"Urbi et Orbi" de Giosuè Calaciura

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

 

 

 

 

 

 

 

Sorti en 2006 en Italie, huit ans après Malacarne (1998), Urbi et Orbi éclaire violemment l'Italie, notamment celle du Sud - et plus largement notre monde déchu qui pourtant aspire à Dieu -, en s'attaquant au deuxième foyer de pouvoir nourrissant sa déchéance et son immobilisme. Après nous avoir introduit dans le monde de la Mafia, Giosuè Calaciura nous fait ainsi pénétrer dans celui de l'Eglise, d'une société vaticane corrompue dépourvue de spiritualité et dominée par les intérêts matériels. Deux mondes archaïques aux rites immuables où s'épanouissent les instincts les plus bas.

S'affranchissant du réel, l'auteur ancre de même son récit dans le mythe nous transportant à Rome, dans un Vatican réinventé, pour s'attacher au règne contrasté d'un pape polonais jamais nommé (dans lequel on reconnaîtra aisément Jean-Paul II (1)), faisant une sorte d'apologue satirique et blasphématoire de cette figure populaire auréolée de sainteté qui connut le calvaire de la décrépitude.

1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Paul_II

 

 

 

En proie au doute dès le séminaire où ils se révèlent plus portés vers les "affaires temporelles exemptes de transcendance", de jeunes ecclésiastiques "déjà perdus" lors de leur ordination ressentent "une nouvelle vocation" en entrant dans l'Eglise.

Il est vrai que ce "pape téléguidé" engagé sur "le rail de la vieillesse" qu'ils découvrent emprisonné au Vatican où il se déplace "en fauteuil roulant selon la volonté d'autrui" n'a plus rien du "prototype de l'élu qu'aucune maladie mortelle ne saurait atteindre", de ce "pape gigantesque" qui "avait fait naître [leurs] illusions". Nous sommes bien loin en effet des temps héroïques d'un pontificat marqué par les prodiges d'un pape infatigable parcourant le monde en s'élançant sur les pentes enneigées comme une comète, en traversant les détroits à la nage ou portant la croix d'une seule main ! Bien loin d'un pape capable de "convertir les déserts" et de vaincre le diable. D'un pape suscitant l'espérance.

Prenant exemple sur leur entourage corrompu et dépassant leurs maîtres, ces jeunes prêtres s'emploieront à gérer la Curie romaine à leur profit comme une entreprise juteuse, grâce à d'habiles manigances et d'ingénieuses mises en scène. Et ils sauront se rendre indispensables à ce pape déclinant, le rendant esclave de leurs services, et allant jusqu'à le maintenir en vie de manière artificielle pour conclure leurs affaires, pour vendre leurs spectacles aux media et abuser les foules. Liquidant son pontificat "en le dirigeant vers l'impasse de [leurs]caprices", ils déploieront des trésors d'imagination et prendront un malin plaisir à berner ce pape défaillant et à en faire leur propre marionnette : "Nous étions en mesure de l'éteindre et de le ressusciter à plaisir". Et même à l'évincer, devenant "les interprètes de ses pensées" et interceptant "la communication entre Dieu et son Pasteur" en prenant en main le fil du dialogue : "parce que c'étaient nous les gardiens du Verbe".

 

 

Urbi et Orbi, à l'instar de Malacarne, se présente comme une confession provocatrice dépourvue de la moindre repentance, comme un long monologue énoncé à la première personne du pluriel et semblant s'adresser - sans passer par le "signor judice" - à un Dieu absent. Un "nous" ne recouvrant ni noms ni visages qui forcément implique le lecteur, le projetant aussi dans cette prison sans qu'il puisse  faire marche arrière, condamné à l'attente de sa mort.

On y retrouve le souffle et la beauté hypnotique de l'écriture inventive de Giosuè Calaciura, aussi déroutante que somptueuse.

Nous sommes noyés sous un flot de phrases articulant, accumulant souvent de nombreuses propositions, et intégrant les quelques paroles des personnages sans le moindre signe de repérage, l'auteur jouant des reprises pour donner un élan spiralaire à son texte. Et nous ne pouvons reprendre brièvement notre souffle qu'entre les chapitres divisant le récit.

