"Des voix" de Manuel Candré

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Manuel Candré poursuit brillamment son chemin singulier, redonnant toute sa place à la fiction, à l'imagination, en élargissant l'horizon réaliste étriqué auquel nous confine trop souvent nombre de romans actuels.

Son troisième roman est ainsi celui d'une errance éternelle, d'une quête existentielle marquée  par  l'esprit de la Kabbale (1) s'étendant à l'essence cachée de l'Etre. Un roman fantastique, au sens où l'entendait Borges, qui tente d'approcher l'infini de l'univers, celui de l'espace et du temps où se dissout notre individualité dans une expérience plus vaste. Et il faut accepter de cheminer avec le poète dans cette forêt obscure et de s'y perdre, chose que nous facilite la somptueuse beauté de sa langue.

 

Si Des voix évoque plus à priori des hallucinations auditives que les mirages de son précédent ouvrage Le portique du front de mer, l'auteur y reprend néanmoins une démarche similaire de voyant, puisant avec concentration au cœur de lui-même en se laissant traverser dans une sorte de transe - démarche qu'il avait initiée dès son premier roman autobiographique Autour de moi. Et ses mots vibrants lèvent ainsi une nuée d'images miroitantes venant illuminer notre nuit intérieure en révélant des mondes étranges à la fois inconnus et familiers.

1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Kabbale

 

L'apparition du Golem , illustration de Hugo Steiner-Prag

 

L'argument de départ est simple et il n'y a pas à proprement parler d'intrigue.

Retranché dans la mansarde silencieuse d'un immeuble de Pragol au cœur du ghetto du monde, seul et transi de fièvre dans le «dernier refuge de [sa] petite personne», un narrateur apeuré, assailli de voix qui crient à l'intérieur de lui, nous parle du lit où son corps semble cloué.

Noyé dans le chaos de sa pensée, dans le vaste délire d'un esprit flottant et divaguant déployant vertigineusement en contre-point chutes et ascensions, il semble incapable de «tenir une frontière» entre ce qu'il rêve, ce qu'il vit, et les souvenirs qui lui parviennent confusément dans une «pâte indémêlable». Et ces voix invasives semblent tout «le délire du monde» passant à travers lui...

Dans ce roman qui privilégie la description de sensations et de paysages intérieurs, les personnages sont réduits à l'état d'ombres fluctuantes, de fantômes, et ce mystérieux narrateur qui sans cesse s'adresse au lecteur comme pour lui tendre la main et l'entraîner avec lui, ne dédaignant pas quelques clins d'oeil humoristiques, s'apparente à une sorte de golem, créature d'argile dont on aurait effacé du front la première lettre lui donnant le souffle de vie (2) : «J'ai la. peau. piquetée de points sombres comme des étoiles mortes qui ne transmettent plus qu'une lumière froide».

2) "Sur son front figure le mot emet ("vérité") qui devient, lorsque sa première lettre est effacée, met ("mort"), faisant retourner l’homme artificiel à la poussière » cf : ICI

 

Statue du rabbi Loew et du golem (Prague)

Récit de la perte tournant «en orbite de l'être [/de l'Etre] absent» (rappelant par certains côtés La divine comédie de Dante sur les traces de sa Béatrice) - Des voix semble affirmer dans ses trois parties les étapes d'une initiation nous ramenant toujours à cette solitude ontologique de l'homme qui, tentant de se relier à la chaleur de l'autre pour échapper à son angoisse, s'aperçoit seulement qu'il «n'est pas le seul à être seul», chacun restant prisonnier de son «tube translucide». Trois étapes aussi d'une transhumance de l'âme aspirant à retourner à l'origine, au paradis perdu.

Mais la narration n'a rien pour autant de linéaire car l'auteur, entremêlant toutes les perceptions sensorielles dans une sorte de synesthésie, y met en œuvre notre désorientation temporelle, tandis que les plans se recoupent et se superposent dans un chevauchement d'images et une imbrication de récits merveilleux. Elle s'avère alors plutôt «un ensemble infini de projections qui se reflètent à l'infini sur les bords du rêve, feuilleté de vent où passé et présent se conjuguent pour écrire le mot fantasme».

La structure narrative de cette odyssée échouant «à dégager puis à tenir fermement un sens au milieu du chaos des objets intérieurs » illustre ainsi la «vanité de désirer faire tenir ensemble des vapeurs inconsistantes», de vouloir accéder à la connaissance interdite du divin, à cette vérité perdue. Ce ballet d'éléments instables ne nous permet en effet que d'entrevoir la cohérence mouvante de l'ensemble au travers d'images qui ne sont que des effluves fugitives de son essence. Et «nous ne faisons que jouir du chatoiement du monde comme des poissons perdus dans l'ombre d'un bassin».

Cimetière juif de Prague

Le roman trouve néanmoins une profonde et bouleversante unité au travers du lieu où il se déroule et de la magnificence de sa langue.

