Borgo Vecchio, de Giosuè Calaciura

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Journaliste, nouvelliste, dramaturge et romancier, le Sicilien Giosuè Calaciura est une des voix les plus marquantes de la littérature italienne contemporaine, et on a encore en mémoire son chef d'oeuvre Malacarne (1998), flamboyante geste sanguinaire s'avérant sans doute le roman le plus singulier et le plus puissant écrit sur la mafia.

Publié en 2017 en Italie où il remporta le prix Volponi, Borgo Vecchio (qui vient de sortir en version française dans la traduction de Lise Chapuis) ne déçoit pas les attentes. On retrouve en effet dans ce court et intense roman à l'écriture peaufinée cette démesure fabuleuse, caustique et visionnaire de l'auteur qui lui permet de dire la cruauté et la tristesse de la réalité sans sombrer dans le moralisme ni le misérabilisme. Ainsi que son humanité, particulièrement dans ce texte où "l'enchantement de la tendresse" affleure miraculeusement des principaux protagonistes.

 

 

 

Borgo Vecchio incarne le vieux centre historique de Palerme avec ses "entrailles de ruelles et de cours intérieures", sorte de piège enfermant, avalant ses habitants, et ne leur laissant pour seule échappatoire imaginaire que l'horizon de la mer – vers laquelle portaient autrefois les chemins de la cité primitive - et les bateaux en partance dont les sirènes hurlent en emportant leurs rêves.

Un quartier déshérité aisément reconnaissable à ses marchés, à ses odeurs et ses rumeurs même si l'auteur jamais ne nomme la capitale sicilienne. Il préfère en effet évoquer "le Quartier", nom générique s'élargissant à tous les "vecchi borghi", à tous les vieux quartiers populaires de ces terres du Sud prisonnières de leur misère et de leurs traditions, où se répètent des destins exempts de promesses. A ces "bourgades du désespoir".

C'est un lieu où le bien et le mal s'entremêlent avec porosité et les valeurs s'inversent, où la joie et la beauté surgissent néanmoins au cœur de la détresse. Un Quartier où chacun tente de survivre en s'adonnant à ses petits trafics sans s'occuper des affaires de ses voisins, préférant occulter sa conscience, mais qui retrouve sa solidarité face aux policiers ennemis, représentants d'une autre loi, ou dans des processions réconciliatrices.

 

 

La procession de Sainte Rosalie

 

S'inscrivant dans une sorte de réalisme magique onirique doublé d'une ironie mélancolique et délicate, Giosuè Calaciura éclaire l'âme contradictoire de cette ville d'ombre et de lumière au travers d'une galerie de personnages forts en couleurs parfois proches d'archétypes. Des personnages qui dans ce "théâtre de la misère" vont rejouer une antique tragédie, se relayant sur scène pour raconter leur destin commun.

Il y a d'abord Mimmo, ignorant que son nom est le diminutif de Domenico et Cristofaro, l'enfant martyr qui "pleure chaque soir la bière de son père" : des amis inséparables à l'âme encore pure. Mais aussi Nanà, ce cheval de trait aux yeux bleus dont le regard parle, cruellement contraint de gagner ses courses sur l'hippodrome clandestin. Il y a Carmela, la lumineuse prostituée au grand cœur et à la sincère dévotion, et sa fille, la studieuse Céleste prisonnière de son balcon "exigu comme un nid d'oiseau" quand sa mère s'agenouille devant la Madone au Manteau (1) - espérant sa miséricorde pendant que tous les hommes lui passent dessus. Et surtout Totò, l'inoffensif et insaisissable voleur aux exploits légendaires, modèle de tous les gamins du Quartier rêvant de l'avoir pour père, qui cache son pistolet dans sa chaussette car "c'est plus difficile de le sortir" : un héros pensant un temps pouvoir changer le cours des choses. Pouvoir sauver Cristofaro et changer le monde.

Mais ce serait sans compter avec l'inévitable traitre...

1) Dans l'iconographie chrétienne, cette Vierge miséricordieuse ouvre son manteau protecteur, d'où son appellation de Madone au manteau ou Madone de la miséricorde

Piero della Francesca (détail)

Narré à la troisième personne, Borgo Vecchio est un roman choral dont chaque personnage - animaux compris - se fait tour à tour conteur ou auditeur, rejoignant ainsi l'oralité des antiques récits transmettant la légende. Des récits partant de scènes quotidiennes, du réel le plus concret, auquel le narrateur donne avec poésie et compassion, et un humour souvent noir, une ampleur irréelle et fantastique parfois apocalyptique (2), tandis que semblent flotter en suspens quelques moments de grâce inoubliables.

