Les mondes possibles de Jérôme Ferrari, entretiens sur l'écriture avec Pascaline David

Publié le par Emmanuelle Caminade

Les mondes possibles de Jérôme Ferrari, entretiens sur l'écriture avec Pascaline David

Viennent de sortir ce mois-ci aux éditions belges diagonale, en coédition avec Actes Sud, de très intéressants entretiens sur l'écriture romanesque menés en novembre 2017 (1) par Pascaline David (2) auprès de Jérôme Ferrari.

 

L'objectif de cet ouvrage, tel qu'il est exposé par l'éditrice intervieweuse dans son introduction, était de "saisir les secrets de la création en regardant par-dessus l'épaule d'un grand écrivain tandis que le texte s'élabore". Cette maison d'édition se consacrant "aux premiers romans et au développement éditorial de nouveaux auteurs" (3) cherchait en effet "à accompagner les primo-romanciers en quête de pistes d'écriture".

Et qui pouvait tenir le rôle du grand écrivain mieux que Jérôme Ferrari, romancier confirmé (4) et exigeant dont tous les textes fictionnels sont de "haute tenue" ?

 

Grâce aux questions nombreuses et judicieuses s'articulant autour de plusieurs thèmes qu'a préparées Pascaline David, après avoir lu ou relu attentivement auparavant les livres de l'auteur, et à la pertinence de ses interventions, cet exposé nourri et pointu de Jérôme Ferrari  sur son travail se déroule à l'allure agréable d'une conversation. Et on apprécie la clarté des réponses d'un écrivain qui se montre comme toujours un excellent pédagogue.

 

1) Un dernier entretien conclusif ayant eu lieu en décembre 2018 afin de tenir compte de A son image, le dernier roman publié par l'auteur au mois d'août de cette même année

2) Qui, avec Anne-Gaëlle Dumont, a fondé en 2014 la maison d'édition indépendante namuroise "diagonale"

3) Cf la présentation de sa ligne éditoriale sur son site : ICI

4) Un romancier qui, à l'exception de son premier recueil de nouvelles Variétés de la mort (2002) et de son premier roman Aleph zéro (2003), parus chez l'éditeur corse Albiana, a publié, depuis Dans le secret en 2007, tous ses romans chez Actes Sud : Balco Atlantico (2008), Un dieu un animal (2009, Prix Landerneau), Où j'ai laissé mon âme (2010, Grand Prix Poncetton, Prix Roman France Télévisions), Le sermon sur la chute de Rome (2012, Prix Goncourt), Le principe (2015), A son image (2018, Prix littéraire du Monde et Prix Méditerranée)

 

 

Si l'on peut douter de l'importance de l'aide ainsi apportée aux primo-romanciers, la lecture préalable de ces entretiens sur l'écriture aura au moins pour effet de dissuader nombre d'entre eux, attirés par une ligne éditoriale très encourageante, de s'adresser aux éditions diagonale. Opérant un premier tri en amont, elle pourra ainsi déjà éviter à cette jeune maison d'édition qui vise à publier des premiers romans "de qualité"  de crouler sous l'afflux des manuscrits.

S'il y a une capacité nécessaire à l'écriture des romans, c'est celle de sortir de soi-même.

Voilà déjà une affirmation qui devrait inciter les nombreux candidats dont la vocation relève «du désir de se faire entendre et de partager [leur] expérience» à aller voir ailleurs. "Tout le monde a eu un chagrin d'amour, une grand-mère qui est morte"(disait Deleuze) et «si on considère que ce genre d'événements est sensé intéresser la terre entière», cela semble un peu léger. «Un journal intime, sous quelque forme que ce soit,» est pour Jérôme Ferrari «indigne de publication».

Pas de place non plus pour les militants car si la littérature a une portée politique du fait qu'elle fait valoir «la complexité du réel contre les grosses dichotomies creuses», son rôle n'est pas de défendre une cause : il y a des moyens plus efficaces pour cela.

