"Harry et Franz" de Alexandre Najjar

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Harry et Franz" de Alexandre Najjar

C’est en cherchant à en savoir davantage sur ce grand comédien tant admiré par son père qu’Alexandre Najjar découvrit qu’Harry Baur (1) avait été incarcéré à la prison du Cherche-Midi et torturé par les nazis pour des raisons obscures. Il apprit également qu’il y avait été réconforté par un prêtre que, par déduction, il pensa être l’abbé Franz Stock (2), ce célèbre aumônier allemand francophile amateur d’art et de littérature qui visita et secourut les détenus français, accompagnant et soutenant les condamnés jusqu’au peloton d’exécution du Mont Valérien. Une intuition que confirma par la suite la publication du journal de guerre inédit de ce dernier aux éditions du Cerf (3).
Cet épisode d’humanité et de fraternité au coeur de l’horreur indiquant la voie d’une réconciliation possible entre ennemis ne pouvait que toucher cet écrivain libanais de confession catholique ayant vécu la guerre civile en son pays. Et il dédie significativement ce nouveau roman à Jean Bruller, dit Vercors, l’auteur du Silence de la mer (4), nouvelle parue clandestinement pendant l’Occupation dont le héros s’avère un officier allemand épris de culture française prônant le rapprochement des peuples et la fraternité face au mutisme d’hôtes patriotes dont il occupe la maison réquisitionnée…

1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Harry_Baur
2) https://fr.aleteia.org/2017/10/19/franz-stock-laumonier-allemand-qui-accompagnait-les-resistants-francais-condamnes-a-mort/
3) https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/17997/journal-de-guerre-mont-valerien
4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Silence_de_la_mer

 

 

Harry et Franz met ainsi en scène la rencontre de ces deux hommes d’exception, l’auteur imaginant que l’abbé fut à l’origine de la libération de l’acteur qui mourut peu de mois après des suites des sévices endurés durant sa détention. Et, mêlant intimement la fiction et l'histoire, Alexandre Najjar y fait intervenir de très nombreux personnages réels.
Le roman s’ouvre lors de la manifestation estudiantine parisienne du 11 novembre 1940, premier acte de résistance qui fut sévèrement réprimé par les nazis (5), l’auteur y introduisant une rencontre éminemment romanesque entre l’abbé Stock et une jeune étudiante en lettres militante, Emilie, qui viendra assister son héros en l’aidant notamment à constituer un dossier solide pour obtenir la libération d’Harry Baur - prétexte permettant de reconstituer le parcours familial et professionnel de l’acteur. Après la mort de ce dernier, il suivra de plus l’abbé devenu à son tour prisonnier à la Libération jusqu’au "séminaire des barbelés" (6), quelques mois avant sa mort en 1948.

5) https://fr.wikipedia.org/wiki/Manifestation_du_11_novembre_1940
6) https://www.fondation-patrimoine.org/les-projets/seminaire-des-barbeles


Sans doute pour mieux impliquer et convaincre son lecteur, Alexandre Najjar fait le choix de la simplicité et de la proximité.
Son roman à la première personne se présente ainsi comme une sorte de journal parallèle à celui où Franz Stock consignait «comme un sinistre comptable les noms des personnes condamnées à mort et le lieu de leur sépulture afin que leurs proches puissent un jour la retrouver». Comme un journal plus intime où l’abbé raconte son quotidien «sans détours ni artifices», pour «servir la vérité».
Rédigé au présent sans effets de style, dans une langue fluide alerte et directe, vivante, le récit restitue fictivement de nombreux dialogues entre l’abbé et Harry Baur qui éclairent leurs personnalités respectives, mais aussi avec son assistante française - figure prolixe mais non moins patriote que la mutique héroïne de Vercors -, ainsi qu’avec les nombreux interlocuteurs réels allemands ou français auprès desquels il intervient.
L’auteur ressuscite ainsi tout ce monde parisien de l'Occupation, notamment artistique et littéraire. Il pose  concrètement le problème du statut de l’artiste en période de guerre, de la dissociation ou non de la carrière et des événements politiques,  de l’oeuvre et de la vie privée comme des convictions personnelles. Et, tout en dénonçant les exactions des nazis, il montre le changement des hommes dans ces difficiles périodes, soulignant surtout la diversité et la complexité des comportements français allant de l’audace et du courage à la simple et humaine lâcheté, de la compromission à la collaboration la plus active…

 

 

Toutes ces théories sur la supériorité aryenne, je voudrais tant les dénoncer haut et fort, mais je suis, hélas, prisonnier d’un système, embarqué à bord d’un navire que je ne contrôle pas et qui dérive. Suis-je complice pour autant? J’agis selon ma conscience en gardant à l’esprit cette recommandation du Christ : «Soyez donc prudents comme des serpents, et purs comme des colombes.»

L’abbé Franz Stock, dont l'humanité fut célébrée par de multiples  témoignages et dans de nombreuses biographies (7), est depuis 2009 l’objet d’un procès en béatification que ce roman semble totalement conforter.
«Pris entre deux camps, entre deux pays, deux peuples» qu’il «aime profondément», cet "archange en enfer" serviteur de Dieu y surmonte sa honte, se consacrant à ses oeuvres de miséricorde en se montrant un véritable "apôtre de la réconciliation". Et, sans jamais perdre sa foi en l’homme, il pêche avec patience la lumière perdue dans le puits de l’ombre (pour reprendre la citation de Neruda en exergue du livre (8)), n’ayant de cesse d’appuyer ses choix sur les paroles des Evangiles.

7) Cf notamment celle de Erich Kock, L’abbé Franz Stock, aux éditions Casterman (1966)
8) Cf l’extrait en fin d’article

Le livre revisite de plus la filmographie de ce monstre sacré du cinéma français des années 1930/1940 que fut Harry Baur, rappelant les prodigieuses qualités d’interprétation de l’acteur et mettant aussi en avant ses qualités humaines. Il réhabilite un comédien, pris dans la situation d’ambiguïté de nombre d’artistes français qui continuèrent à travailler durant l’Occupation, qui ne méritait pas le discrédit ni l’abandon dont il fut l’objet, semblant ainsi compenser le lâche silence qui entoura sa mort (9) et le semi-oubli dans lequel il tomba par la suite.

9) Bien peu de ses collègues s'étaient en effet déplacés pour ses obsèques et les journaux ne s'étaient guère montrés plus courageux

Tout en redonnant vie de manière juste et touchante à la figure exemplaire d’un "saint" et en portant ainsi un message d’espoir, Harry et Franz s’avère ainsi un bel hommage à Harry Baur, ce grand comédien injustement oublié.

 

 

 

 

 

 

 

 

Harry et Franz, Alexandre Najjar, Plon, 30 août 2018,  200 p.

A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Najjar

EXTRAIT :

On peut lire les premières pages (p.5/43) : ICI

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Publié dans Fiction, Histoire, Biographie

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