"Zola, l'amoureux" de Cécile Delîle

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Zola, l'amoureux" de Cécile Delîle

Après Maupassant (1), Manet et Berthe Morisot (2) ou Degas (3), Cécile Delîle continue d'explorer ce monde littéraire et artistique bouillonnant de la fin du XIXème siècle au début du XXème qui manifestement la fascine. Et elle semble tant imprégnée des lieux qui ont accueilli ces écrivains et peintres célèbres, de leurs œuvres et de leurs propos, qu'elle n'a pas besoin de stimuler beaucoup son imagination romanesque pour les faire réapparaître dans leur environnement en reconstituant avec précision et vivacité certains aspects de leur vie.

Elle s'intéresse cette fois-ci à Emile Zola (4), au romancier mais aussi au républicain, au journaliste ou au photographe et surtout, comme l'indique son titre Zola, l'amoureux, à l'homme amoureux qui durant les quatorze dernières années de sa vie navigua entre deux femmes : son épouse légitime Alexandrine qui fut «le maillon indispensable de sa réussite» et sa jeune maîtresse Jeanne Rozerot qui vint insuffler désir et nouveauté chez cet homme surmené, faisant vibrer chez lui une corde à la fois romantique et sensuelle.

1) Laure, Flaubert et moi...Maupassant

2) Le balcon

3) Degas, un hiver en Louisiane

4) https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89mile_Zola

 

Emile et Alexandrine Zola

Dans ce roman biographique intimiste, l'auteure s'appuie comme toujours sur une documentation solide et c'est sans doute l'abondance et la variété de ces documents complémentaires et souvent convergents qui lui permettent d'approcher ses personnages réels avec justesse et de leur donner chair.

La narration, très alerte, enchaîne une série de courtes scènes aux transitions soignées, s'appuyant habilement sur de nombreuses citations tirées de nouvelles (5) peu connues de Zola ou des Rougon-Macquart (6), sa grande oeuvre romanesque en vingt volumes. Des passages manifestement inspirés du vécu, des attentes et des propres sentiments de l'écrivain où il semble décrire ces femmes désirées et aimées, ou se décrire. On retrouve ainsi par exemple Alexandrine en Madame Sandoz (L'oeuvre, 1886), «bonne femme, intelligente, pas bas bleu, très bonne ménagère, parisienne, simple» et le portrait de Jeanne dans Le Rêve (1888) : «le cou et les épaules toujours d'une grâce fière, la gorge ronde, la taille souple; et gaie, et saine, une beauté rare, d'un charme infini où fleurait l'innocence et l'âme chaste». Ou Zola lui-même peint sous les traits du Docteur Pascal, dans son émerveillement devant Jeanne.

5) Jacques Damour, ou le recueil collectif Les soirées de Médan

6) https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Rougon-Macquart

 

 

 

Cécile Delîle s'inspire aussi de différents essais ou biographies consacrés à Emile Zola mais aussi à sa femme (7), et surtout de sa correspondance, notamment avec Jeanne (8), qui se révèle très précieuse. Mais cette dernière étant à sens unique, nous ne savons finalement pas grand chose de Jeanne au-delà du regard que porte Zola sur elle, contrairement à Alexandrine dont peut être brossé le beau portrait d'une femme digne et forte, voire parfois dominatrice, mais à l'esprit large et au grand coeur.

7) Zola photographe (Denoël), Le Paris d'Emile Zola (Alexandrines), Madame Zola, biographie (Grasset et Fasquelle)

8) Lettres à Jeanne Rozerot, Emile Zola (Gallimard)

 

 

 

A cela s'ajoutent de très nombreux clichés pour une grande part pris par Zola lui-même (9), et traduisant donc sa vision,  que l'auteure décrit et interprète, éclairant cet amour de l'écrivain pour la photographie - dont Nadar lui avait transmis la passion - qui semble alimenter et compléter son travail d'écriture, le guider «vers sa vérité d'écrivain»:

«Eclairer un visage, un corps, le sculpter à sa guise en multipliant ses prises avant de choisir l'image la plus juste sur le papier albuminé, le fait frémir autant que d'écrire. Dans les deux cas, il est le même, cet écrivain naturaliste capable d'ouvrir les toits, les fenêtres des maisons pour y observer la vie de l'intérieur, fouiner et voler l'âme de ses habitants sans oublier les cœurs».

Et elle montre combien la photographie dans laquelle Zola s'est profondément investi lui a permis de mettre à la lumière et de faire ainsi reconnaître «les fruits d'un amour adultère et d'une famille unie» (la reconnaissance légale  et tant désirée de ses enfants n'ayant été possible qu'après sa mort, et grâce à la générosité d'Alexandrine).

9) Il réalisa plus de 7000 plaques photographiques, expérimentant notamment son regard naturaliste sur Paris, ou encore son exil en Angleterre, et sur sa famille et ses enfants, parfois avec des cadrages audacieux.


​Jeanne a l'homme, Alexandrine l'écrivain

 

Emile Zola, Jeanne Rozerot et leurs enfants Denise et Jacques

 

Et le plus grand mérite de ce roman s'articulant autour de Zola l'amoureux est de montrer comment cet homme aux multiples casquettes avançant sur tous les fronts semble avoir puisé sa colossale énergie dans ces deux femmes, l'une ayant enfanté son œuvre de papier et conduit l'écrivain au succès et l'autre l'ayant fait renaître en lui donnant sur le tard deux enfants adorés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Zola, l'amoureux, Cécile Delîle, édition du Petit Pavé, septembre 2018, 150 p.