Ni pour ceux qui ne prétendent qu'à divertir, le grand romancier se faisant une haute idée de la littérature qui à ses yeux «n'est pas une entreprise de divertissement».

Ni enfin pour ceux qui ne s'intéressent qu'au maniement de la langue, à l'exercice de style. Car si un romancier ne travaille avec rien d'autre que «la langue, les mots», un roman est «une expérience de la langue qui fait signe vers quelque chose, vers autre chose». Il doit y avoir dans la littérature «un contenu cognitif» : nous y apprenons, «nous découvrons un certain type de vérité». Sinon, c'est «comme faire du Sudoku», cela peut passer le temps mais on n'en voit pas bien le sens.

 

Et après cet efficace dégraissage, il ne devrait heureusement plus rester grand monde, les propos de Jérôme Ferrari ayant sans doute précisé la ligne éditoriale des éditions diagonale - notamment ce que l'on peut entendre par roman "de qualité" - en cernant très concrètement ce qu'est pour lui une fiction littéraire, ou plutôt ce qu'elle n'est pas.

 

Pour tout dire, je ne crois pas aux conseils. Je crois à la pratique. Je crois aux vertus de la lecture. Je crois à l'expérimentation.

Il n'est pas sûr pour autant que cet ouvrage soit la panacée pour les apprentis romanciers restants qui désirent ardemment écrire de la littérature.

Car un roman  «n'est pas une forme fixe, immuable» et «il n'y a jamais une bonne manière de faire les choses ou une recette à suivre». D'ailleurs, dès que l'on emploie des «ficelles», tout s'écroule.

Et les conseils très généraux de Jérôme Ferrari ne font que rappeler des vérités élémentaires que certains ont peut-être perdues de vue : il faut lire et écrire !

«Comment avoir envie d'écrire des romans si on n'est pas d'abord et avant tout un grand lecteur, si on n'a pas d'abord fait l'expérience de ce que peut la fiction littéraire ? »

Tout romancier «s'inscrit dans l'histoire d'une forme et (…) vit aussi avec ses contemporains » et il lui faut «s'intéresser à ce que font les autres, vivants et morts». Pas pour les copier mais pour «se nourrir», puis digérer, ce qui prend du temps  :

«Il y a dans la création, je pense, une part énorme de digestion».

 

Pour devenir romancier, il faut bien sûr écrire. Ecrire, essayer, expérimenter, et «s'astreindre à un certain type de rapport avec soi-même» : ni excès de bienveillance (inutile de rechercher des louanges notamment sur facebook où il est aisé de les obtenir), ni excès inverse.

Et comme il est toujours impossible de porter soi-même «un regard étranger» sur ce qu'on écrit, il faut chercher quelqu'un en qui on a toute confiance pour être capable de recevoir «une critique qui ne se transforme pas en abominable blessure d'ego».

L'éditeur est bien sûr ce relecteur idéal mais il existe aussi  (outre, ajouterais-je, des masters de création littéraire dans de nombreuses universités) de très bons ateliers d'écriture où l'on peut rencontrer des gens animés du même désir sans avoir avec eux de rapports affectifs, ce qui facilite la critique et son acceptation.

 

 

Ces entretiens abordant toutes les étapes du processus d'écriture ne seront bien sûr pas inutiles à nos primo-romanciers mais, même s'ils n'en sont pas les premiers destinataires, ils s'avèrent surtout passionnants pour tout lecteur amateur de littérature et s'intéressant à l'écriture romanesque, et plus particulièrement pour les admirateurs des romans de Jérôme Ferrari (5).

 

Le titre choisi, Les mondes possibles de Jérôme Ferrari,  annonce d'emblée qu'ils portent sur les romans singuliers bâtis par cet auteur. Et chaque roman étant «un petit monde possible qui ne devient jamais réel» auquel il ne suffit pas de croire («ça c'est du Leibnitz»!), il nécessite «une certaine cohérence interne». On commence certes à écrire avec un «choix illimité de possibles», mais chaque choix narratif ou stylistique les restreint progressivement et l'écrivain se voit entraîné dans une logique où le texte lui impose «sa propre nécessité».

