"La Confession" de John Herdman

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

Paru en 1996 sous le titre original Ghostwriting ("Ecriture fantôme"), La Confession est un roman parodique au souffle démoniaque qui, dès son épigraphe en forme de supplique adressée par une âme habitée d’orgueil et de ténèbres (1), nous entraîne de manière vertigineuse (2) dans des «profondeurs psychologiques inextricables» sur fond de millénarisme (3) et d’idéaux New Age (4).
Magistralement menée par John Herdman, romancier, essayiste et critique littéraire écossais féru de théologie, cette histoire fantastique que rien n’interdit d’être authentique s’articule sur la dialectique des émotions et de la raison, de l’irrationnel et du réel, nous interrogeant plus largement sur la «fonction symbolique du roman» et son rapport à la vérité.

1) «Errores quis intelligit ?
Ab occultis munda me,
et a superbia custodi servum tuum, ne dominetur miei»
                                                           Psalmus 18
                                                          (Psalterium Monasticum)

2) Le roman étant placé sous le signe du vertige, notamment au travers d’une photo d’un "escalier en colimaçon" pris en contre-plongée ornant le bureau de son héros, un héros qui sera lui-même envoûté, capturé, par une figure féminine centrale diabolique l’aspirant dans son "vortex"

3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Mill%C3%A9narisme
4) https://fr.wikipedia.org/wiki/New_Age

 

 

Ecrivain compétent mais non reconnu, Léonard Balmain est contraint financièrement de s’abaisser à devenir "rédacteur anonyme" (5). Il accepte ainsi d’écrire la biographie de Torquil Tod, un homme au comportement étrange et fascinant.

Mais cette biographie change de statut au fur et à mesure de son écriture. Les informations et les révélations succinctes délivrées par son véritable auteur et les éléments «inhabituels», «extraordinaires», et même abominables  qui viennent à y être évoqués  obligent en effet l’auteur fantôme à l’enrichir de son imagination, de ses spéculations et de ses interprétations. Fortement ébranlé, Léonard Balmain passe ainsi du récit factuel à la fiction biographique.


Et ce récit de Torquil Tod s'avérant finalement une confession transforme après coup le biographe déjà détenteur de secrets compromettants en confident, déclenchant chez ce dernier la peur d’être carrément éliminé : «une pensée follement paranoïaque». Aussi tentera-t-il de prendre ses précautions afin de laisser, en cas de malheur, tous les indices nécessaires pour remonter le fil de son destin au travers d’une  «preuve littéraire» irréfutable…
5) On regrettera qu’en abandonnant le terme de "nègre" désormais banni, on n’ait pas adopté le terme anglais d’"écrivain fantôme" ("ghostwriter")

 

Roman fantastique et satirique, roman noir psychologique, La Confession - qui se déroule essentiellement en Ecosse, notamment à Edimbourg et dans ces terres des Highlands chargées de légendes - dans cette Ecosse des monastères et des croyances païennes - autour de l’année pivot 1981, année des prophéties apocalyptiques convergentes «de l’Antéchrist et du second Avènement», est à la fois profondément écossais et très marqué par la littérature européenne (et même sud-américaine) de la fin du XIXème siècle et du début XXème. C’est un roman ironiquement post-moderne qui explore le thème du double, un thème auquel John Herdman consacra un essai littéraire en 1990 : The Double in the Nineteenth Century Fiction.

 

 

La Confession s’affirme aux dires de ses commentateurs - et entre autres de  Jean Berton, auteur de la Postface de cette traduction - comme une parodie du roman écossais de James Hogg Les confessions d’un fanatique ou Confession d’un pécheur justifié (1824), roman gothique et satirique dont il reprend à l’évidence la structure, usant du même "procédé de mise en abime de récits s’emboîtant les uns dans les autres" (6).

