

Va voir dans la réserve...

NATALIA IVANOVNA

Un jour, je me suis fait piquer par des guêpes... Ou c'était peut-être des abeilles.

MARIA JAKOVLEVNA

Deux cents grammes, ça fait dix dollars. Un kilo, cinquante dollars. Dix kilos, cinq cents dollars. Dans trois bassines, je peux en faire neuf kilos par jour. Ou même dix. Cela en vaut la peine!

NATALIA IVANOVNA

Et vous en avez déjà fait combien?

MARIA JAKOVLEVNA

Trente-huit kilos. Mille neuf cents dollars.

(...)

Publié dans Théâtre

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