"Le siège de Vienne" de Horia Ursu

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié en 2007 en Roumanie, Le siège de Vienne (1)- qui demanda treize années d'écriture à Horia Ursu – fut encensé par la critique et couronné par de nombreux prix (2). C'est un roman d'une extrême richesse et d'une très belle écriture métaphorique à l'élégante ironie, magistralement mené par un auteur érudit non avare de citations (3) et possédant l'art de la suggestion comme le sens de la formule. Un roman à la fois drôle et profond, réaliste et fantaisiste, où s'équilibrent descriptions, dialogues aux nombreux registres linguistiques et commentaires analytiques, et se combinent de multiples tonalités mêlant notamment l'absurde et l'insolite d'un Ionesco et d'un Beckett à l'onirique et au fantastique d'un Boulgakov (4).

1) 1993/2006

2) Dont le prix de la presse et de l'union des écrivains roumains et le prix Ion Creanga de l'Académie roumaine (2007)

3) Des clins d'oeil et des citations littéraires surtout, mais aussi des citations musicales, picturales ou cinématographiques...

4) Les valises notamment y parlent et certaines scènes sont décrites du point de vue d'un cochon ...

 

Maisons en arc à Krumau (Petite Ville V), Egon Schiele

 

Sur plus de 350 pages, l'auteur brosse une vaste fresque sociale nostalgique de la "Mittel Europa"(5) renvoyant à la fois à l'histoire, à l'art et à la culture en son sens le plus large. Et il réussit à nous plonger dans l'univers concret et bariolé d'une «Babel» multiethnique foisonnante tout en nous faisant partager un regard complexe sur le monde qui s'enrichit de multiples points de vues, car «chacun vit et meurt dans le monde tel qu'il le comprend». Dépassant l'exiguïté du présent où se déroule l'action pour faire remonter d'autres strates, il semble suspendre le temps. La mémoire d'un passé lointain ou plus récent, les souvenirs et les rêves viennent en effet y animer le néant des destinées humaines, et le monde semble y appartenir «dans une égale mesure» à ceux qui le parcourent et à ceux qui s'en souviennent :

Ils évoluaient tous les deux sur la fragile glace des mots sous laquelle glissait lentement le noir serpent de la mémoire. Quand il muait, sa peau montait doucement en surface et collait aux mots qui se transformaient pour ceux qui savaient voir en lieux et en personnes.

5) Terme désignant l'ensemble des pays d'Europe centrale autour de Vienne, et recouvrant une sorte de mythe littéraire : celui de la nostalgie d'un paradis perdu

 

Le siège de Vienne par les Turcs, 1683, école autrichienne, vers 1683

Se déroulant quelques années après le tournant de la révolution de 1989, dans une période de transition post-communiste et pré-capitaliste qui s'éternise et où le vieux monde de l'Empire resurgit de manière fantomatique, le roman se situe dans une ville moyenne de Transylvanie, avec sa petite université, sa vieille gare et sa fameuse place Carolina dont le centre orné d'une fontaine artésienne semble, comme un aimant, aspirer les voitures dans un «rotation vaine». Une ville enfouie sous la neige - «cette esquisse de néant» -, qui tombe depuis trois jours en cette fin de décembre.

Le siège de Vienne s'articule ainsi très symboliquement sur le Nouvel An avec ses préparatifs du réveillon, mais aussi sur ce cochon égorgé à Noël qui l'a précédé et s'avère «un repère rassurant dans un monde changeant, un point d'appui dans une succession vertigineuse d'événements qui dessinaient sournoisement un cercle sans issue dans lequel la vie entrait naïvement». Un cochon emblème d'une Roumanie empruntant sur la carte la forme de son cœur, de la survie d'un peuple au travers des âges : «Qu'est-ce qu'on aurait fait du temps des migrations sans lard? Et pendant le communisme, n'en parlons pas.»

