Blague, de Yànnis Palavos

Publié le par Emmanuelle Caminade

Blague, de Yànnis Palavos

Avoir intitulé Blague (1) ce recueil ne semble pas exempt d'une certaine ironie car ni sa quatrième nouvelle éponyme ni les seize autres ne sont véritablement drôles.

La plupart de ces courtes nouvelles, toutes jonchées de morts - et notamment de morts précoces et brutales -, évoque plutôt en effet les vies pleines d'épreuves de protagonistes souvent solitaires, désabusés et sans perspectives. Et même si le sourire y surgit délicatement ou le rire au contraire nous y surprend brutalement de manière un peu folle, ils tentent surtout de faire taire l'angoisse, s'affirmant comme la suprême élégance du désespoir.

 

Si ces nouvelles ne sont pas dénuées d'humour, c'est d'un humour très singulier puisant étonnamment mais avec aisance et naturel dans le merveilleux, le fantastique et le loufoque. Et l'adhésion du lecteur à ce type d'humour y est facilitée par la manifeste compassion de l'auteur pour ces pauvres humains, ainsi que par la simplicité et la justesse d'une écriture n'excluant pas pour autant certaines performances stylistiques (cf Billets de faveur (2)).

D'une écriture dont les images inhabituelles touchent et surprennent comme ce «bébé aussi calme qu'un agneau au four» (Léna), ce «dard pareil à un marqueur au bouchon rouge» (Dans la forêt) ou cet agrafeur respirant «machinalement, jusqu'à la fin de son oxygène, comme une putain qui attend que le client termine» (Pour changer). Une écriture dont la poésie éclaire en profondeur avec une grande économie de moyens : «Mais pour ma grand-mère la vie n'était plus qu'une fenêtre à côté du lit» (Des vieux).

1) Αστείο,Yànnis Palavos and Nefeli editions, 2012

2) Longue logorrhée d'une seule phrase de 6 pages reflétant l'ivresse d'une compagnie soudaine pour un pauvre homme solitaire pouvant enfin raconter sa vie tout en distillant ses conseils professionnels au nouveau venu

 

 

Les protagonistes de Yànnis Palavos viennent comme lui de la Grèce rurale du nord. Qu'ils se soient exilés dans une ville inhospitalière - ou à l'étranger – pour survivre, ou pas, le village natal avec sa campagne, ses cèdres aux ombres longues et ses pins exhalant la fraîcheur, ses champs de pêchers et ses oliveraies, ses agriculteurs ou ses bergers et ses éleveurs qui travaillent dur, s'avère pour eux l'espace central, celui dans lequel on est toujours amené à retourner. Et, tout comme les plus vieux qui, désenchantés, voudraient pourtant pouvoir donner sens à leurs vies gâchées, les jeunes, même diplômés, peinent à discerner un horizon radieux :

«- Pour moi, c'est fini. Mais toi, tu penses à quoi pour l'avenir?

- A plusieurs choses.

J'ai parlé d'études, de boulots, d'un roman que j'allais écrire. De connaissances qui allaient m'héberger dans la capitale. Je m'apprêtais à demander une bourse pour l'étranger. Je correspondais avec un peintre français, dont j'allais peut-être classer les archives. J'avais le choix.

Elle a aspiré la dernière bouffée, écrasé le mégot contre son talon. Elle a soupiré.

- Bref, y a rien. Et tu le sais ...»

(Des vieux, p.15)

 

Au-delà des difficultés rencontrées en effet, «l'avenir est bouché». Seule la mort se profile car il n'y a rien après la vie : qu'une porte s'ouvrant sur le vide. Et pour conjurer le destin l'auteur joue avec cette mort.

Il n'hésite pas à voyager dans l'espace-temps en faisant cohabiter et dialoguer les morts et les vivants, ces «futurs morts», ou en réincarnant un de ses héros en agrafeuse dans une «autre vie». Il réagit aussi «en tournant les yeux vers l'arrière» car «la mémoire est le meilleur des films, on y fait soi-même le montage». Des films que l'on peut rembobiner en accéléré «vers un âge sans cesse plus tendre», revivant même sa propre conception (Saràndos Zourgos ne peut pas l'expliquer) avant de disparaître.

 

La première et la dernière nouvelle - leur place ne s'avérant guère anodine dans la composition du recueil - semblent de plus nous donner la clé de l'écriture de Yànnis Palavos, via leur narrateur à la première personne.

Blague s'ouvre en effet sur Password (3), une nouvelle très succincte où ce dernier se réjouit d'avoir trouvé le code qui se rit de la mort. Tandis que celle, magnifique, intitulée María (4) - nom d'un jeune porcelet femelle -  vient clarifier avec malice et tendresse, et de manière percutante, son travail d'écrivain : «Mon boulot, c'est de faire que les porcs oublient la peur jusqu'à la décharge finale». Qu'ils «meurent paisiblement, deux jours à jouer, puis la fin d'un seul coup».

Et l'auteur, s'y rangeant sous la bannière du poète perse épicurien Omar Khayyam (5), semble ainsi vouloir nous faire oublier notre sort funeste :

«J'ai lu à haute voix :

 Notre vie, caravane étrange qui s'en va, voit la faux du destin anéantir ses joies.

María a dit oïnk.

