"Ma dévotion" de Julia Kerninon

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Ma dévotion" de Julia Kerninon

Après Buvard qui mettait en abyme amour et création littéraire, Le dernier amour d'Attila Kiss qui explorait le rapport amoureux et la vérité des êtres en sondant ce territoire intime si difficile à pénétrer, et Une activité respectable, un très court récit autobiographique consacré à l'écriture, Julia Kerninon se lance dans un gros roman psychologique de trois cents pages mettant à nu les rouages d'une tragédie.

Elle y reprend le thème de l'amour – de l'emprise d'un amour non partagé mais aussi de l'amour parental et du saccage de l'enfance – ainsi que de la création, artistique surtout et dans une moindre mesure de l'écriture, comme celui de la vérité et du mensonge.

Un roman de facture et de tonalité assez hardyiennes qui semble aussi un hommage à ce grand écrivain anglais fils d'un tailleur de pierre qui fut aussi architecte (1), qu'on ne lit plus beaucoup de nos jours mais pour lequel l'auteure n'a jamais caché son admiration (2).

1) Günther, l'éphémère mari d'une héroïne passionnée de littérature, manifestant un grand "attrait pour la pierre" et étant aussi architecte

2) Elle le cite d'ailleurs abondamment dans ce dernier ouvrage

 

 

Née en 1938 dans une famille de diplomates anglo-hollandaise, Helen rencontre à Rome le jeune Frank Appledore dont le père travaille aussi à l'ambassade du Royaume-Uni. Deux jeunes détestant leur famille «d'une haine sidérale» qui, de ce fait, noueront d'emblée un intense et complexe lien d'amitié. D'une amitié amoureuse qui s'avérera très déséquilibrée.

L'été de leurs dix-huit ans, sous l'impulsion de la jeune-fille, ils iront s'installer à Amsterdam dans la maison familiale de sa mère pour échapper à leur famille et construire chacun leur vie. Helen, devenue experte en son domaine, se consacrera ainsi essentiellement à des activités de critique littéraire et d'édition, tandis que Frank finira par devenir un peintre célèbre en partie grâce à elle. Entièrement dévouée à l'objet de son amour, oeuvrant dans l'ombre pour sa réussite, comme beaucoup de femmes avant elle, elle libérera en effet l'artiste de tout souci domestique, ravalant en silence bien des humiliations.

Une cohabitation qui durera tant bien que mal une vingtaine d'années et reprendra, après une brève expérience maritale de sa part à Boston, dans la maison de Frank où elle se chargera pendant quatorze ans de l'éducation de Ludwig, le fils de ce dernier. Jusqu'à ce qu'un terrible épisode cause leur rupture définitive.

Après vingt-trois ans de silence, désormais âgés de quatre-vingts ans, les deux anciens amis se rencontrent par hasard à Londres. C'est alors l'occasion pour Helen, qui fut toujours plus à l'aise dans l'écriture que dans la parole, de monter sur le devant de la scène et de dévoiler enfin son monde intérieur en livrant à Frank sa version de leur vie avec le recul de l'âge et de la lucidité. De dire, autant pour elle que pour lui, ce qui n'a jamais été dit : «Je vais te raconter notre histoire depuis le début parce qu'il faut que je l'entende moi aussi».

Il y a bientôt six heures que je te parle tout bas. Cela aura été notre vie, Frank.

Ma dévotion se présente donc comme une sorte de confession de l'héroïne narratrice s'adressant à celui qu'elle a «accompagné plus de la moitié de [sa] vie» et qui fut l'objet de sa part d'une dévotion qui ne pourra empêcher l'inéluctable catastrophe. Un long monologue retraçant une vie commune bâtie sur le mensonge. Car «nous mentons tous (…) dès lors que nous posons des mots sur notre expérience, nous choisissons une certaine vision des choses au détriment des autres possibles». On se trompe en effet soi-même sur la personne qu'on est réellement, on ferme les yeux sur ce que l'on ne veut pas voir, on tient le rôle qu'on s'est, ou qu'on vous a assigné.