 
A propos de l'auteure :

 

Cécile Delîle est née en 1968 et vit aux portes de la Normandie. Elle a déjà publié quatre romans, Le Paquebot (2010) sur ses années d’enseignante dans les quartiers sensibles, et trois fictions biographiques, Laure, Flaubert et moi (2012), Le balcon (2015) et Degas, un hiver en Louisiane (2017).

 

EXTRAITS :

 

p.21/22

 

Médan est devenu ce rêve, qu'ils partagent aujourd'hui chacun de leur côté. En arrivant, il se dépêche de monter le petit escalier qui rejoint son bureau pour se noyer entre les mots. Qui est-il donc ? Certains jours, il ne sait plus très bien, ses pas de plus en plus rapides l'enfoncent dans la solitude. Jeanne a l'homme, Alexandrine l'écrivain, tout est simple sur le papier mais on a beau être bon romancier, il faut un talent certain pour la composition. Peut-il rejeter celle qui l'a encouragé et bercé depuis tant d'années ? Peut-il faire d'une tendre épouse une vulgaire inconnue ?

Un an après leur mariage, leur premier enfant La fortune des Rougon, voit le jour et plein d'autres petits "Zola" vont s'épanouir dans la chaleur de ce cocon, il est le premier à l'apprécier. «Je vis très à l'écart, dans un quartier éloigné, au fin fond des Batignolles. J'habite une petite maison avec ma femme, ma mère, deux chiens et un chat. Si quelqu'un passe me voir le jeudi soir, il s'agit surtout d'amis d'enfance qui sont presque tous des provinciaux. Je sors le moins possible. Je me suis éloigné de tout exprès, pour travailler le plus tranquillement possible. Quand je suis content de ma journée, le soir, je joue aux dominos avec ma femme et ma mère. J'attends ainsi plus facilement le succès. »

Faut-il avoir une vie ordinaire pour être un écrivain extraordinaire ? Pas forcément mais on comprend mieux pourquoi l'ami Maupassant, plutôt porté sur les soirées arrosées que sur les dominos, a montré patte blanche à Madame Zola la première fois qu'il fut invité au souper du Jeudi. Cette soirée est une messe et chaque plat soigneusement préparé et déposé sur la table n'est qu'une reconnaissance d'Alexandrine pour le talent de son mari. Les soirées sont nombreuses et chaleureuses sans être mondaines, les amis, les artistes, entourent ce couple où l'amour transpire jusque dans les verres et les assiettes fumantes. D'où vient Alexandrine ? Du ventre de Paris et ces bons vins dans les carafes, ces raviolis à l'italienne et ces salades de truffes sont un rêve de jeunesse qu'ils s'étaient promis.

C'est donc à la chaleur des bougies entre le sourire rassurant de sa mère et la complicité d'Alexandrine que l'oeuvre prend forme, se construit, domino après domino qu'il avance avec détermination sur la table. Tout est clair sur son front large et dégagé. Tout est déjà écrit.

(...)

 

p.107/108

 

(...) Emile a affûté tous ses appareils et chaque jour, comme penché sur sa feuille, il éclaire le monde avec ses instantanés sortis tout droit de son Folding pocket Kodak n°3. De plus en plus légers et maniables, les appareils offrent des possibilités technologiques remarquables, du sol au plafond, son objectif récure l'Exposition avec une patience d'ange.

Pour 0,50 francs, on fait le tour complet des bâtiments sur un chemin de fer électrique installé sur une plate-forme mobile de trois mille quatre cents mètres, en avant le progrès ! Denise et Jacques assis sur les sièges capitonnés des minis wagons applaudissent et suivent leur papa partout, c'est la fête. Ils entrent dans la Galerie des Machines où tous les mécanismes les plus perfectionnés s'agitent dans un vacarme époustouflant, des roues, des ponts, des poulies, des escaliers roulants qui laissent Jacques dans un questionnement permanent. Il s'agrippe au pantalon de son père, pour ne pas se perdre dans les allées immenses. Le Palais de l'Electricité est le clou du spectacle qui attire autant par la beauté de la fée Electricité sculptée à l'entrée du monument entre Pégase et son dragon, que par sa curiosité et toutes les possibilités qu'elle offre au monde moderne. Emile en a le souffle coupé, le bâtiment fabrique avec son Château d'Eau toute l'électricité nécessaire à l'éclairage de l'Exposition et ses milliers de feux tricolores. Ses clichés se quadrillent de constructions audacieuses solides et légères à la fois, en fer, en fonte, qui recouvrent la vie comme une neige souple. C'est tout le bien de l'esprit inventif de l'homme, sa bonté et son énergie, qu'il met en lumière, en espérant qu'ils seront profitables à ses chers amours, les regarder grandir et s'épanouir est désormais le but suprême de sa vie. La grande roue fait vibrer les foules et trône comme les rayons immenses de sa bicyclette au milieu du ciel.

- Dis papa, on monte ?

- Bien sûr, les enfants, montons, montons, vers le bonheur, c'est ce qu'attend un père comblé par sa famille.

Jeanne, rieuse, a saisi l'appareil et les installe sur un plan de trois quarts devant la grande roue en espérant, doux moment, qu'elle n'arrête jamais de tourner.

(...)

Publié dans Biographie, Fiction

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