Nous sommes à nouveau envoûtés par cette langue littéraire dont le vocabulaire s'enrichit du lexique spécialisé de l'Eglise – et non plus du dialecte mafieux sicilien. Une langue baroque, excessive et foisonnante, aimant marier noms et adjectifs dans des associations inattendues mêlant le temporel, le trivial et le spirituel, et nous entraînant dans un vertige de métaphores saisissantes et de visions délirantes. Une débauche d'imagination et de fantaisie confinant dans ce roman, plus encore que dans Malacarne, au fantastique et au surréalisme - notamment dans ces fabuleux passages sur les nains ou sur un vieux bombardier recyclé en avion papal transportant le pontife dans des voyages imaginaires à force d'effets spéciaux …

 

 

Roman d'un pessimisme noir se déroulant dans un Etat pontifical au bord du chaos, dans cette "antichambre du Paradis" ressemblant à l'Enfer, dans "cette immense sacristie profanée qu'est le monde", Urbi et Orbi s'articule autour de la décrépitude, de l'effondrement des mondes. Et la figure ambivalente du pape, à la fois "suppléant de Dieu sur terre" et homme sénescent, renvoie à l'inéluctable déchéance de l'homme et de l'Eglise.

A la sacristie du séminaire qui "par incurie perdait les tesselles d'or des mosaïques" et aux croûtes de couleur des fresques qui "s'émiettaient en cendres", répond ainsi un pape se dépouillant de ses vêtements et perdant peu à peu le contrôle de ses fonctions corporelles et intellectuelles, confondant les saisons et s'égarant dans le labyrinthe de la messe, oubliant jusqu'à son nom. Un pape dont "la respiration fatiguée" est "le souffle de Dieu" et dont les bénédictions deviennent des gesticulations mécaniques sans discernement s'apparentant à "une extrême-onction générale parce qu'il semblait que tout le monde allait mourir avec lui", tandis que sa "langue impotente" ne délivre plus que des "gargarismes" (2) , des "signaux sonores indéchiffrables et ambigus". Un pape revenu à la candide innocence du petit enfant, qui fait toucher le fond de la fragilité de nos existences.

Et le noir électrique final, sorte de black-out apocalyptique (3) ayant "toutes les incompréhensibles caractéristiques du deuil de Dieu", suivi d'une ultime apparition du pape à sa fenêtre faisant entendre un râle moribond, nous confronte paradoxalement à l'insondable mystère de la foi :

Tandis que nous fermions la fenêtre parce que la messe est finie, allez en paix, nous vîmes les fidèles s'éloigner en se signant. En silence, ils gardaient la magnificence d'un secret. Nous éprouvâmes l'envie des exclus, la rancoeur du frère du fils prodigue, parce que tous se sentaient absous par la grâce de son balbutiement de chamane, et que chacun avait compris à sa façon ce qui pour nous restait incompréhensible et obscur.

Un livre désormais accessible à ceux qui ne lisent pas l'italien grâce à la belle traduction de Lise Chapuis, et qui leur permettra de (re)découvrir aussi Malacarné dont la version française (Les Allusifs, 2007) était depuis longtemps épuisée, l'éditeur Notabilia ayant eu la judicieuse initiative de réunir ces deux romans dans un même ouvrage.

 

2 ) En 2005 le Pape, qui s'était entraîné à prononcer la bénédiction Urbi et Orbi suite à une trachéotomie, reste muet à sa fenêtre le jour de Pâques, sans arriver à dire un mot. Il s'éteindra au Vatican le 2 avril 2005.

3) La première nuit blanche d'Italie s'est tenue à Rome du 27 au 28 septembre 2003. Elle est restée dans la mémoire collective car elle coïncidait avec la plus grande  panne d'électricité jamais enregistrée  dans le pays

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Urbi et Orbi, Giosuè Calaciura, Baldini Castoldi Dalai editore, 2006 (Tascabili 2013), 160 p.

 

 

 

 

 

 

 

Urbi et Orbi / Malacarne, traduit de l'italien par Lise Chapuis, préface de Jérôme Ferrari, NOTABILIA, octobre 2017, 204 p. / 214 p.

