"Un jeune homme en colère" de Salim Bachi

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Un jeune homme en colère" de Salim Bachi

Après Dieu Allah, moi et les autres, récit retraçant sa vie partagée entre l'Algérie et Paris - ville où se concrétisa son destin d'écrivain -, Salim Bachi, semblant continuer cette "tentative de sauvetage de ce qui n'est plus" pour mieux affronter la lente descente vers le néant, retrouve la fiction avec un neuvième roman empli de colère et de sarcasmes mais aussi d'une mélancolie assumée – ce que nous indique l'épigraphe de Faulkner :

"Entre le chagrin et le néant, je choisis le chagrin."

 

Un jeune homme en colère s'inscrit ironiquement dans le fil du Consul, l'auteur nommant son héros Tristan et évoquant ainsi cet amour d'Aristides de Sousa Mendes pour Andrée, qui le sauva du désespoir de la mort de son fils.

Comme dans son premier roman Le chien d'Ulysse - faisant également entendre les récits rêvés du professeur de littérature Ali Khan marqués par la mort de sa jeune soeur -, l'auteur y conte l'errance d'un jeune homme, non dans une Cyrtha imaginaire quelques années après l'assassinat du Président Boudiaf mais dans un Paris post Bataclan propice aux dérives oniriques, au cours d'une unique journée renvoyant de même à l'Ulysse de Joyce, ce livre soi-disant incompréhensible d'un écrivain irlandais alcoolique.

 

Just because somebody's dead, you don't just stop liking them for God's sake - especially if they were about thousand times nicer than the people you know that're alive and all.

"Juste parce que les morts sont morts on s'arrête pas comme ça de les aimer, bon Dieu, spécialement quand ils étaient mille fois plus gentils que ceux qu'on connaît qui sont vivants et tout." (J.D. Salinger, L'Attrape-coeur)

Un jeune homme en colère s'amorce comme une sorte de remake de L'Attrape-coeur de J.D.Salinger, ce «livre franchement con et geignard sur un jeune homme en colère» qui retrace la fugue d'un jeune bourgeois new-yorkais ne trouvant pas sa place dans la société matérialiste, conformiste et superficielle de l'après-guerre, et surtout le deuil impossible de cet adolescent ayant perdu son jeune frère auquel il vouait un amour passionnel.

Tristan, brillant élève de khâgne, s'est fait renvoyer de son prestigieux lycée parisien. Ses parents s'étant séparés, il vit désormais à Montmartre chez son père, un écrivain riche et célèbre qui écrit «de la merde pour plaire aux bourgeois» et «s'envoie des nanas de trente ans de moins que lui».

Au matin de cette folle journée il se retrouve seul, ce dernier ayant «foutu le camp au bout du monde pour [le] laisser se reposer». Et il traîne alors dans Paris, ruminant sa rage et son désespoir. Car, nous l'apprendrons vite, il ne peut se remettre de la perte de sa soeur. «Depuis la mort d'Eurydice» - leitmotiv ponctuant le texte -, il a le coeur en lambeaux et, son monde s'étant totalement désagrégé, il en veut à la terre entière :

«J'étais en colère. J'en voulais à la terre entière pour tout le mal qu'elle m'avait fait en massacrant ma soeur.»

 

Paris, île Saint-Louis

 

Dans un long soliloque fortement digressif nous faisant pénétrer les méandres de son esprit perturbé, le héros nous entraîne sur ses pas, déroulant un itinéraire parisien minutieusement balisé. Il nous y dépeint ses proches et reconstitue son histoire récente dans une langue cinglante au lexique volontiers familier et argotique (1), portant des jugements à l'emporte-pièce sur son époque, crachant sur tout le monde, et s'abandonnant aussi avec nostalgie à quelques souvenirs heureux.

1) Voisinant avec des tournures soutenues (conformes à son milieu et à sa culture), ce qui ménage des contrastes savoureux et conserve à la langue son élégance

Mais à partir de la seconde partie du roman entamant l'après-midi (2), son récit s'enrichit d'une nouvelle tonalité (ajoutant au burlesque provocateur le tragique et l'onirique) et abandonne la vivacité du présent pour le passé.

2) Rupture annoncée au dernier chapitre de la première partie - où le narrateur s'adresse même au lecteur, comme si l'auteur reprenait malicieusement la main pour bien souligner le caractère fictionnel de son récit

 

Orphée, John Roddam Stanhope (1878)

C'est que l'esprit de Tristan, fasciné par les «ténèbres froides et remuantes» de cette «Seine boueuse et sale», a soudain commencé à flotter et le réel à se disloquer. La ville, se disjoignant «comme des plaques tectoniques», se met alors à dériver, à se creuser sous sa surface, comme si elle voulait l'engloutir. Elle encercle ce héros dont les rêveries et les cauchemars viennent épouser les nombreux mythes ayant façonné son imaginaire, transformant son errance en une plongée dans les enfers. Un héros cherchant son chemin dans les dédales de son esprit comme dans ceux de la ville (3), piégé comme «un rat dans son labyrinthe».

3) Cf "Il cherchait son chemin à travers les méandres de son esprit. Comme moi. Et la ville, enchevêtrée, ressemblait à son esprit" (Le chien d'Ulysse)

 

Paris au XVIème siècle

 

Rattrapé par les évocations anecdotiques de lieux chargés d'histoires, Tristan se met alors à remonter le temps et à naviguer entre les époques comme entre l'illusion et la réalité, en proie à des hallucinations visuelles et auditives. Un héros semblant emprisonné dans un songe où les spectres côtoient les vivants, qui arpente une ville-monde mortifère devenue un vaste cimetière - plus proche de la Cyrtha du Chien d'Ulysse (4) que de la Ville-Lumière célébrée dans Le Consul - :

«Le cimetière s'était étendu au reste de la ville engloutissant Paris dans ses entrailles de pierre, devenant le monde.»

