"La fin de Mame Baby" de Gaël Octavia

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans ce premier roman très maîtrisé s'intéressant particulièrement à la condition féminine, Gaël Octavia explore les relations entre femmes, des haines et des rivalités à la bienveillance et l'entraide, à la solidarité, ainsi que leurs rapports à la violence, qu'ils soient de soumission et de fascination, de reproduction et de transmission ou de domination. Une violence immédiatement associée dans les esprits au "quartier" où se déroule l'histoire, manifestement situé dans une banlieue métropolitaine même si ses habitants semblent tout droit sortis de Martinique. Un «Quartier» jamais nommé renvoyant ainsi un écho universel.

C'est une histoire somme toute banale de filles et de femmes qui, dans une société patriarcale dominée par les Blancs, sont confrontées à la violence masculine, mais aussi à celle des mères.

Dépassant la chronique sociale, l'auteure s'affranchit du réalisme en donnant à son roman la dimension merveilleuse et symbolique du conte avec des images poétiques pleines de fraîcheur et une écriture parfois lyrique. Tandis que, bousculant les temporalités et multipliant les points de vue dans un habile emboîtement de récits, elle y approche la vérité par touches successives, maintenant ainsi tout du long une tension narrative.

 

 

Le roman tourne autour de Mariette, personnage ayant subi et enfanté la violence, et de l'ombre bienveillante de Mame Baby, «la perle du Quartier» disparue prématurément de manière obscure et que l'Assemblée des Femmes a choisie «comme guide, faisant de sa vie un évangile», une légende.

Depuis la mort de son fils Pierre, «passé à tabac à vingt-et-un ans», Mariette, la «mère du monstre» qui terrorisait le Quartier, a troqué les horloges contre un «temps approximatif de femme assise», de femme seule. Délaissée par la communauté, recluse dans son appartement et imbibée de vin rouge, elle y convoque ses souvenirs, «arpentant une galerie de portraits» au rythme du balancement de son rocking-chair, ressassant et remaniant des bribes de sa vie face à un auditoire imaginaire de jeunes-filles. Un récit «trop romanesque pour être honnête»(1).

1)  Un récit tenant de la fiction - qui d'ailleurs commence par un "incipit"- dont certains épisodes ou personnages sont effacés des "pages" tandis que d'autres s'y voient enflés

 

Pendant sept ans, seule la bavarde Suzanne, la "petite Blanche" qui fut la maîtresse fascinée et soumise du «garçon au couteau», prendra soin d'elle. Jusqu'à ce qu'elle laisse place à Aline, infirmière peu prolixe mais ayant le don de la cuisine et de l'écoute.

C'est Aline, cette grande Noire en blouse blanche ressemblant tant à Mame Baby et aimant comme elle ce Quartier dans lequel elle est revenue incognito après sept ans d'absence qui, recueillant les confidences de tout le monde «même si la seule histoire qui [l]intéresse vraiment est celle de Mariette», articule tous les récits dont elle est dépositaire. Une narratrice-enquêtrice mystérieuse s'adressant dans un "vous" souvent ambigu au lecteur, et qui finira par lui dévoiler sa propre histoire en complétant celle de Mariette, «personnage central de l'histoire de Mame» - qui fut sa seule amie.

Et si l'on n'a pas d'éclaircissement véritable sur cette fin de Mame Baby donnant pourtant son titre au roman, le récit de la fin de l'amitié de Mame et de Mariette, une amitié «plus nourrie de leur altérité que de leur ressemblance», éclaire la tragédie de Mariette prophétisée par Mame qui relie les quatre principales protagonistes :

«Quand on fait un enfant pour emmerder quelqu'un, cet enfant vous emmerde toute votre vie.»

 

La fin de Mame Baby traite plus largement du poids des mythes et de l'émancipation, de la difficulté à passer outre aux traditions, aux injonctions et aux assignations d'un système patriarcal pour avoir la liberté de choisir sa vie. Pour construire une identité répondant à ses propres critères, qui deviendra alors source de joie. Une quête d'identité qui, pour nos quatre héroïnes, semble nécessiter de quitter la communauté pour en revenir changées.