 

A propos de l'auteur :

https://it.wikipedia.org/wiki/Giosu%C3%A8_Calaciura

 

EXTRAITS :

 

p. 85/86

(…) Invece né Gesù né il manipolo degli apostoli avevano mai preso in considerazione i nani. Recitammo il mea culpa e decidemmo d'intervenire nella carne della materia. Elaborammo un'inedita beatitudine di pietà aggiungendola subito dopo gli assetati di giustizia : beati i nani, perché contempleranno l'Altezza. Ci sembrò garbata e nello stesso tempo tagliente perché soddisfaceva l'ironia della nostra indole scettica e la comprovata malafede del nostro pregiudizio. Il papa non ebbe il tempo di dare la buona novella. Sfogliando i vangeli, sin dall'Annunciazione, scopri nani nascosti tra le pagine che leggevano senza sussidi, e per quanto, dietro nostro suggerimento cercasse altre parabole significative da adattare all'emergenzia, fu costretto a rinunciare perché sia il Vecchio che il Nuovo Testamento grondavano di nani curiosi e attenti agli insegnamenti. Decidemmo di abbreviare la celebrazione. E mentre tentavamo di spacciare per sacro il silenzio dell'imbarazzo, colmando i vuoti del rito con passaggi d'incensiere a distrarre l'attenzione nelle volute profumate, i confessori si perdevano d'animo perché nei confessionali c'era il viva Maria delle precedenze e l'ingorgo delle penitenze. Erano confessioni di vocine così lontane che si perdeva il senso del peccato. I parocci meno duri d'orrechie che per grandi linee avevano intuito la natura di quelle macchie, le trovano così piccine che non c'era modo di assolvere, troppo enorme appariva la penitenza da comminare. E dal momento che nell'ombra non si capiva chi avesse comesso peccato e non si distinguevano i peccati uno dall'altro, assolvevano all'ingrosso, a porzioni di chiesa, segnando da qui a lì la Trinità nell' aria. Trovavamo nani nel cestino delle elmosine che i sacrestani passavano di mano in mano, dal momento che i nani stessi si facevano elmosina nel conio degli spiccioli. Li scoprivamo precipitati nella cassetta delle offerte perché nel desiderio di redenzione tentavano di accendere un lumino alla Madonna delle Grazie ma scivolano nell'abisso dove si inserisce la moneta. E preparando l'eucarestia ci accorgemmo che non ci sarebbe stata salvezza.

(…)

p.141/142

Affinché non si rende conto della sua intrasportabilità lo costringevamo a finzioni di viaggi papali. Lo facevamo prelevare con l'urgenza della volontà di Dio, attraversavamo la città delle corsie preferenziali per arrivare all'aeroporto dove una volta gli antichi romani pensavano di poter volare. Lo imbarcavano con argani e gru di supporto e ci lanciavamo in un volo blasfemo nella carlinga restaurata di un bombardiere abbattuto di qualche guerra americana. Avevamo convinto l'Air Force, riuscendo a rigirargliela come una gentile cortesia vaticana, ad abbandonarlo a metà strada perché non valeva la pena riportarlo al di là dell'Atlantico. Ci avremmo pensato noi a convertirne valenza bellica in simbolo di pace. L'avevamo ricondizionato in aero papale, gli avevamo appiccicato lo stemma delle chiavi di Pietro e il bianco e il giallo della vernice pontifica. Non aveva i motori ma un gioco di suoni registrati per ingannarlo. E per fargli subire le pertubazioni d'alta quota il nunzio apostolico seduto alle sue spalle gli agitava il sedile a imitazione di turbolenza. Lui benediceva il rombo dei tuoni magnetici e il baleno del fulmine, in realtà erano gli effetti speciali delle resistenze elettriche ritrovate nei magazzini dei film biblici di Cinecittà e applicate ai finestrini, consolava gli afflitti e gli impauriti che piangevano lacrime d'acqua benedetta stillate dal contagocce annunciando siamo soli al cospetto di Dio, col nostro bagaglio di dubbi, le nostre mani tremanti e l'abisso sotto i piedi incerti.

(...)

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