C'est un roman à la construction très soignée dont les sept chapitres pourraient constituer des épisodes autonomes s'ils n'étaient savamment et précisément reliés l'un à l'autre, comme les anneaux d'une chaîne, par l'annonce ou la reprise de certains motifs (3). Eclairant les rouages d'une tragédie dont l'issue fatale d'emblée anticipée sera ensuite régulièrement rappelée (4), ce récit linéaire s'enchaîne ainsi inéluctablement. Et, avec ses phrases souvent assez longues et avares de ponctuation et un goût pour l'élan anaphorique, l'auteur épouse la course du destin, nous entraînant avec fluidité et rapidité vers cette fin inévitable. Vers ce massacre seulement suggéré car sa férocité excède la puissance des mots : " Personne dans le Quartier ne sut raconter cette horreur".

Grâce à une langue métaphorique originale usant d'étranges associations et recourant abondamment au procédé de personnification des animaux et des choses, l'auteur transfigure la réalité quotidienne avec une grande maîtrise de la narration et de la description. Puisant fortement dans la symbolique chrétienne en mêlant le sacré et le trivial avec un goût toujours aussi prononcé pour le blasphème, ainsi que dans une imagination délirante jubilatoire, il lui donne un autre niveau de lecture, la faisant apparaître dans sa vérité profonde.

 

2) Cf ce "Quartier dans le miracle de la suspension" avec des paquebots flottant dans les ruelles, dont les passagers saluent du pont les habitants massés sur les balcons. Ou ce black-out apocalyptique résultat de la colère divine (inspiré de la gigantesque panne d'électricité que connut l'Italie en 2003, - déjà évoquée dans Urbi et Orbi)

3) Comme la balafre, les boucles d'oreille, le couteau, les baisers de Totò et de ses amis ...

4) Du premier chapitre jusqu'à la fin, résonne ainsi tout au long du roman une sorte d'ostinato funèbre : "Cristofaro savait qu'un jour son père le tuerait" (...) / "sa mère le regarda comme s'il était déjà mort"

 

Port de Palerme

De sa magnifique écriture révélatrice, Giosuè Calciura dépeint ainsi la désespérante noirceur d'un monde violent et résigné au lâche silence où la faute originelle des pères (7) retombe implacablement sur les enfants innocents, touchantes victimes sacrificielles. Mais il fait ressentir aussi paradoxalement le parfum rafraîchissant de la vie et de ses simples saveurs, le miracle chaque jour renouvelé de cette odeur de pain s'échappant à l'ouverture du four.

S'il n'y a pas de rédemption (8) pour les pauvres pécheurs dans ce lieu où Dieu, brillant par son indifférence à leur sort, ne cherche qu'à asservir et punir les hommes (9), il reste cependant encore un salut possible dans la fuite. Et ce n'est qu'en quittant le port que l'on pourra apercevoir vers l'Orient "la clarté de l'aube d'un autre jour".

 

7) Les pères dans ce roman n'assument pas leur fonction protectrice bienveillante. Ils s'avèrent défaillants ou absents. Et on ne dit jamais le nom du "père de Cristofaro" - dépersonnalisation correspondant à sa déresponsabilisation : une défaillance et une absence faisant écho à celle de Dieu

8) Le calvaire de Cristofaro (étymologiquement "qui porte le Christ") n'ayant pu sauver le Quartier, ni celui de Nanà, "le Jésus des chevaux", ni même la mort de Toto trahi pas son "Judas"...

9) "Dieu qui ne s'était jamais ému du parfum du pain avait montré les muscles de son tracas pour ces études éloignées de sa grâce (…) Le Seigneur se sentit défié par l'audace de Céleste et décida de punir le Quartier."

 

 

 

 

 

Borgo Vecchio, Giosuè Calaciura, Sellerio, 2017, 140 p.

 

 

 

 

Borgo Vecchio, Giosuè Calaciura, traduit de l'italien par Lise Chapuis, éditions Noir sur Blanc, Notabilia, 22/08/19, 152 p.

 

A propos de l'auteur :

Giosuè Calaciura est journaliste et écrivain. Il est né en 1960 à Palerme et vit et travaille à Rome. Borgo Vecchio est son cinquième roman traduit en français.

 

EXTRAITS :

 

Mimmo

p.11/12

(…)

Al Borgo Vecchio sapevano che Cristofaro ogni sera piangeva la birra di suo padre. Dopo cena, seduti davanti alla televisione, i vicini sentivano le sue urla a coprire tutti i rumori del Quartiere. Abbassavano il volume e ascoltavano. Dalle sue grida potevano indovinare dove lo colpiva, pugni secchi, precisi. E anche calci, mai in faccia. Il padre di Cristofaro teneva all'onore di suo figlio : nessuno doveva vedere l'insulto dei lividi.