Et on suit ou entrevoit une kyrielle de personnages dont les fragments d'histoires, les pensées et les rêves nourrissent épisodiquement le livre ou l'accompagnent tout du long. Des personnages appartenant encore à l'ancien monde ou se situant entre deux mondes pour la plupart, qui peinent à trouver leur place et à donner sens à leur vie, et semblent tourner en rond dans un monde où tout change sans que rien ne change : «Rien n'avait changé mais rien n'était comme avant». 

 

Vienne est toujours restée Vienne, même après deux sièges, dit Petru, bien moins optimiste qu'il ne voulait paraître. 

La thématique majeure de ce roman est bien celle de la transfiguration du monde et de la Roumanie, du changement et de la permanence, de la répétition, de l'enchaînement cyclique des mondes et de nos vies.

Si au cours de ce réveillon particulier «avec enchères» où seront vendus des «peintres morts» à un riche personnage incarnant une nouvelle Roumanie ayant su s'adapter aux transformations du monde et profiter de la situation, la «transfiguration de minuit» s'avère néanmoins un leurre : «seuls les premières secondes du Nouvel An sont réellement nouvelles … Les autres instants sont déjà anciens, recyclés comme le sable des clepsydres.»

Il semble donc qu'il n'y ait pas véritablement d'échappatoire à la condition humaine :

«Celui qui s'arrachera à ce cercle aura de l'avenir, ou en tout cas une perspective, droite ou brisée par endroits, peut-être une spirale ou une route en serpentins (...) où l'on peut admirer de ses propres yeux l'Enfer».

Et la trajectoire du héros principal, ce pauvre Flavius-Tiberius devenu vendeur de paraboles qui tournoie «dans le vide de sa propre mémoire comme dans un trou noir prêt à le happer», est vouée à l'échec. Un héros qui, regardant le monde «par dessus les montures rondes de ses lunettes», ne lui trouve plus de forme rassurante et qui, ayant libéré de sa cage le cochon, précipitera sa propre perte mais aussi celle du vieux monde :

Perdre ses parents, ses frères, ses amis, c'est dans l'ordre des choses. Mais perdre son cochon ! Que la maison ne sente plus le thym, l'ail, le laurier et le cellier le lard fumé !»

 

 

Le grand mérite d'Horia Ursu est de nous faire ressentir tout cela avec humour et poésie au travers d'une construction narrative éclatée qui semble s'enrouler comme une tornade autour d'un point où l'espace-temps se déforme. Une construction jouant des flottements et des ambiguïtés qui décrit des cercles concentriques dévoilant d'autres strates de temps et approfondissant la psychologie de certains personnages dont elle suit les errances géographiques et mentales en variant sans cesse les angles de vue. Qui retourne en arrière pour mieux avancer dans un parcours spiralaire cumulatif réactivant certains motifs. Et tout semble disposé en cercle dans ce livre où les danseurs du réveillon évoluent «en cercles plus, ou moins grands» à l'image des papillons ou des  grues qui tournoient «en larges cercles d'abord, puis de plus en plus resserrés jusqu'à disparaître».

Un roman déroutant et fascinant qui donne le tournis et demande attention au lecteur sans qu'il puisse pour autant en épuiser la richesse en une seule lecture.

 

 

 

 

 

Le siège de Vienne, Horia Ursu, traduit du roumain par Florica Courriol, éditions Xenia, avril 2018,  368 p.

A propos de l'auteur :

https://www.babelio.com/auteur/Horia-Ursu/401836

 

EXTRAITS :

