Vaincre à Rome, de Sylvain Coher

Publié le par Emmanuelle Caminade

Vaincre à Rome, de Sylvain Coher

Ce n'est pas la première fois qu'un écrivain se glisse avec un "je" dans la peau d'un marathonien. Dans sa nouvelle L'ami d'Athènes (La préface du nègre, Barzakh 2008 / Le minotaure 504, Sabine Wespieser 2011), Kamel Daoud nous avait notamment déjà plongé ainsi dans le flux de conscience d'un coureur algérien aux jeux olympiques d'Athènes.

Mais en s'attachant au parcours de l'Ethiopien Abebe Bikila à Rome ce samedi 10 septembre 1960, en pleine époque de décolonisation, ce court roman de Sylvain Coher s'enrichit d'une valeur symbolique et éminemment politique. Car ce coureur aux pieds nus fut non seulement le premier athlète d'Afrique noire médaillé d'or olympique mais il franchit en tête «l'entrejambe de Constantin», cet arc «symbole des ambitions coloniales de Mussolini» où vingt-cinq ans auparavant ce dernier fit «passer ses troupes sur la route des Triomphes avant de les envoyer combattre le fléau noir de l'Ethiopie».

1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Abebe_Bikila

 

L'arc de Constantin à l'arrivée du marathon olympique de Rome en 1960

 

Quarante-deux kilomètres et cent quatre-vingt-quinze mètres linéaires pour une durée idéale de deux heures quinze minutes et seize secondes. Du temps et de l'endurance, c'est le parti-pris de ce livre. Lire comme on court ; d'une seule traite en ménageant son souffle.
(p.9)

Vaincre à Rome, ce roman nous faisant revivre le marathon d'Abebe dans un long soliloque au présent - car «le temps d'une course est celui de l'instant» - s'avère d'emblée surprenant.

Que penser en effet de ce préambule dans lequel l'auteur dévoile le parti-pris de son livre ? D'un auteur qui semble ainsi mettre son lecteur à l'épreuve en le propulsant dans l'intervalle précis et contraignant de la course du vainqueur, lui enjoignant d'y ressentir toute la force corporelle et mentale qui anima son héros durant sa course ? En pariant ainsi sur la victoire de son lecteur, ne prend-il pas le risque de faire sien son échec ?

 

 

 

Aucun suspense ne peut nous porter dans ce roman dont on connaît l'issue et Abebe, comme son entraîneur suédois qu'il appelle "papa", sait dès le départ qu'il va gagner. Et c'est sans doute pour mieux traduire cette sorte de fatalité victorieuse que l'auteur donne sur ce point à son héros le recul de l'omniscience, le faisant anticiper les commentaires qui seront tenus à son sujet, au risque d'exclure paradoxalement le lecteur du temps réel de la course !

 

"L'important, c'est le souffle", disait Mathias Enard, maître du rythme et du tempo, et ceci semble d'autant plus crucial quand la narration se prive de la tension d'un dénouement inconnu.

Maîtrisant la régulation de ce marathon, mesurant «le temps et l'espace dans le temps», Sylvain Coher réussit à bien caler son roman sur le souffle régulier de son coureur de fond, tout en soulignant les étapes, les inflexions-clefs de la course. Il joue ainsi d'une régularité de croisière (de cinq kilomètres en cinq kilomètres sur les huit premiers chapitres tournant à environ 17 pages, ajoutant quelques rares accélérations longuement préparées sur la fin).

Au sein de ses onze chapitres, les foulées du héros s'enroulent sur les rouages internes de formules-refrains, tandis que le déroulé de cette victoire implacable est régulièrement scandé par les commentateurs sportifs de Radio-Inter – qui, toujours en décalage, ne semblent pas bien comprendre ce qui se passe, ne réalisant pas que quelque chose est en train de changer : que les peuples africains relèvent enfin la tête avec ce héros entrant dans la légende.