6) https://fr.wikipedia.org/wiki/Confession_du_p%C3%A9cheur_justifi%C3%A9

Ce roman-valise de John Herdman s’ouvre ainsi sur le "récit de Léonard Balmain", mémoire d’introduction expliquant les circonstances de sa composition, intégrant d’abord un «résumé strictement factuel» de la première partie du récit de Torquil Tod intitulé "la vie de Torquil Tod", avant d’aborder le coeur du sujet ayant nécessité un «changement de méthode» : une fiction biographique en six chapitres dont le titre "une simple obsession" renvoie à une «obsession irrationnelle» de son héros remontant à l’enfance. Un roman biographique qui se déroule en suivant le calendrier celtique (7) rythmant l’année de quatre grande fêtes religieuses et commençant par l'équivalent de notre Toussaint - dans lesquelles s’intercale la fête du solstice d’hiver dénommée Yule -, le dernier chapitre refermant aussi en quelque sorte le deuxième volet du récit cadre.
7) https://fr.wikipedia.org/wiki/Calendrier_celtique

S’y ajoute "le récit résumé de Léonard Balmain", récit inachevé - dont il ne restera aucune trace, sinon pour le lecteur - où notre écrivain fantôme raconte ses rapports avec Tod après sa confession macabre, et ses «confidences sans réserves» qui vont le piéger et le plonger lui-même dans une obsession irrationnelle similaire à celle qui a ravagé sa vie.

Quant à l’"Epilogue", il est rédigé par l’exécuteur littéraire et ami de Balmain à qui ce dernier avait envoyé un paquet à ouvrir en cas de disparition, accompagné d’une lettre. Un exécuteur littéraire qui ne pourra réussir, malgré ses convictions, à restaurer la vérité-même de l’existence de ce roman biographique et de son auteur, seul le lecteur possédant un avantage pour trancher sur la question…  

 

Peinture de Magritte

La Confession décline le thème du double et de la dissociation de la personnalité illustré, outre par Hogg,  par l'écossais Robert Louis Stevenson dans un célèbre conte (8). Un thème très en vogue au XIXème  siècle, présent dans la littérature fantastique  depuis Hofmann (9) - qui avait ouvert poétiquement une porte sur l’inconscient humain. Et que l’on retrouve chez Edgar Poe, mais aussi chez Gérard de Nerval, le russe Dostoïevski, ou Maupassant… et, au début du XXème siècle, chez l’Urugayen Horacio Quiroga (10), le précurseur du réalisme magique - notamment dans sa nouvelle Les Persécutés (1920) mettant également en scène un héros en proie à une "folie raisonnante" semblant victime d’une possession démoniaque. Un écrivain s’inscrivant dans le sillage du grand écrivain russe et de la psychanalyse naissante qui explorait déjà la psychologie profonde de ses héros et les dédales souterrains de l’âme comme le fait John Herdman.


8) Dr. Jekyll et M. Hyde (1886)
9)  Les Elixirs du diable (1816)
10) Cf
Les Persécutés & Histoire d’un amour trouble (1921 et 1923, Quidam 2017 pour la traduction française)

 

La Confession est ainsi un roman intelligent et drôle à la construction totalement maîtrisée qui enchaîne les rebondissements et multiplie à l’infini les interprétations des comportements et des intentions de ses héros. On y goûte particulièrement le regard ironique et distancé riche d'auto-commentaires porté par John Herdman par l’intermédiaire de son rédacteur anonyme. Comme la manière dont l'auteur redonne vie à des codes traditionnels avec érudition sans pour autant se prendre au sérieux, et la façon dont il interroge le statut du monde fictionnel  créé par la littérature  et son rapport au réel dans une vertigineuse mise en abyme que n'aurait pas renié Borges.

 

 

 

 

 

 

 

La Confession, John Herdman, traduit de l’anglais (Ecosse) par Maïca Sanconie, Quidam, 5 avril 2018, 183 p.

 

A propos de l'auteur :
http://www.quidamediteur.com/auteurs/herdman

 

Extrait :

 On peut lire les premières pages sur le site de l’éditeur : ICI

 

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Publié dans Fiction

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