I

PETITES HISTOIRES ET SIGNIFICATIONS A L'AVENANT

OU LA NEIGE DE CAIN

29

p.94/95

On s'endort pas quand on veut, se dit avec étonnement Petru Sendrean. Pourquoi donc ? Certains s'endorment et dorment. N'importe où, n'importe comment. Dans le train, dans l'autobus et à vélo. Et même à pied sur le chemin du travail. Tout juste s'ils ouvrent les yeux aux passages cloutés. Comme ils connaissent leur trajet les yeux fermés, ils ne sont pas pressés de les ouvrir. Pour voir quoi ? Comment ça ? protesta une voix plutôt familière venant du côté de la valise de la machine à écrire. Qui ça peut bien être, enfin ? Habitué à entendre des voix venant des directions les plus inattendues, Petru ne tressaillit même pas. Il avait son opinion et la partageait. L'agacement de la valise lui semblait incompréhensible. Carrément provincial. Et qui, en plus, traduisait une certaine ignorance, par ailleurs difficilement imputable à une simple malle : avec le temps, les rues avec leurs maisons et le reste colonisent les gens, restructurent leurs viscères et sur ce qui n'était que terre regorgeant de sang chaud, s'élèvent des constructions de briques et des immeubles de béton et de verre. Les gens vivent alors dans leurs propres cellules où la lumière des yeux devient superflue.

- Vous êtes malade, monsieur le professeur, dit à nouveau la voix de la valise.

- Tout juste enrhumé, rectifia mollement Petru, nullement disposé à répliquer aux insinuations de la valise comme elles l'auraient mérité. Encore une Aspirine et ça ne s'y connaîtra plus.

- Vous croyez ? fit la voix en soupirant.

Convaincu qu'ils s'agissait d'une provocation, d'un écho attardé de sa discussion avec Gheretà, il tira sa couverture en poil de chameau jusque sur sa tête et se mit en chien de fusil, prêt à faire le saut dans la lumière du jour et à la saluer du cri de la victoire comme l'enfant nouveau-né.

(…)


III

PETITES ANNONCES

10

p.167/168

Iolanda s'entêtait à garder l'atelier de la Vieille-Ville, au-dessus de magasins sans lumière et de bureaux obscurs de notaires et d'avocats, dans un monde bigarré où grouillaient, côte à côte, des hommes d'affaires prospères et d'autres aux revenus modestes, des gens englués dans d'interminables procès de succession ou des amateurs d'antiquités ou d'ersatz artistiques.
Seule devant la fenêtre à ogives d'où l'on voyait la place Carolina dans toute sa splendeur, elle était habillée comme à l'accoutumée : jeans bleu marine, l'éternel Levi's "coupe classique", pour ainsi dire, chemise cachemire marron entièrement ouverte sur un tee-shirt légèrement décolleté d'un vert tendre où pointaient en deux endroits ses bouts de seins, pas très grands, pas minuscules non plus. La masse de ses cheveux cuivrés ramassés en un chignon vite fait, les cernes bleuâtres complétaient un portrait un peu fragilisé d'une femme qui affichait d'ordinaire l'assurance nonchalante d'un géologue ou d'un vulcanologue revenu parmi les mortels pour quelques jours de vacances. Des voitures entraient et sortaient de la place selon les règles strictes de la priorité à droite. Elles se ressemblaient tellement qu'au bout d'un moment Iolanda eut l'impression que le centre de la place était devenu un aimant à force d'attraction irrésistible qui rendait inutiles les manœuvres et les gestes de toutes sortes de chauffeurs, toujours les mêmes, finalement résignés à cette rotation vaine autour d'une fontaine artésienne elle-même laissée à l'abandon depuis des années. Celui qui s'arrachera au cercle aura de l'avenir ou en tout cas une perspective, droite ou brisée par endroits, peut-être une spirale ou une route en serpentins conduisant au col des Carpates tout proches, et après aux monastères du Nord où l'on peut admirer de ses propres yeux l'Enfer, si on ne l'a encore jamais vu.