Prague (Pragol/Prgl) s'y avère bien plus qu'un simple décor. C'est en effet un lieu tristement chargé d'histoire et berceau d'une multitude de mythes et de légendes qui imprègnent totalement le roman. C'est la ville natale de Léo Perutz (3), contemporain de Kafka, celle où le rabbi Loew inventa au XVIème siècle la légende du golem - reprise notamment par Gustav Meyrink (4) dont le roman du même nom, tout comme La nuit de Walpurgis mettant en scène l'inéluctable retour à la violence dans l'histoire, s'y déroulent également. Une ville où Apollinaire revivifia, dans sa nouvelle Le passant de Prague, le mythe du juif errant (5)...

Quant à la langue de Manuel Candré, libre de mouvement, elle n'a rien de convenu. L'auteur y bouscule subtilement la ponctuation ou l'ordre des mots, joue sur les sonorités  et les reprises, passe du legato au staccato, impulse accélération et freinage au sein des phrases, facilitant ainsi leur écoulement flottant et tournoyant, aucun point d'interrogation ne venant faire obstacle à cette fluidité tandis que de nombreuses parenthèses renforcent la sensation de chevauchement. C'est une langue soutenue n'hésitant pas à recourir à un lexique rare, voire à quelques néologismes, la narration s'attachant à faire coexister l'immédiateté du présent et l'épaisseur temporelle du passé simple tout en nous faisant retrouver la saveur et le pouvoir suggestif des imparfaits du subjonctif.

Une écriture envoûtante dont la poésie des images mentales déployées atteint dans cet ouvrage des sommets, qui nous ouvre l'esprit comme un chant chamanique, nous invitant à modifier cette perception du monde que nous appelons "réalité".

3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Leo_Perutz

4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Gustav_Meyrink

5) https://fr.wikipedia.org/wiki/Juif_errant

 

Marc Chagall, Au-dessus de Vitebsk (le Juif errant)

 

Tissé d'histoire et de légendes, ce livre dont la couverture met significativement en évidence le mot hébreu "golem" se situe "au croisement de nombreux textes" - et particulièrement, Manuel Candré nous en avertit, de J'entends des voix (6) de Marco Ercolani et des Ames inquiètes (7) de M. Ercolani et Lucetta Frisa (des auteurs psychiatres s'étant inspirés des récits collectés auprès de leurs malades atteints d'hallucinations auditives).

Et l'on peut interpréter plus largement ce mythe central du golem comme une belle métaphore de l'écriture, l'écrivain démiurge réussissant à redonner vie à tout ce qui l'a précédé par le seul souffle de son verbe, tant il est vrai qu'en littérature on ne crée du vivant qu'à partir de matières mortes.

Un grand livre !

 

6) https://www.babelio.com/livres/Ercolani-Jentends-des-voix/359063

7) http://www.librairie-ptyx.be/ames-inquietes-de-marco-ercolani-et-lucetta-frisa/

 

 

 

 

 

 

 

Des voix (suivi de Genèse du rabbi),  Manuel Candré, Quidam éditeur, 7 février, 210 p.

 
A propos de l'auteur :

 

Manuel Candré est né en 1966 à Paris et vit actuellement au Canada.

 

EXTRAITS :

 

On peut lire les premières pages du livre (p.17/18 ) : ICI

 

I

LES VOIX

Au premier temps des voix

p. 35/36

 

(…)

Puis j'entrai dans l'hiver le plus rigoureux de ce siècle, le gel frappant tout de son poing d'argent, des gens moururent de froid dans la nuit ou au petit matin, ceux qui n'avaient pas de toit. L'hiver s'installa pour longtemps, aussi longtemps que la nuit qui ne parlait que la glace. Les voix qui m'avaient laissé ce petit répit revinrent avec la nouvelle vague, terrible, de froid, et, quant à moi, je me mis à flotter entre rêve et réalité (au centre de ma chambre). Une nuit, je fis un rêve des plus curieux, je vis une lande de sable et l'océan et des gens disparaître sous le voile bouillant du soleil dans un ciel constellé de cris, ce que je n'identifiai à rien que je pusse connaître et alors même que je ne rêve plus, je ne me rendormis pas, mon haleine apparut magiquement sous la forme de petits fantômes blancs s'évanouissant aussitôt dans la pièce et puis une fois ils demeurèrent en suspension et une armée de spectres réduits se mit à danser (devant moi) recréant des batailles qui ont réellement existé ou légendaires. Toutes ces choses se mirent à croître en multitude, soit qu'elles s'augmentèrent d'elles-mêmes, soit qu'elles furent abondées par les voix qui, au moyen de soufflets, les gonflaient comme des outres. Je ne savais plus contenir le temps, ce qui fait que je le laissais filer sur moi ou à travers, tandis qu'avec le sommeil de plus en plus déchiré, il me semblait que je descendais en ellipse le long de vastes parois, l'ascension qui me faisait choir toujours plus bas, je la rêvais comme la plus vertigineuse et lente des chutes.

 

Publié dans Fiction

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
E
Pas certaine d'accrocher mais pourquoi pas !
Répondre
A
Un moment de lecture qui semble bien singulier, assez hors du temps et profondément introspectif. Tu as réussi à m'intriguer beaucoup. Merci pour ce coup de coeur qui sort de l'ordinaire !
Répondre