D'emblée, la narratrice s'insurge contre le mythe des "quartiers" qui condenseraient et résumeraient toute la violence sociale, en faisant injustement porter le fardeau à leurs habitants. Et qui occulte le fait que «la violence est très ancienne» et préexistait à ces quartiers.

Mais ce sont surtout ces légendes et ces mythes au service de l'homme qui sont fustigés :

«Les garçons ont déjà des millénaires de légendes à leur service. Tous les mythes utiles sont peuplés d'hommes».

C'est toute une mythologie confinant la femme à un seul destin et l'empêchant d'être elle-même en la condamnant à passer du statut de fille, sous la domination parentale et surtout paternelle, à celui de femme sous celle de son mari qui est dénoncée :

Dans la vie, on était la fille de quelqu'un puis la femme de quelqu'un, parce qu'il y avait deux mots pour désigner le garçon et le fils, mais un seul pour la fille, de même que deux mots distinguaient l'homme et le mari, tandis que la femme n'en avait qu'un. 

 

Et l'auteure semble plus particulièrement s'attaquer au mythe caribéen (2) de la femme forte capable de résilience et pilier de la société, de la femme-mère qui toujours se relève.

Mariette qui «a cherché le bonheur au mauvais endroit. Là où toutes les légendes emmènent les jeunes-filles» en épousant un homme conforme aux critères de la communauté viendra en effet «pulvériser un mythe auquel chacun veut s'accrocher ; celui de la mère debout, de la femme transcendée par son statut maternel».

2) Cf le mythe du Potomitan

Quant à la légende de Mame Baby - qui n'eut ni mari ni enfant -, seule «légende qui fut utile aux femmes», c'est une fable réarrangée par l'Assemblée des Femmes. Aussi Aline s'attache-t-elle à la corriger, faisant de ce personnage devenu mythique une figure nuancée, un modèle plus accessible. Car rien ne prédisposait plus au départ Mame Baby que Mariette, «une fille qui promettait beaucoup mais qui avait laissé fuir les chances qui se présentaient à elle», à réussir simplement à être.

C'est bien en effet l'amitié de Mariette dès la «jungle» de l'école, sa beauté et son autorité sereine, qui lui fit dépasser sa fragilité et vaincre ses peurs, lui donnant confiance en elle. Une amitié qui lui permit de prendre son envol comme une «libellule d'or», avec puissance et légèreté. Mame Baby s'avère ainsi une figure d'émancipation qui ne peut se comprendre sans son «négatif» Mariette.

 

Contrairement à Mariette qui, refusant de partir et ne sachant pas «se réconcilier» et «rattraper ce qui a été gâché», s'est condamnée à l'immobilité, la plupart des protagonistes de La fin de Mame Baby  évoluent. Ils savent finalement trouver leur voie en saisissant leur chance de rédemption ou de transformation. Et l'on est frappé par l'importance accordée aux mots, à la parole et à l'écoute, dans ce processus - une importance que souligne l'écriture de Gaël Octavia mettant en lumière le poids d'ambiguïté ou de non-dit des paroles apparemment simples de ses personnages.

L'Assemblée des Femmes du Quartier, personnage à part entière, offre ainsi à ces dernières un refuge réparateur «où tout peut être formulé». Suzanne, cette «fille paradoxale» venue chez Mariette avec ses «mots de femme saoule» rompra avec bienveillance sa solitude en s'épanchant auprès d'elle. Et c'est une voix entendue au travers d'une porte qui lui ouvrira le chemin de l'émancipation, de la métamorphose et de la réconciliation avec elle-même. Léopold, le turbulent frère de Mariette, le coureur de filles, cédera lui au charme de la voix d'alto de la peu séduisante Rosie et entendra la Voix de Dieu l'apostropher en plein jour, prenant conscience de «l'importance des mots, de la valeur morale de la parole». Tandis qu'Aline trouvera à son retour en Mame Baby un «rempart efficace à la violence» car «elle a forgé des mots qui permettent d'en guérir».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La fin de Mame Baby, Gaël Octavia, Gallimard, août 2017, 170 p.

A propos de l'auteure :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ga%C3%ABl_Octavia

EXTRAIT :

On peut lire les premières pages du livre (Ch.1/2, p. 7/18) sur le site de l'éditeur : ICI

 

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Publié dans Fiction

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