31

p.209/210

(…)

Dans un coin de la pièce, près d'une des deux grandes fenêtres qui donnaient sur les pruniers et les pommiers du verger, se trouvait une antenne, tel un énorme nénuphar mis à sécher. Il traça sans conviction une ligne rouge, tremblante. Il s'essaya à en tracer aussi une verte. Et les essuya aussitôt avec son mouchoir. Il n'en restait pas une seule trace de couleur. Une fois il avait dessiné Dieu lui-même... Il était alors jeune, courageux, optimiste. Et convaincu qu'il Le connaissait, comme on connaît un parent, un voisin ou un ami. En tout cas quelqu'un qui partageait votre vie quotidienne. Il a dû changer depuis, en même temps que l'époque. Il n'est peut-être plus qu'une ligne quelque part, un triangle ou un cercle. Il se mit à tracer quelques symboles électoraux. Simples. Les portraits des grands maîtres à penser n'étaient plus d'actualité. Il avait peu voyagé dans sa vie et seulement à l'occasion de la guerre, mais il avait toujours adoré la géographie. Il était imbattable pour les cartes. Il était encore capable de dessiner la carte de l'Europe, même les yeux fermés. Une antenne parabolique comportant le dessin de la carte de l'Europe se vendrait peut-être mieux. Il se mit au boulot. Il commença comme d'habitude par le Nord.

Pays aux frontières changeantes, villes célèbres, mers et océans. Il en était à l'Autriche, un pays aussi petit qu'une pièce de pantalon déchiré aux genoux. La capitale de l'Autriche c'est Vienne. Bon et ensuite ? Dans son esprit se fit soudainement un vide dans lequel s'engouffrait le même mot : Vienne, Vienne. Il passait et repassait sur le contour du pays étouffant ainsi la vie qui pulsait dedans. Lui-même tournoyait dans le vide de sa propre mémoire comme dans un trou noir prêt à le happer. Il sentit une sorte de vertige. Son crayon glissa et s'arrêta, par le plus pur des hasards, au centre concave de la parabole. Il y resta épuisé. Marta le retrouva dans cet état : les yeux grands ouverts, effrayés, aveugles.

VI

REVEILLON AVEC VENTE

41

p. 337

(…)

La Société socialiste multilatéralement développée était par contre plus qu'une phrase sans verbe, c'était un rêve : le rêve d'argent de l'humanité, parce que, et tout le monde le savait, le rêve d'or était le Communisme. Dommage qu'avec la chute du communisme on n'ait pas eu aussi une chute d'or sur nous ! Ca aurait servi à payer tous les crédits externes et même il en serait resté un peu pour la consommation domestique, car les salaires et les retraites ne suffisaient à vivre décemment qu'un seul jour par semaine, le reste des jours se perdant en calculs et comptes de toutes espèces. C'est comme ça que s'explique aussi le grand nombre de lauréats roumains aux Olympiades de mathématiques partis aux States. Nulle part ailleurs les maths ne sont aussi proches de la vie que chez nous. Chez nous, les maths c'est la vie et la vie c'est la poésie, et si les mathématiciens partent tous, les poètes, eux, restent pour chanter en vers amers le départ des mathématiciens.

Qui a dit que «nous sommes un peuple végétal» ? Voyons, nous sommes un peuple de mathématiciens nomades et, partiellement, de poètes sédentaires qui se réunissent une fois par an autour du cochon de Noël, émerveillés et terrifiés à la fois, tels les Troyens autour du cadeau empoisonné des Achéens. Dans leurs oreilles résonne toujours le même cri mercato : Un cochon ! Mon royaume pour un cochon !

Cette conférence pétulante, désinhibée, presque frivole, si différente de tous ses anciens discours mobilisateurs et comptes rendus autocritiques, auxquels s'ajoutait son déplacement jusque là, le vida de ses forces, il se laissa tomber avec une agréable torpeur. S'il s'endormait là, il serait un homme mort ! La peur seule ne faisait pourtant pas fuir le sommeil. Il glissa doucement dans la neige tiède, légère et douce qui entourait la voiture telle une énorme queue de renard polaire.

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Publié dans Fiction

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Jean-Marc Bellot 30/05/2018 11:47

Superbe billet. Cela donne vraiment envie de lire "Le Siège de Vienne". Merci !