Pourquoi se désoler en pensant à demain ? Verse, verse le vin, car la nuit nous rejoint. »

 

3) Cf le premier extrait ci-dessous (sur le site de l'éditeur)

4) Cf le deuxième extrait ci-dessous

5) https://fr.wikipedia.org/wiki/Omar_Khayyam

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Blague, Yànnis Palavos, traduit du grec par Michel Volkovitch, avril 2020, 110 p.

 

A propos de l'auteur :

Yànnis Palavos est né en 1980 à Velvento, Kozani, dans la Grèce du Nord. Il a grandi entre Kozàni et le mont Olympe, avant de gagner Athènes où il a étudié le journalisme et la gestion culturelle. Il y vit et y écrit. Rien que des nouvelles. Trois recueils à ce jour : Véritable Amour (2007), Blague (2012) et L’Enfant (2019). La BD Le Croque-mort (publiée en français chez Steinkis) l’a eu pour co-scénariste.

(Quidam éditeur)

 

EXTRAITS :

 

On peut lire la première nouvelle sur le site de l'éditeur : ICI

 

MARÌA

p.101/103

On appelle notre secteur le salon. Car le porc ne peut pas mourir comme ça, égorgé. Tu t'approches et il comprend. Il s'angoisse. Il braille, il souffre. C'est comme si on tuait un être humain. Mais si les vétérinaires ont interdit les couteaux, ce n'est pas pour cette raison. La peur envoie dans le corps des liquides, à ce qu'il paraît. Des toxines. Après, la viande est immangeable. Empoisonnée.

Les camions passent deux fois par semaine. Ils déposent les bêtes dans le pré, on leur apporte le maïs et le soja. On les laisse toute la journée s'habituer aux lieux. Le lendemain on les promène à la queue leu-leu dans la ferme. Ils se détendent. Se roulent dans l'herbe. Le matin suivant, dès qu'ils se penchent sur l'auge pour manger, on leur balance un courant électrique et ils meurent d'un coup. Alors on ramasse les cadavres et on les emporte dans le bâtiment voisin. Là les collègues prennent la relève. Ils les écorchent, les découpent. Je ne sais pas. Moi je travaille au salon. Mon boulot, c'est de faire que les porcs oublient la peur jusqu'à la décharge finale.

Un lundi, le camionneur s'est pointé la benne presque vide. Il a dit : «Vous savez quoi ? La porcherie a brûlé.» Il a allumé une cigarette : «Ça sentait le bacon à des kilomètres.» Les gars ont rigolé. «Voilà ce que j'ai pu charger. Il y a une porcherie à trois heures d'ici. C'est là qu'on va se fournir.» On a descendu les bêtes. Il y en avait une vingtaine. «Mais il faut d'abord que les patrons soient d'accord. J'apporte une autre fournée dans dix jours.»

Le camion est reparti, nous on s'est retroussé les manches. On a rassemblé les porcs dans un coin. Il y avait parmi eux des petits. Ça reniflait, ça renâclait. Je les ai lâchés dans le pré. Puis le contremaître nous a fait venir. Il a dit qu'on garderait les bêtes jusqu'à la prochaine livraison. Comme la fournée suivante allait tarder, les gars d'à côté ont demandé un congé. J'ai regardé les porcs. Veinards : dix jours.

Ce matin-là le chef du personnel nous a réunis. Ceux du salon qui le souhaitaient pouvaient prendre des jours eux aussi. La plupart se sont taillés. Moi je n'avais pas de raison de partir. On s'est retrouvés à deux. On allait rester là dix jours et prendre notre congé ensuite. Les porcs se la coulaient douce. Dès le matin du deuxième jour ils étaient comme chez eux. Nous on ne faisait rien. On remplissait les mangeoires de maïs, on changeait l'eau. Le collègue passait la moitié de la journée à voir des matchs. Il avait apporté un petit frigo plein de bière. Il buvait et zappait. Moi je restais dehors sur un tabouret. C'étaient de belles journées, temps clair, petit vent et la montagne en face verte comme une menthe énorme. Je feuilletais un livre. De mon neveu, trouvé dans ma veste. C'était une vareuse kaki. Le petit me l'empruntait quelquefois. Chaque fois qu'il me la rendait, il glissait un livre dans une poche. Sur la couverture on lisait «Omar Khayam, Rubaiyat». Soleil. Plus loin les porcelets jouaient, se battaient. J'y allais avec le seau plein de bouffe et ils se ruaient dessus comme les pigeons sur les places. Le quatrième jour je les connaissais tous. Le collègue ne mettait pas le nez dehors. C'est moi qui m'occupais des bêtes. On se promenait, moi devant, eux derrière en masse, qui braillaient. Une sortie d'écoliers.

Un soir je les ai enfermés dans leur cabane pour la nuit. L'un des porcelets ne voulait pas. Il me regardait. Son museau humide. Je l'ai attrapé pour le rentrer. Le lendemain il refusait de sortir. J'ai nourri les autres et les ai laissés courir. Je suis entré et me suis planté devant lui. C'était une femelle. Un œil noir, l'autre bleu.

Je lui ai demandé : Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu ne veux pas te balader ? J'ai tendu la main. Viens.

(...)

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Publié dans Micro-fiction, Recueil

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