Et l'auteur sait redonner quand il le faut de l'élan à son texte par des injonctions et des reprises, réglant son métronome sur les claquements de semelles des coureurs sur lesquels se greffent «les flappements et reflappements» des pieds nus d'Abebe sur toute une variété de sols.

Car la course à beau se dérouler dans Rome, la ville symbolique n'est que le décor grandiose d'un parcours mémorisé mètre à mètre par Abebe et son entraîneur. Rivé à ses sensations, à ses tâtonnements pédestres, le coureur avance presqu'en aveugle dans le vide avant même que la nuit ne tombe, dans ce mètre qui s'ouvre et disparaît pour en dévoiler un autre à l'infini, Sylvain Coher concentrant ainsi habilement notre vision sur l'essence-même de la course.

 

 

Nous devrions être uniquement dans le corps et l'esprit d'Abebe, un coureur qui finalement n'est pas seul mais accompagné, encouragé et soutenu par d'autres voix : celles de son entraîneur bien sûr mais aussi de son épouse Yewebdar ou de son père, comme de l'empereur incarnant cette Ethiopie dont il vient venger l'honneur, les souvenirs de son pays resurgissant épisodiquement... Ce sont ces voix et pensées qui permettent à son esprit de s'évader, de contrer «les vastes périodes d'ennui et d'immobilité» du marathon avant que la douleur ne soit anesthésiée par des sécrétions d'endorphines lui faisant atteindre une sorte d'état divin de lévitation, l'ivresse du coureur de fond rejoignant celle qui transporte le soldat sur le champ de bataille.

 

Mais, outre qu'aucune sécrétion ne vient chez le lecteur gommer les périodes d'ennui de la course, toutes les préoccupations stratégiques minutieuses, tous les rappels scientifiques du fonctionnement approfondi du corps et de ses besoins expliqués et ressassés avec son mentor-entraîneur finissent à la longue par peser. Et on regrette de ne pas entendre suffisamment la voix de l'Ethiopien, de celui qui fut berger et soldat, et de ne voir qu'esquissées ces deux guerres italo-éthiopiennes (2) que son pays dut endurer même s'il en sortit victorieux.

Et, surtout, l'intimité d'Abebe est parasitée par une envahissante «Petite Voix» érudite et professorale : celle d'un auteur ouvrant peut-être des portes mais ajoutant sans cesse son grain de sel, sa citation, et contaminant même la langue du coureur qui parfois s'exprime avec une recherche dénuée de vraisemblance. Nous pénétrons ainsi autant le flux de conscience d'Abebe que celui d'un auteur qui, dialoguant intérieurement avec lui, prend visiblement plaisir à évoluer sur le terrain de jeu qu'il s'est délimité.

2) http://laplumeetlerouleau.over-blog.com/article-4284890.html

 

Invasion de l'Ethiopie par les troupes de Mussolini en 1935

Que conclure de cette expérience de lecture ? Dire que le souffle est important mais qu'il ne suffit pas. Que ce n'est pas parce que Mathias Enard s'est astreint à un tempo de page de 90 secondes dans Boussole, par exemple, que ce long roman tient littérairement la distance; que c'est aussi, outre à sa langue, grâce au contenu passionnant des divagations de son héros.

Alors non, je n'ai pas pu, en dépit de sa brièveté, lire Vaincre à Rome d'une seule traite, les débuts de ma lecture (comme ceux de la course, certes) étant difficiles. Et si j'ai fini néanmoins par être emportée dans la mécanique de la course, malgré quelques tentations d'abandon (surmontées en partie grâce à mes a priori favorables sur l'auteur depuis son roman Nord, nord Ouest), je n'ai rien gagné à cette expérience qui ne m'a pas vraiment enrichie.

 

 

 

 

 

Vaincre à Rome, Sylvain Coher, Actes Sud, 21/08/19, 176 p.

 
A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Sylvain_Coher

 

EXTRAIT :

 

On peut lire les premières pages du livre (p.9/17 ) : ICI

 

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Publié dans Fiction, Histoire

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