"Des mots de contrebande" de Alain Cadéo

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Des mots de contrebande" de Alain Cadéo

On égrène les courtes proses poétiques composant ce petit recueil intitulé Des mots de contrebande comme un chapelet de mots «tombés d'un autre ciel» et recueillis dans la besace d'un passeur, l'auteur se voyant comme un de ces «transparents» se nourrissant «de rêves, d'un bout de pain, d'oignon, d'une soupe aux orties» que décrivit René Char (1) - autant dire comme le tenant d'une espèce en voie de disparition.

1) Les transparents
Les transparents ou vagabonds luni-solaires ont de nos jours à peu près complètement disparu des bourgs et des forêts où on avait coutume de les apercevoir. Affables et déliés, ils dialoguaient en vers avec l'habitant, le temps de déposer leur besace et de la reprendre. L'habitant, l'imagination émue, leur accordait le pain, le vin, le sel et l'oignon cru ; s'il pleuvait, la paille.

René Char, (Les matinaux 1950, Gallimard)

 

 

Alain Cadéo adresse ces mots à la tribu éparpillée des «inconnus qui comme [lui], un peu perdus en ce bas monde, glissent la nuit, la-haut, frissonnants funambules sur l'invisible fil des signes oubliés». Des mots à partager car «ce qui est en nous, et pas transmis à ceux que nous croisons finit par se ratatiner» et que nous sommes «aimantés par le brûlant désir (...) d'échanger, de correspondre».

Et c'est toute une vision du monde qu'il nous propose, s'immisçant "dans ses veines" (2) pour approcher la "substance des choses", tandis qu'il nous expose moins un art qu'un état poétique.

2) Cf son dernier roman Chaque seconde est un murmure

Je rêve d'une écriture sans pensées qui viendrait, spontanée, nettoyer les scories et les couches de mots déposées au cours des siècles sur le noyau incandescent du Verbe pur.

Alain Cadéo est un récolteur-cueilleur, un explorateur partant à la découverte de cet inconnu se trouvant «à portée de main, à un jet de pierre», un accoucheur aidant à «naître et se déployer ce qui dort renfrogné, plein de rides, dans les replis de la pensée».

Ce n'est pas «un tâcheron rivé sur son nombril» mais plus un «illuminé qui écarte les cuisses du néant», chassant l'absolu «avec un canif, de l'encre et une fronde». Ecrire, pour lui, «c'est évoquer, c'est distendre le temps» en quête, semble-t-il, d'une innocence première, d'une  mémoire originelle oubliée. Une mémoire ancienne qui «chaque jour à notre insu nous accompagne» tous.

On goûte la spontanéité et la vigueur de cette écriture musicale et imagée, concrète et charnelle, s'attachant aux petites choses, à «ces battements de cils» et ces riens qui, de la capucine au scarabée vert, sont chers à ce poète creusant «le tendre tissage de ce que seuls les imbéciles appellent le néant». Et on savoure la plénitude sensible de ces mots simples, de «ces petits mots de tous les jours» d'où sortent des cerfs-volants «effleurant l'énigme d'un ciel pur». Une écriture humble et malicieuse, non exempte d'auto-dérision qui, en quête de cette «ineffable lumière traversant l'infini», vient éclairer nos prisons quotidiennes.

L'inspiration du poète, Nicolas Poussin

Entre les mains des dieux, j'étais comme une flûte traversière 

Le poète se définit lui-même comme "un écrivain sous dictée" (3) perdu «dans le babil sage et léger des grands nuages et des vents»  : «mes livres sont écrits sous le souffle de voix précipitées qui traversent mon crâne».

Et cet écrivain s'en remet nu «au grand coffre du ciel ouvert sur des nids de formules qui dégringolent en vrac, pétillent et flanquent le hoquet». Une «rivière de mots» que le lecteur doit «tamiser».

3) Cf son entretien à propos de son roman Zoé : ici

Des mots de contrebande  est irrigué par un panthéisme cosmique, irradié par une sorte de mystique de la joie. Et on retrouve dans ce panthéisme mystique d'Alain Cadéo une parenté certaine avec celui de Christian Bobin. Ses «vieux percherons mâchonnant l'or des pissenlits» évoquent ainsi fortement ce cheval lourd mastiquant de l'herbe se muant chez ce dernier en "ange mangeur d'étoiles", en "portier nonchalant" introduisant dans l'au-delà (4).

4) Cf L'homme-joie de Christian Bobin (L'iconoclaste, 2012)

Et la vision du monde comme la philosophie de la vie de l'auteur semblent proches de celles nourrissant L'homme-joie - expression désignant chez Bobin ce "Roi-soleil" que nous avons tous en nous mais que nous ignorons souvent car il ne "descend de son trône pour faire quelques pas dans la rue" que "quelques secondes". Quelques secondes au goût d'éternité.

Le recueil exalte aussi en effet ce «soleil au ventre, que nous étouffons, que nous soldons pour des sourires au rabais» mais «qui est pourtant toujours là, source à peine dissimulée sous les mousses, la roche». Un or caché dont le poète fait «d'éblouissantes cascades». Et Alain Cadéo semble de même à l'affût de ces petites "épiphanies", de ces moments intenses de révélation, porteurs de lumière.

Un petit livre joyeux et lumineux plein de rondeur et de ferveur, plutôt rassérénant en ces temps marqués par la violence et l'indifférence, comme par le froid diktat de la technique et du pragmatisme.

 

 

 

 

Des Mots de Contrebande, Alain Cadéo, La Trace, novembre 2018, 146 p.

A propos de l'auteur :

https://www.babelio.com/auteur/Alain-Cadeo/214345

 

EXTRAITS :

Eclairs arborescents...

p. 16

L'état poétique n'est bien souvent que l'aube d'une promesse ou le crépuscule d'une infinie mélancolie. C'est un état d'équilibriste, tout de tension et de béatitude, où d'un seul coup d'un seul, les ramifications de l'univers, radiographie sublime, passé, présent, futur, te submergent, t'inondent d'une telle clarté, que tu en restes tremblant, tellement humain, comme un qui a senti la foudre le frôler.

C'est pas la peur, non, non, jamais...

C'est une sorte de joie, sidérée de comprendre. C'est un galop de mots comme un hoquet de rire réduisant la logique à néant.

 

Passeurs de nuit …

p.17

Il est des mots de contrebande, passés de nuit, catimini, à travers champs et noirs sentiers de montagne, sous des lunes aveugles. Ils sont au chaud, pelotonnés, portés en bandoulières, ballottés dans la besace de passeurs silencieux vifs et malins aux pommettes saillantes qui trompent tous les gardes-chiourmes, le convenu et la pensée des barbelés

Plus loin...

p.25

J'avais sûrement mille histoires à raconter. Je me privais pourtant d'une écriture trop facile, me gardant comme on dit, pour de vrais coups d'inspiration. Et ça, c'était le matin, très tôt. Comme des vagues, des poussées, des élans crépitants, des chiquenaudes, des fléchettes sur la cuirasse du néant.

Parfois j'obtiens d'infimes percées vers une étrange lumière dissimulée sous les nuées. Un travail de fourmi sur la peau d'un rhino. Peu m'importe la tâche si j'ai du ciel à dépecer. Un ciel bien gras comme des fesses d'anges, un nid nacré de perles serrées comme des œufs de batraciens.

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Publié dans Poésie, Recueil

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C
Très bel article, très intéressant et bien écrit. Je reviendrai me poser chez vous. A bientôt.
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