Il padre di Cristofaro si placava solo quando scendeva il buio. Per Cristofaro la birra era una disgrazia, ma anche la sua salvezza. Spezzava le gambe al padre un attimo prima che lo ammazzasse. Restava a galleggiare sul Borgo Vecchio un rantolo che sembrava di cane malato. Si confondeva con l'ululato del traghetto, quando mollava gli ormeggi per il Continente. E nel Quatrtiere nessuno ascoltava più il lamento di Cristofaro. Rimanevano impiegati nel suono della sirena che si inzuppava di mare e a poco a poco annegava nella notte. Immaginavano la gente che passeggiava sui ponti mentre il piroscafo navigava e raggionavano sul mistero del galleggiamento. Solo un paio di volte il silenzio di quelle fantasie fu inquinato dall'ambulanza che andava a prendere Cristofaro. Una volta era per il braccio rotto. Non andò a scuola per una settimana. E caduto dalle scale, spiegò sua madre ai professori. Mentre raccontava l'ennesima bugia quelli le guardavano le unghie smaltate, la permanente vaporosa, il braccialetto vezzoso al polso, il trucco di cerone denso sul viso a nascondere la ferita della sua impotenza e della paura. E quando ebbe finito la videro andare via, un tacco delle scarpette si era spazzato e camminava tentando di nascondere l'andatura zoppa.

Il padre di Cristofaro giurò che avrebbe fatto aggiustare le scale del palazzo a sue spese perché nessuno del condominio voleva pagare. Minacciò pure denunce. Lo lasciavano parlare perché sapevano che il braccio a Cristofaro l'aveva rotto lui.

(…)

 

Il diluvio

p.36/37

(…)

Quando l'ultima nota aveva finito di rimbalzare sulle mattonelle candide della stalla Mimmo spiegava a Nanà che cosa è l'amore. E Nanà ascoltava. Ma era un racconto di secondo mano, perché Mimmo confessava a Nanà che Celeste ogni giorno teneva lezione nel bagno della scuola, e conosceva tutte le posizioni per fare nascere i bambini e quelle più segrete per fare nascere gli animali, che sono perfino più disgraziati dei bambini. E raccontava così e così come si concepiscono le pecore, e le capre, e tutti gli animali da cortile secondo l'inclinazione dei genitori, ma anche bestie più casalinghe come i cani, i gatti e persino i cavalli. E Mimmo chiese a Nanà chi fosse sua madre, e suo padre, perché forse, chissà, erano parenti, dal momento che c'è una posizione per concepire anche i scimuniti che non nascono dalla pancia delle donne ma dal culo. Come suo cugino Nicola che pascolava ebete ma industrioso nel cortile insieme all'agnello di novembre. Gli zii avevano scoperto che Nicola e l'agnello avevano abitudini simili e si sopportavano a vicenda tranne all'ora dei pasti perché Nicola allontanava a testate l'agnello dalla sua ciotola. Da tempo avevano rinunciato a mettere la forchetta in mano perché sapeva usarla solo come strumento di tortura sui fianchi delle bestie. Nicola portava sul volto e sulle braccia i morsi dell'insofferenza dei cani. Gli zii lo vedevano più contento quando, dal giorno dei Morti alla settimana della Passione, dormiva nell'ovile di fortuna del cortile. Il cugino e l'agnello si facevano calore nelle notti più fredde dal momento che l'animale sempre una coperta di lana è. Mimmo raccontava a Nanà che a dicembre gli zii addobbavano l'animale come un albero di Natale, con le stelle filanti d'oro e d'argento e le palline colorate perché il buon Dio non dimenticasse Nicola nemmeno in quel giaciglio. Suo figlio bambino conosceva bene quell'abbandono. Anche lui aveva dimorato nella scomodità di una stalla. E Nicola era felice di quel Natale nell'ovile, con l'agnello scintillante di addobbi, e lo festeggiava belandogli accanto, battendo le mani come i neonati, abbracciandolo come un amante. (...)

 

Retour Page d'Accueil

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
A
Je viens de terminer cet ouvrage qui m'a bouleversé tant l'écriture en est foisonnante et poétique et je regrette de ne pouvoir le lire dans sa langue d'origine. Au delà de l'histoire et des histoires qui sont racontées, j'ai apprécié ce "temperament italien" dans sa générosité et son exubérance. J'ai eu plaisir à lire votre analyse et de ce fait, découvrir votre blog auquel je viens de m'abonner.
Répondre
E
Merci de votre commentaire. La langue de Giosuè Calaciura est magnifique et sa traductrice en rend bien compte.
C
Merci beaucoup pour cette critique qui me donne vraiment envie de découvrir l'auteur, merci aussi pour les citations en VO, j'adore
Répondre