4) Cf "La ville sent la mort et porte un suaire un peu terne. J'ai l'impression de me promener dans un grand cimetière sous le soleil." (Le chien d'Ulysse)

 

Cimetière de Montmartre

Où trouver consolation quand on a perdu sa «belle croyance en la vie» et qu'on n'adhère à aucun «système de croyance à la con» inventé par les hommes pour «accepter l'inconcevable»?

Dans «l'amour dont tout le monde se gargarise ?» : c'est «une escroquerie syntaxique». Pas plus dans l'amitié qui «est de la jalousie maquillée en amour». Et même si ce sarcophage étrusque qu'il aime contempler au Louvre affirme l'existence d'un amour conjugal et proclame la  victoire de l'amour sur la mort, sa brève expérience de la vie lui a enseigné que «l'amour est une illusion et la mort une certitude».

 

Tristan par ailleurs «déteste le théâtre et les comédiens». Le cinéma est tout aussi ringard à ses yeux et il «déteste encore plus les acteurs». Il «pisse sur l'art et les artistes en général, surtout les peintres dont on fait grand cas de nos jours et qui ne valent pas la toile de leurs tableaux», regrettant l'époque où les artistes vivaient pour leur art.

Quant à la littérature, même celle qu'il adorait, il lui en veut terriblement de ne pas pouvoir le consoler de la mort d'Eurydice.

 

 

Si la colère contre son époque, portée par un humour provocateur et désespéré, lui sert d'exutoire, dynamisant un récit plombé par la solitude et la mort, seul le rêve, à défaut d'une consolation, semble pouvoir apporter un apaisement au héros.

Il caricature ainsi rageusement cette société indécente d'«égos en chaleur» où tout doit être dévoilé et «jeté en pâture aux fauves» et où les hommes ont perdu la chaleur du contact avec les autres. Une société où «la culture fout le camp par tous les bouts», ne respectant plus que «la réussite, le fric et la gloriole médiatique». Et il s'acharne particulièrement contre les écrivains devenus des «publicitaires» ou des «propagandistes» et contre tout ce petit monde qui gravite autour - se livrant à un intense "name droping". Il ne comprend pas notamment «comment un type qui a passé des heures à écrire son livre, la chair de sa chair, peut ensuite en parler sur France 5, un jeudi soir, entre la poire et le fromage»!

Et sa hargne touche autant les adultes qui passent tout à leurs enfants et les achètent pour «se faire pardonner leurs absences répétées, leur manque d'attention, leur démission pure et simple», que les jeunes «vampirisés par leurs écrans, absorbés par le vide numérique».

 

«Il me faudrait porter seul mon deuil pendant toute ma vie».

 

Le héros souffre d'une grande solitude. Abandonné par ses «beaux copains» qui lui ont tourné le dos quand il se sentait seul et malheureux, délaissé par ses parents partis en vacances chacun de leur côté, Tristan est aussi jeté par sa copine Laetitia, une «folle du cul» avec laquelle il ne partageait que le sexe, et déçu par sa seule amie Audrey (5). De toute façon «avec les filles ...» il semble un peu désemparé, n'arrivant pas à les comprendre (6).

5) Qui pourtant lisait Adolphe et les Lettres de la religieuse portugaise, «genre de bouquins que les débiles moyens d'aujourd'hui trouvent désuets parce qu'on y évoque des sentiments dont ils ne soupçonnent pas l'existence »

6) Les remarques récurrentes  en ce sens de Tristan rappelant malicieusement celles de Holden dans l'Attrape-coeur

 

Danse Macabre de Clusone (Italie)

 

Et la mort règne «en maîtresse absolue» dans ce roman explorant tant le chagrin de la disparition des êtres aimés que la peur de sa propre mort. Une mort contre laquelle notre société hyper technicisée se révèle impuissante malgré son arrogance. La biométrie et les écoutes généralisées se montrent en effet incapables de protéger les innocents des attentats et, si passer des examens médicaux semble relever de la science-fiction – ce qui nous vaut un épisode hospitalier narré de manière hilarante par un héros anxieux -, les urgences d'un hôpital parisien s'avèrent «une véritable cour des miracles ... les miracles en moins».

 

 

Michaël Brack, Insomnie

 

Reste alors le rêve qui seul permet des miracles en abolissant les frontières entre la vie et la mort.

Face à la vacuité de toute chose, cet Orphée moderne inconsolable, lié à son Eurydice comme Dante à sa muse Béatrice et dont le "luth constellé porte le soleil noir de la mélancolie " (pour citer G. de Nerval), ne peut ainsi que rêver sa vie dans l'attente de sa mort.

Et ce Tristan insomniaque ne pouvant jamais trouver le repos, dont les nuits se confondent avec les jours, se révèle finalement un héros assez pessoen qui nous livre ses rêves éveillés et ses méditations incessantes traduisant sa souffrance et son angoisse, nous faisant visualiser des paysages mentaux comme des paysages urbains.

 

Dix-sept ans après la publication du Chien d'Ulysse, écrit à une époque où Salim Bachi était peut-être lui-même proche de ce jeune-homme en colère, ce dernier roman s'affirmant également comme un livre multiple au foisonnement miroitant vient en partie lui faire écho. Un livre qui sollicite toutes les ressources de notre imaginaire, pour notre plus grand plaisir.

 

 

 

 

 

 

Un jeune-homme en colère, SalimBachi, Gallimard, 1er février 2018, 208 p.

 

A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Salim_Bachi

http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/bachi-salim.html

 

EXTRAIT :

On peut lire les premières pages (p.15/22) sur le site de l'éditeur : ICI

 

 

Publié dans Fiction

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