"Bacchantes" de Céline Minard

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Bacchantes" de Céline Minard

Après Le grand jeu (1), journal de survie d'une alpiniste dans des conditions extrêmes où elle nous entraînait avec légèreté dans un parcours philosophique et métaphysique ardu, Céline Minard nous offre un court roman très différent, du moins en apparence. Avec une imagination romanesque toujours aussi fertile, elle se lance en effet dans la parodie délirante d'un film de braquage dont elle exploite les codes en nous plongeant dans un univers surprenant.

Mais, avec Bacchantes, elle ne se contente pas de reprendre un genre littéraire remontant sans doute à l'époque d'Homère (2), elle le renouvelle dans un mélange s'avérant des plus détonants ! Car en adressant un clin d'oeil malicieux à la pièce éponyme d'Euripide (3) elle nous livre finalement un roman d'initiation, l'un de ses protagonistes voyant chavirer sa vie dans une expérience d'ivresse quasi mystique.

 

1) Qui sort en poche chez Rivages en même temps que celui-ci

2) On attribue sans certitude à Homère la Batrachomyomachie : une épopée burlesque parodiant l’Illiade où les rats affrontent les grenouilles

3) Les Bacchantes (405 av. J.C.), une pièce d'Euripide dans laquelle Dionysos, ce dieu grec (d'origine asiatique) tentait de "remettre les hommes à leur place" en les confrontant à l'irruption du mystère dans la vie normale, ouvrant ainsi un nouvel horizon en reliant des mondes qui sans lui resteraient étrangers (cf : ici)

 

Très resserrée dans le temps comme dans l'espace, l'action se déroule à Hong-Kong, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur d'ECWC, la cave de garde la plus sécurisée de l'Asie du Sud-Est où vieillit un stock de bouteilles des crus et millésimes les plus renommés confiées par des collectionneurs aux bons soins d'Ethan Coetzer (4), un ancien diplomate sud-africain reconverti dans la gestion de la vitiviniculture.

Des individus ont réussi à s'introduire dans ces anciens bunkers de l'armée anglaise pourtant dotés des équipements de surveillance les plus sophistiqués et s'y sont retranchés, retenant en otage les précieuses bouteilles et ponctuant leur exploit par l'envoi d'un tweet sibyllin immédiatement relayé par les médias du monde entier.

Les forcenés - qui se révèlent être des femmes : une facétieuse au nez rouge surnommée "la clown", "la brune", une séductrice hyperactive et une artificière aguerrie appelée "la bombe" - s'amusent tout en buvant des coups, sacrifiant quelques bouteilles et commençant à déboucher en connaisseuses les plus divines pour s'en délecter. Et, comme «il ne faut pas se fier aux étiquettes», on peut vraiment se demander si «c'est un braquage ou un spectacle de cabaret »!

 

 

Face à ces «trois braqueuses tellement mouvantes» au comportement incontrôlable, se dressent la cheffe des forces de police Jackie Thran et Marwan Cherry, le consultant de Coetzer envoyé comme négociateur, un intellectuel dont les théories ne s'accordent guère à la froide logique de terrain de la première. Des protagonistes qui, pour tenter d'éviter un assaut risquant de détruire 350 millions de dollars de crus prestigieux, se réfèrent aux outils empiriques et rationnels des questions quintiliennes (5) : «pour la brigade d'intervention, la plus importante est "comment". Pour Jackie et pour le négociateur, c'est "qui ". Pour Ethan Coetzer, c'est "pourquoi".

Et l'on va donc assister dans ce roman, comme l'annonçait d'emblée son titre, à l'affrontement jubilatoire de la raison et de la folie, du réel et de l'illusion.

L'ivresse gagnant à l'intérieur et le compte à rebours de l'arrivée annoncée d'un puissant typhon s'étant engagé, il faut résoudre d'urgence cette situation explosive. Coetzer, le seul sensible à «un sens caché», propose alors en dernier recours d'aller lui-même directement au contact de ces prêtresses de Dionysos - ce dieu de l'ivresse et de la démence ritualisée comme du théâtre. Une rencontre révélatrice qui s'avérera déterminante...

 

4) Dont le patronyme rend peut-être un discret hommage au célèbre écrivain sud-africain J.-P. Coetzee

5) Questionnement tiré d'un vers célèbre attribué à Quintilien (Ier siècle après J.C.) : Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando (Qui, quoi, où, avec quels moyens, pourquoi, comment, quand) ? redécouvert au XXème siècle par un journaliste américain avec la "règle des 5W"

 

Les Bacchantes, mise en scène B. Sobel

 

Servi par une écriture précise et concise et un montage elliptique quasi cinématographique, et mené sur le rythme trépidant d'un thriller, ce roman vitalisé par des dialogues drôles et incisifs et condensant les situations les plus grotesques se concentre donc sur ces tentatives de communication entre extérieur et intérieur. Une communication indirecte puisqu'elle passe par les enregistrements audio et vidéo disponibles et leur analyse.

Les perceptions auditives sont ainsi filtrées, isolées ou amplifiées, tandis qu'on zoome ou élargit les images sur l'écran. Et ce décalage sensoriel comme le vertige de cet ancrage hyper-technique dans la réalité introduisent une sorte de flottement, ouvrant un monde périphérique étrange dans lequel on a l'impression de pénétrer en maniant le «joystick» d'un jeu vidéo (6).

 


Nous avons tout ouvert. Nous avons tout relié.

 

On retrouve finalement dans Bacchantes bien des thèmes du Grand jeu, notamment cette dialectique entre fermeture et ouverture, sécurité et risque, isolement et communication qui fait progresser un héros dans la découverte de soi, lui ouvrant un monde dans lequel s'établit un autre rapport entre le divin, l'humain et l'animal et liant le réel et l'illusion, la raison et la folie. Et Céline Minard semble ainsi tracer une nouvelle "vire", proposant cette fois-ci un parcours ludique burlesque où l'ivresse du vin (déjà présente dans ce précédent roman), tout comme celle de la peinture chez Maylis de Kerangal dans Un monde à portée de main, se conjugue à celle du langage, ces bouteilles abritant un divin breuvage jalonnant une sorte de «chemin mystique».

 

6) Et on notera que ECWC, le sigle mystérieux dénommant la cave de garde s'avère proche d'ESWC (ESport World Convention), grand tournoi annuel rassemblant les meilleures équipes du monde sur des jeux vidéos conçus pour des confrontations entre joueurs, la deuxième lettre substituant peut-être C à S pour reprendre les initiales de son propriétaire  Ethan Coetzer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bacchantes, Céline Minard, Rivages, 2 janvier 2019, 106 p.

 

A propos de l'auteure :

https://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%A9line_Minard

 

EXTRAIT :

 

On peut lire les premières pages (p.9/23) : ICI

 

Publié dans Micro-fiction

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L
Personnellement j'ai été déçu par cette lecture. J'avais été mis en appétit ( ici, il vaudrait mieux parler de soif !) par votre critique mais j'ai trouvé que l'idée de départ, originale et intéressante, n'était pas suffisamment exploitée. Un projet inabouti, pour moi. Dommage!
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E
C'est un roman court, concis, qui ouvre seulement en effet des pistes au lecteur et privilégie son rythme trépidant.