S'il est ainsi une idée phare à retenir, tant pour le primo-romancier que pour le lecteur, c'est qu'il y a «une résistance objective du texte» tandis que le processus d'écriture lui-même «fait surgir des nouveautés et de l'imprévu», toutes choses faisant que l'écrivain n'est pas totalement «maître de ce qui se passe».

Ces entretiens leur permettront de plus d'écarter certaines idées reçues peu pertinentes (notamment sur la caractérisation des personnages et les dialogues, la distinction du fond et de la forme ou le style …). S'appuyant sur de nombreux exemples, ils éclairent la nature du travail romanesque et l'impact précis des différentes techniques auxquelles Jérôme Ferrari a personnellement  recours (concernant la structure et les points de vue narratifs, le titre et les premières pages, la temporalité ...).

Mais pour le reste, qu'il s'agisse de l'entrée en écriture ou des sources d'inspiration, des modalités de préparation ou d'écriture proprement dites ou de l'évolution de l'écriture, du style même, ces précisions, pour instructives qu'elles soient, ne valent que pour un écrivain particulier et ne sont pas transposables. Et l'ouvrage met ainsi en lumière l'élément, à mon sens, essentiel caractérisant l'écriture romanesque de cet auteur, la faisant s'approcher d'une composition musicale et lui donnant toute sa beauté et sa puissance.

Outre la recherche de cet «équilibre rythmique et phonique» donnant au texte sa fluidité (ne se révélant à lui que par une lecture à voix haute) et tout ce système d'échos et de résonances qu'il s'attache à tisser, c'est en effet avant tout «l'agencement de fils narratifs» n'ayant pas la même tonalité qui forme «une harmonie». Et il semble que sur ce point le grand lecteur qu'est Jérôme Ferrari rejoigne l'écrivain :

«Lorsque plusieurs choses différentes ou bien dissemblables entrent en harmonie avec des moments de dissonance, c'est esthétiquement quelque chose qui me touche et que je trouve très puissant.»

 

Les mondes possibles de Jérôme Ferrari vient ainsi compléter avec bonheur l'essai collectif (fruit d'un colloque universitaire à Mannheim) consacré à l'œuvre (6) de cet important écrivain contemporain - qui éclairait avec justesse son univers et ses thèmes récurrents privilégiés en s'appuyant précisément sur ses livres et en les comparant parfois à ceux d'autres auteurs.

 

5) A toutes ses fictions mais aussi à son essai A fendre le coeur le plus dur (Inculte, 2015), coécrit avec Oliver Rohe, et son recueil de chroniques Il se passe quelque chose (Flammarion, 2017), tous ayant été présentés et analysés sur ce blog : ICI

6) Chutes, ruptures et philosophie / Les romans de Jérôme Ferrari, Classiques Garnier, 2018

 

 

 

 
 
 

 

Les mondes possibles de Jérôme Ferrari, entretiens sur l'écriture avec Pascaline David, Actes Sud/diagonale, 12 février 2020, 172 p.

 
A propos de Jérôme Ferrari et de Pascaline David :

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/J%C3%A9r%C3%B4me_Ferrari

https://www.unamur.be/anciens/parcours/pdavid

 

EXTRAITS : 

 

On peut lire les premières pages (p.5/11) sur le site d' Actes Sud : ICI

 

Table des matières

 

Les mondes possibles de Jérôme Ferrari

 

Introduction …......................................................................... 5

Un sol natal ….......................................................................... 9

L'entrée en écriture …............................................................... 23

Le processus d'écriture ….......................................................... 55

Le choix du titre et

la mise en oeuvre de la langue …................................................ 65

Le style et l'émotion ….............................................................. 97

L'intrigue et le temps …............................................................ 115

L'évolution de l'écriture …......................................................... 143

Un monde à leur image …......................................................... 159

 

Publié dans Interview - rencontre

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R
Cet article donne envie de lire le livre et de relire ceux de Jérôme Ferrari.
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