Cette confession ménageant jusqu'au bout le suspense est portée par le style implacable d'une narratrice férue de littérature et d'art et lisant plusieurs langues dont la mémoire est «saturée de voix et d'images». Et les longues phrases riches de métaphores et de digressions de Julia Kerninon viennent épouser avec fluidité les méandres de l'esprit d'une héroïne curieuse et érudite multipliant les citations et toujours tentée d'analyser les choses à l'aune de ses références livresques.

L'auteure nous renvoie aussi sans cesse aux contes de notre enfance et à leur charge révélatrice d'inconscient, ayant de plus doté ses héros de noms de légende, Helen renvoyant à la guerre de Troie comme Appledore à la "pomme de la discorde"... Mais c'est surtout la construction qui s'avère particulièrement signifiante.

 

 

Comme les tableaux que tu peignais, et dont l'image apparaissait couche après couche, jusqu'à à être parfaitement visible d'un coup, ce qui nous est arrivé a mis des années à prendre forme.

Pour peindre entièrement la psychologie de ses personnages, dans le mouvement, pour comprendre leurs sentiments et leurs comportements, il fallait du recul. Et Julia Kerninon remonte l'axe vertical du temps dans une succession de strates, empilant les différents espaces où vécurent ses héros, superposant plusieurs maisons marquées par le génie des lieux dans un parcours qui les renvoie à la case départ. Une construction géométrique et même géologique qui intègre le cycle de la fatalité reproduisant l'héritage familial dans une destinée tragique statique.

Le roman commence et s'achève ainsi à Londres, ville natale d'Helen revenue depuis sept ans au «pays du père», sur ce trottoir de Primerose Hill où elle aperçoit Frank Appledore «venant comme par magie à [sa]rencontre», cette confession de six heures étant censée se dérouler dans l'instant : «ici et maintenant, debout dans la rue».

La construction pleine d'espoir de cette commune trajectoire naît, elle, à Rome, ville du «soleil éternel». Et Amsterdam, qui devait s'avérer l'âge d'or d'une vie se construisant pour l'une sur la littérature et plus tardivement pour l'autre sur la peinture se révélera  «en réalité le pire endroit», la maison héritée de la femme sans amour qui avait élevé Helen et où ses parents avaient décidé de se marier étant de ce fait un espace «maudit», «radio-actif», qui ne pouvait que contaminer les deux héros. Ils y cohabiteront néanmoins longtemps, même quand Frank partira vivre avec Anna car il y gardera son «atelier clandestin». Une maison qu'Helen quittera à regret pour emménager avec Günther à Boston.

Puis, Helen quittant son mari, les deux amis vivront à nouveau ensemble mais dans la maison achetée par Frank en Normandie, un pays de forêts où ils se «perdront dans les ténèbres des bois», avançant «vers les profondeurs» comme dans la forêt des contes ou la forêt obscure de Dante.

 

Ma dévotion s'affirme comme un roman de la fatalité. Les  héros dont les «deux tempéraments portaient en eux leur chute» ne pouvaient en effet échapper à leur famille. Deux héros «devenus comme les doubles de [leurs]pères – cohabitant pour de très mauvaises raisons», devenus des menteurs, comme leurs parents :

«des menteurs, des tricheurs, des opportunistes, des truands. Mes parents. Tes parents.»

Et une héroïne finalement pas plus aimante que sa mère qui fera passer malgré elle son «amour fou» avant son enfant adoptif.

Les destinées de Frank et d'Helen étaient ainsi déjà écrite, le passé familial semblant dans ce roman, comme chez Thomas Hardy (3), aliéner l'individu et se reproduire éternellement comme une malédiction.

3) http://www.wikiwand.com/fr/Thomas_Hardy_(%C3%A9crivain

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ma dévotion, Julia Kerninon, la brune au rouergue, 23 août 2018, 302 p.

A propos de l'auteure :

 

EXTRAIT :

On peut feuilleter les premières pages du livre (p.13/30) : ICI

 

Publié dans Fiction

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