"L'affaire Furtif" de Sylvain Prudhomme

Publié le par Emmanuelle Caminade

"L'affaire Furtif" de Sylvain Prudhomme

Les éditions Gallimard viennent de rééditer fort opportunément dans leur collection l'arbalète un des premiers romans (1) de Sylvain Prudhomme paru en 2010 dans la collection "Répertoire des îles" des éditions Burozoïque, consacrée à l'utopie en littérature. A ces rêves "irréalisés mais pas irréalisables" qui donnent aussi l'occasion de critiquer le temps présent.

 

L'affaire furtif est un roman surprenant et savoureux totalement atypique, une sorte de récit d'aventures imaginaires à dimension satirique et philosophique, à la fois burlesque et poétique, dans lequel l'auteur laisse libre cours à sa fantaisie, explorant divers registres d'écriture.

C'est un grand bol d'air qui vient nous réveiller, un appel à la liberté dans un monde «irrémédiablement borné», une incitation à prendre le large pour échapper aux sollicitations et aux contraintes d'une époque folle et tenter de créer sa propre vie, en maintenant le cap envers et contre tout.

1) Suivant Les Matinées d'Hercule (Serpent à plumes, 2007), il fut publié - accompagné des dessins de Laetitia Bianchi -, la même année que Tanganyika Project (Léo Scheer, 2010)

 

Cette histoire narrée dans une langue soutenue (2) est divisée en vingt-cinq courts chapitres, mais le récit passe surtout par trois étapes correspondant à trois expéditions maritimes relançant le voyage, l'écriture des deux premières parties, séparées par onze années d'oubli, se distinguant tant par le contenu que par la tonalité. Tandis que la troisième, intervenant aussi après plusieurs années, se résume à un bref chapitre conclusif.

2) Récit classique au passé simple avec respect de l'imparfait du subjonctif - concordance des temps oblige ...

 

 

 

Une nuit de novembre, le Furtif quitte le port de Lisbonne en douce, larguant les amarres dans le plus grand secret et mettant le cap sur le Sud «sans dévier sa course d'un degré». Affolement au sein des autorités policières et surtout médiatiques qui contrôlent notre monde sans cesse sur «le qui-vive» : des vedettes s'élancent à la poursuite du mystérieux voilier et un hélicoptère vient le survoler, tandis qu'une enquête est menée sur tous les fronts pour résoudre l'énigme de sa destination et de l'identité de son équipage fantôme...

On soupçonne un certain Bob Laventure, un ancien para au nom prédestiné, «homme avec lequel on ne s'étonne de rien», d'être à l'origine de cette affaire. Bientôt la présence de Jo Di Bembo, sculpteur célèbre semblant tombé dans une impasse créative, est attestée. Ainsi que celle de sa compagne Alma Fitzpatrick, jeune photographe italienne qui, aux dires de sa mère, n'était «plus la même depuis ces derniers temps». On croit même reconnaître sur le pont Toyo Sôseki, un éminent botaniste... Jusqu'à ce que Bob mette fin de manière radicale à une affaire qui n'aura tenu la Une qu'une dizaine de jours.

Et la vie reprend son cours ordinaire avec ses «attentats, prises d'otages, crise pétrolières, montée des extrémismes, ...», tandis que le Furtif ayant fini sa course dépose ses six équipiers chacun sur un îlot solitaire de l'archipel arctique des Heywood, «à mille lieux de toute terre habitée».

 

Le temps passe et l'on retrouve un jour échouées sur des plages deux étranges baudruches de peaux de phoques cousues en forme de phallus géant et d'immense téton qui finissent par être attribuées de source certaine à Jo Di Bembo. Une réapparition faisant «revenir à la Une l'affaire Furtif tombée dans l'oubli ».

Ainsi onze ans plus tard, c'est le Dumont d'Urville qui quitte Lisbonne pour se diriger vers les Heywood. Une expédition quasi-archéologique à la recherche des traces laissées par les disparus sur chacun des îlots. D'éclectiques traces sont recueillies dont les analyses porteront d'émouvantes révélations qui permettront de reconstituer le parcours insulaire de ce scientifique botaniste et de ces artistes - un architecte et une musicienne s'étant ajoutés à notre sculpteur et notre photographe. Des protagonistes qui semblent avoir été marqués par un tournant créatif, et s'être dirigés vers une épure de leur travail, sacrifiant leur vie avec bonheur à la plénitude d'une sorte d'accomplissement.

 

L'Astrobale, de Dumont d'Urville

 

Succédant à une brève première partie burlesque et trépidante, la seconde partie, lumineuse et apaisée, ralentit son tempo, nous offrant une sorte de robinsonnade en basculant dans la fable philosophique et développant une réflexion sur le temps, la solitude et le silence, sur la vie, qui nous confronte à l'infini avec une grande intensité poétique.

Une partie qui s'enrichit du merveilleux journal de Toyo Sôzeki - dont les dernières notations atteignent le minimalisme des haïkus - et d'un drôlatique traité d'«anarchitecture» à tonalité libertaire.

Quant à la dernière expédition, elle est seulement prétexte à une chute malicieuse. Car il faut bien savoir finir les histoires.

 

Alors que notre monde s'avère défaillant, limité et sans surprises, L'Affaire Furtif  exalte, pour notre plus grand plaisir, les immenses pouvoirs de la littérature. Sylvain Prudhomme nous y offre en effet, grâce à son talent, des espaces d'exploration inconnus. Des espaces fictifs capables d'abriter nos rêves et de stimuler notre propre créativité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'affaire Furtif, Sylvain Prudhomme, Gallimard, l'arbalète, 1er mars 2018, 128 p.

 

A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Sylvain_Prudhomme

http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/prudhomme-sylvain.html

 

EXTRAIT :

On peut feuilleter les cinq premiers chapitres du livre (p.7/20) : ICI

 
 

Publié dans Fiction

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