"Ca fait longtemps qu'on s'est jamais connu", de Pierre Terzian

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Ca fait longtemps qu'on s'est jamais connu", de Pierre Terzian

 

Pierre Terzian, écrivain et homme de théâtre socialement engagé, notamment au côté des populations marginalisées, des invisibles, est tombé amoureux il y a quelques années d'une Québecoise, ce qui l'amena à vivre au Québec (1).

Il y travailla d'abord comme remplaçant dans les garderies montréalaises, essentiellement dans celles des quartiers pauvres de la ville qui réunissent des enfants d'origine arabe, chinoise, latino, française ou autochtone ... Une expérience qui lui fournira la matière de cet ouvrage dont le curieux titre reprend une parole d'enfant par lui entendue :

 

«Ca fait longtemps qu'on s'est jamais connu.»

(Héléna, réminiscence)

 

Montréal, quartier Verdun

 

Ce livre, même si l'auteur y met en scène le savoureux langage québecois mêlant anglais et français vieilli en en transcrivant l'oralité dans de nombreux et vivants dialogues, et y met en forme notations et réflexions en intercalant entre ses courts chapitres des citations d'enfants assorties de titres malicieux de son cru, s'apparente plus à une sorte de journal de bord propice à une lecture théâtrale ou à un témoignage poétique atypique qu'à un roman.

 

Un témoignage dont l'intérêt vient surtout du regard particulier porté par Pierre Terzian : regard extérieur dissonant d'un étranger, d'un immigré ; regard naïf du remplaçant, du nouveau pour qui chaque journée «sera toujours [sa] première journée à [sa] nouvelle job, comme ils disent». Mais aussi regard innocent d'un adulte poète capable de s'émerveiller avec humour de la moindre parole enfantine, du moindre petit fait noyé dans cette «routine» structurant la journée des enfants, et qui «n'est pas un mot déprimant» :

«J'adore ce mot. L'énergie débile est contenue, apaisée, aiguillée, rendue vivable, fructifiée par ce grand tissu d'habitude, cette grande saucisse temporelle.»

 

Dans ce local devenu son «bocal», dans «cet espace saturé. De mouvements. De prises de décisions brusques. De chutes. D'esquives», au milieu de ce «banc de poissons fous», de «ces petits corps bouillonnant d'espoir» qui le font se sentir vivant, Pierre Terzian, outre qu'il pose son regard pénétrant sur la petite enfance en brossant de nombreux portraits singuliers amusés et bienveillants de ses petits compagnons, nous fait découvrir toute la société québecoise et une culture en soi.

S'il évoque les fractures sociales, notamment au travers de la garderie de l'hôpital où les enfants de chirurgiens reviennent de vacances bronzés, tandis que leurs "amis" (2), les enfants d'infirmières, restent là - ou de la garderie anglophone du quartier financier où tous les enfants s'avèrent «décisionnaires, excentriques et méprisants» -, ce sont avant tout les multiples «garderies de pauvres» que l'auteur  privilégie. Et c'est ainsi le portrait accueillant d'un Québec populaire qui se dessine.

D'un Québec attachant où il fait bon vivre ensemble et dont l'avenir risque d'être hypothéqué par les mesures d'austérité du nouveau premier ministre Mr Couillard (3) - entré en fonction en 2014 - qui n'hésita pas à couper les subventions de cette institution des garderies fonctionnant jusque là très bien. Car, comme le dit la banderole intégrée au texte :

 

MONSIEUR
COUILLARD
NOUS SOMMES
LE QUEBEC
DE DEMAIN

 

1) https://www.lapresse.ca/arts/livres/entrevues/201807/18/01-5189983-pierre-terzian-amour-et-paix.php

2) Car au Québec, les enfants s'appellent tous "amis" dans les garderies

3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Couillard

 

Ca fait longtemps qu'on s'est jamais connu nous révèle un Québec à la bonne humeur revigorante, où l'on vous souhaite toujours un «bon matin» :

«On n'a pas ça chez nous, «bon matin». C'est pour ça qu'on a des matins de merde. La bonne humeur québecoise, c'est quelque chose (…) C'est un impératif moral, quasi religieux, un truc de pionniers» !

Un Québec fleurant bon la vie, la liberté et le grand air, où il est obligatoire de faire sortir les enfants des garderies tous les jours même sous la chape de neige du long hiver :

«Dehors, c'est beau. C'est le Québec my love. Air pur dévastateur. Camaraderie sous l'obédience des arbres. Quoiqu'il arrive, c'est positif. C'est la règle d'or des garderies québecoises

Où tout jusqu'à six ans est basé sur le jeu, notamment sur ces jeux libres formateurs qui sont «à la fois les coulisses et la scène». Même s'il y a «des enfants qui ne jouent pas le jeu (…), comme amputés de cette dimension de la vie», des enfants «qui se préparent tranquillement à la retraite».

Un Québec où, avec «l'alibi de la liberté», on lit aux enfants des contes intitulés «Joséphine la crotte», «Caca sur la tête» ou «Tout le monde y va». Et qui, dans sa langue aux expressions imagées décomplexées, et pour nous peu délicates, semble curieusement rejoindre le langage scatologique enfantin, et ce côté tout «excrémentiel» des plus petits (4).

 

Un Québec que l'on quitte tristement avec, comme on dit là-bas, «une crotte sur le coeur» (5).

 

4) Le titre de travail de ce livre, reprenant une citation enfantine, était d'ailleurs : Au revoir monsieur Caca

5) "Avoir une crotte sur le cœur" signifie en québecois "avoir un souci, être triste"
 

 

 

 

 

 

Ca fait longtemps qu'on s'est jamais connu, Pierre Terzian, Quidam, 5 mars 2020, 240 p.

 

A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Terzian

 

EXTRAIT :

 

On peut lire les premières pages du livre (p.9/19) : ICI

 

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